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Les équilibres pulsionnels de la période de latence
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°49 - Page 19-20 Auteur(s) : François Giraud
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Les équilibres pulsionnels de la période de latence

Comme le disait justement Christine Arbisio-Lesourd (L'enfant en période de latence, Dunod, 1997), malgré l'importance de Mélanie Klein, d'Anna Freud ou de Françoise Dolto, les études psychanalytiques sur les enfants en période de latence ont été quelque peu négligées. Ceci est un paradoxe compte-tenu du nombre important de consultations d'enfants à cet âge, en particulier pour des difficultés scolaires. La nouveauté et la richesse des travaux concernant le bébé ou même l'adolescence expliquent sans doute cette négligence, mais un intérêt nouveau semble se développer aujourd'hui.

Françoise Lugassy reprend la description de cette période de la vie marquée par le "renoncement à la promesse oedipienne", la prise de conscience de l'infériorité physique, les remaniements pulsionnels qui conduisent à investir de manière réactionnelle ou sous forme de sublimation les tâches sociales, la découverte du monde ou le savoir.

Mais la principale originalité de cet ouvrage est la mise en relation des contraintes internes, dictées par les exigences biologiques et psychiques, et les contraintes externes, à caractère social et politique. Sur ce point la position ne pourra que susciter la controverse tant il est vrai que Françoise Lugassy ne parait pas seulement s'inscrire dans une psychologie clinique rattachée à une psychanalyse du Moi, mais prend le parti d'un véritable sociologisme, voire d'un marxisme inhabituel dans ce genre d'ouvrage.

Ainsi n'hésite-t-elle pas à souligner en quoi la condition sociale contribue à contrarier le développement de la latence. Ainsi l'accession à un espace potentiel à l'extérieur du cercle familal, nécessaire pour sortir de la fascination oedipienne, est beaucoup plus difficile pour les enfants des classes défavorisées, car elle se heurte aux injonctions contradictoires de familles marquées par les échecs sociaux. Elle va jusqu'à affirmer : "En tenant compte non pas de la position sociale actuelle des parents mais de l'évolution/stagnation sociale des lignées familiales dans lesquelles ils s'inscrivent, on peut sans doute considérer que la latence est, pour une part, un privilège de classe"(p. 83).

Cette perspective ne sous-estime-t-elle pas le poids pour tout un chacun des conditions biologiques du pulsionnel ? N'y a-t-il pas là un certain schématisme et un passage trop rapide des considérations sociologiques à leur impact sur la vie intérieure du sujet ? Ce point de vue, qu'on pourrait à certains égards qualifier de réductionniste, peut être plutôt néanmoins perçu comme complémentariste car il a le mérite de mettre le doigt sur les points aveugles d'une clinique qui, ces dernières années, a bien souvent oublié son inscription sociale. Il permettrait en tous cas de rendre compte des difficultés propres à certains enfants que les aléas de leur développement empêchent de s'épanouir pleinement et par conséquent, disons-le, d'être autonomes et partie prenante de leur destin. Ainsi que de comprendre la viscosité de relations sociales marquées par une faible ascension sociale, malgré les efforts faits, tant à l'école que dans de nombreuses institutions éducatives et soignantes.

En ce sens, ce livre tranche avec une littérature psychanalytique médicalisante, qu'elle critique pour son "bel isolement quasi théocratique", trop souvent insensibe aux effets des contextes. Il conduit à s'interroger sur le "cadre du cadre" de toute pratique clinique.