La Revue

Enjeux de la passivité
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°49 - Page 24-25 Auteur(s) : Noëlle Franck
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Le 59ème Congrès des Psychanalystes de langue française, Paris, 13-16 mai 1999

Le 59ème Congrès des Psychanalystes de langue française intitulé les enjeux de la passivité organisé conjointement par la Société Psychanalytique de Paris (SPP) et L'Association Psychanalytique de France, (APF), dont le secrétariat scientifique était assuré par Gérard Bayle et Georges Pragier, a réuni plus de 700 inscrits issus de 24 pays. Des psychanalystes venus de Suisse, du Canada, pays où se déroulera le congrès de l'an 2000, de Belgique mais aussi d'Espagne, de Grèce, d'Italie, et du Portugal, des pays du Maghreb, du Proche Orient (Israel, Liban, Turquie), et d'Europe de l'Est (Bulgarie, Moldavie, Pologne, Roumanie, Russie, Slovanie) étaient présents.

Ces quatre journées se sont articulées autour des exposés de Catherine Chabert (APF) et Bernard Penot (SPP), introduits et discutés par Paul Denis, André Green, Jean-Claude Arfouilloux, Daniel Widlocher, Laurence Kahn, Jean-Luc Donnet, la parole étant donnée également aux interventions des participants dont parmi les contributions nombreuses, celles de Jean-Claude Rolland, Beno Rosenberg, Ruth Menahem, Michel Fain. Par ailleurs, au fil des jours, cinq ateliers, puis deux tables rondes animées par Rémi Puyuelo et Roger Dorey, ont précisé les signes et effets de la passivité dans la cure tant du côté du patient que du côté de l'analyste et tenté d'en formuler les aspects métapsychologiques. Lors du dernier jour, un certain nombre de communications prépubliées, rédigées par des collègues français et étrangers, apportant un étayage ou une contradiction théorico-clinique aux propositions des rapporteurs, étaient présentées par Gilbert Diatkine.

Les deux rapporteurs ont repris l'acception freudienne de la passivité telle qu'elle est décrite dans le texte de 1915, Pulsion et destin des pulsions. Catherine Chabert a suivi le mode passif d'organisation des excitations pulsionnelles dans les fantasmes originaires, en particulier dans la situation d'Un enfant est battu, et dans le fantasme de séduction puis a développé son travail sur les effets dans la cure de certains patients, d'une impossibilité de l'accès à la passivité, cette passivité étant mobilisée par la situation analytique même. Elle a décrit des mouvements d'allure mélancolique de repli, d'attaques sadiques contre soi, de réaction thérapeutique négative, marques de l'impossibilité pour ces patients de supporter les traces des excitations crées par l'analyste dans la cure. Les sources de cette impossibilité pourraient être trouvées dans des situations précoces de désinvestissement maternel brutal menant à une activité représentationnelle forcenée et un état d'excitation inapaisable. C. Chabert a développé comment la survenue dans la cure d'une patiente, du fantasme d'un enfant mort, est venue à la fois condenser les représentations d'une extinction pulsionnelle extrême, une passivation pour reprendre le terme proposé par André Green, mais par cette possibilité représentative même, permettre une reprise élaborative du mouvement mélancolique.

A travers une reprise détaillée de la passivité dans les textes de Freud, A. Green a montré que le couple activité-passivité est une propriété structurale de la pulsion, interrogeant la passivité non pas comme simple modalité de la libido, mais dans son rapport à l'appareil psychique. La mélancolie pourrait illustrer une conception primaire de cette passivité, dans l'écrasement du Moi par un objet perdu, expression extrême de l'identification narcissique, dans laquelle le Moi et l'objet deviennent interchangeables.

Laurence Kahn, s'intéressant aux sources de la douleur, a argumenté l'hypothèse que dans un mouvement mélancolique, l'objet de l'identification narcissique ait été aussi et d'abord objet de voeux de morts et que c'est la culpabilité de cette haine reprise par le Surmoi qui punisse par la souffrance et l'autopunition. Le masochisme érogène trouverait là une expression liant la mort et la jouissance et qui fraierait une voie de sortie à la mélancolie.

Du texte Pulsion et destin des Pulsions, Bernard Penot a pointé dans son rapport, que Freud fait paraitre le terme de Sujet au moment où il décrit la passivation du but pulsionnel dans les destins pulsionnels du renversement dans le contraire et du retournement sur le corps propre. Dans Un enfant est battu, c'est la passivation du Sujet dans le deuxième temps du fantasme, "Je suis battu par le père", qui parait nécessaire à l'appropriation subjective de ce fantasme. Bernard Penot s'est appuyé sur la description de la boucle pulsionnelle proposée par Jacques Lacan qui combine les trois temps décrits par Freud, actif, passif, auto-érotique : l'exercice réitéré d'un tel bouclage qui fait intervenir l'autre réel (le parent maternant) source de signifiance, mais aussi symbolique (le grand Autre), aurait valeur structurante et subjectivante.

Discutant cette perspective, Daniel Widlöcher a invité à considérer le montage de la pulsion comme la structure du fantasme inconscient lui même, dont la fonction serait l'accomplissement de la scène qu'il est en train de représenter. C'est à définir certains aspects de "la fonction Sujet", Sujet du fantasme inconscient, et à repérer ses entraves, que Bernard Penot poursuivait son rapport, montrant combien le Sujet se trouve du coté de la signifiance pulsionnelle donnée par un discours parental signifiant, et porteur de manque. La fonction Sujet, agent de l'activité pulsionnelle, se trouve aussi dans le masochisme accédant là à "une jouissance en tension" qui constitue un "Au delà du Principe de Plaisir". Elle se différencie là, propose-t-il, des fonctions du Moi intégratives, défensives, essentiellement narcissiques, différenciation qui sera critiquée par ses discutants. Cette théorie lui parait néanmoins heuristique pour rendre compte de son expérience clinique des troubles graves de la subjectivation, tels qu'ils se révèlent à l'adolescence, en particulier : Bernard Penot a décrit dans son rapport plusieurs de ces cas et leur abord clinique institutionnel.

La complexité des faits cliniques présentés par les deux rapporteurs, les avancées théoriques qu'ils ont proposées, dont les concepts de Sujet et de Subjectivation, et les réflexions qu'elles ont engendrées chez les collègues présents, ont permis le déroulement d'un véritable processus dans lequel le débat métapsychologique a pu tenir sa place. Les liens entre mélancolie et passivité, dans la cure, et leurs expressions, ont tenté d'être précisés ainsi que les fonctions de la haine et du masochisme dans ces expressions.