La Revue

Devenir parent aujourd'hui
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°49 - Page 27-29 Auteur(s) : Geneviève Delaisi de Parseval
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Rennes, 11-12 juin 1999, colloque organisé par C. Bergeret-Amselek avec l'Association Possibles (Concarneau)

Le colloque qui a eu lieu à Rennes en juin dernier représente une petite "première" en son genre. Nombreux sont en effet depuis quelques années les journées ou congrès sur le sens psychique de la maternité ; mais ce colloque-ci a eu de particulier de faire se confronter, voire parfois s'affronter (avec courtoisie) deux "cultures" sur le sujet. L'organisatrice avait en effet astucieusement organisé les deux journées selon une chronologie de l'histoire des idées sur le "devenir mère".

Le matin du premier jour a donné la parole aux tenants d'une école ancienne et bien connue, celle de la naissance sans violence, du GRENN, des maisons vertes, de la "découverte" du rôle du père, de l'haptonomie, avec ses hérauts principaux, tous présents : Danièle Rapoport, Bernard This, Michel Odent, Etty Buzin, Albert Goldberg (un peu égaré en fin de la deuxième journée, mais qui a excellemment montré les effets négatifs de l'hypermédicalisation de la maternité -sur les taux de césariennes pour ne citer que ce seul exemple). On sait à quel point ces pionniers ont, depuis la décennie 60-70, fait passer tant chez les specialistes que dans le grand public (profitant de l'immense audience de Françoise Dolto) l'idée que "le bébé est une personne" dès sa naissance et même avant (découverte de la vie affective pré-natale).

L'audace a consisté à faire parler l'après-midi, et à leur suite, un représentant d'une toute autre culture médicale, celle qu'on classe sous la bannière de l'hyper-médicalisation de la maternité : c'était donc au tour de François Olivennnes, gynécologue obstétricien, responsable de l'Unité de l'Assistance Médicale à la procréation dans le service du Pr Frydman, à Clamart, de développer la conception de la parentalité telle qu'elle ressort (dans tous les sens du terme) du parcours du combattant des couples stériles qui veulent avoir un enfant. Originalité supplémentaire de ce colloque : à la fin de la journée, les représentants de ces deux écoles de pensée se sont retrouvés ensemble à même une table ronde, soumis au feu roulant des questions de la salle et des orateurs eux-mêmes. Fort de l'expérience des 500 000 bébés nés à la suite d'une fécondation in-vitro dans le monde, F. Olivennes a livré une part de sa philosophie médicale de la maternité : Mesdames, méfiez-vous de la désinformation répandue dans les magazines féminins et qui valent la maternité tardive, même après 40 ans ; si vous voulez éviter les "montagnes russes émotionnelles" des parcours FIV, procréez plus jeunes, a-t-il dit : avant 36 ans, limite au-delà de laquelle votre ticket risque de n'être plus valable ! Quant à la futurologie des AMP, il a un peu fait frémir la salle: transfert d'embryon congelés, future congélation des ovocytes, sans compter tous les cas de figures des dons de gamètes. On était très loin de la naissance sans violence célébrée le matin.

La deuxième journée a repris la question du devenir-mère sous un angle plus métapsychologique. Avec un exposé, superbement classique, du Dr Bernard Durand, pédo-psychiatre, chef de service de l'Unité d'hospitalisation mère-bébé de l'Hôpital inter-communal de Créteil, sur la crise identitaire que représente la maternité ; le devenir mère se comprenant, dans cette optique, comme un stade du développement libidinal, parallèle à la phase oedipienne ou à celle de l'adolescence. On sait que cette théorisation vient des analystes américaines G. Bibring et Th. Benedek (sans oublier Erik Erikson), et qu'elle a été reprise et développée en France par le regretté Paul Racamier. B. Durand a également rappelé un chiffre impressionnant à la suite de la présentation clinique qu'il a donnée : 15% des mères font une dépression post-natale : dépression qui démarre entre six semaines et deux mois après l'accouchement et qui passe bien souvent inaperçue et du milieu médical et de l'entourage familial (par parenthèse, on remarque que les césariennes ont un rôle "favorisant" sur les DPN).

Il existe, on le sait, bien des échecs, des vicissitudes, des avatars, voire des avortements du processus de la maternalité chez certaines mères. Bien des histoires où la fête peut tourner au cauchemar. Ce sujet a été en partie traité par l'auteur de ces lignes qui a tenté une évaluation du devenir des maternalités médicalement assistées (que deviennent mères, pères et enfants après de longs temps et traitements de l'infertilité du couple ?).

Un autre échec de la maternalité a été abordé et par nous-mêmes et par la psychologue Sophie Marinopoulos : celui de la difficulté de cas de maternités "socialement assistées" que sont ces histoires douloureuses de mères qui, plus ou moins bien conseillées pendant leur grossesse, abandonnent de façon anonyme le bébé dont elles ont accouché, le remettant à l'ASE en vue d'adoption via une procédure, légalisée en 1993, affreusement appelée "accouchement sous x". S. Marinopoulos a donné sa conception du rôle du "psy" dans les accompagnements de ces mères : elle a défendu l'idée que le "psy" était le garant qu'il y avait un sens à cette histoire d'abandon ; elle a ajouté que, par ailleurs, ces femmes avaient souvent vécu un déni de grossesse.

Avis que ne partage pas totalement l'auteur de ces lignes qui a elle-même en analyse ou en thérapie des adultes nés "sous x" et qui ne se remettent jamais vraiment non pas d'avoir été adopté, mais d'être nés "de rien" ni de personne, avec un travail de deuil barré vis-à-vis de leur mère de naissance (voire de leur père, protagoniste lui aussi lésé par l'accouchement sous x, puisqu'une femme, même mariée, peut avoir recours à ce procédé et évincer un père !). Mais, on l'a dit, chacun parlait vrai dans ce colloque, et les idées pouvaient s'affronter. Il faut enfin mentionner deux contributions extrêmement originales dans l'après-midi du deuxième jour. Celle, tout d'abord de T. Joly, pédiatre et homéopathe, qui a fait une brillante intervention sur les interactions foeto-maternelles (les mères endeuillées pendant la grossesse ont souvent, par exemple, a-t-il dit, des bébés qui présentent un eczéma néo-natal). Il a avancé l'hypothèse selon laquelle l'organisme maternel fonctionnerait comme un amplificateur des signaux envoyés par le bébé ; le stress gestationnel de la mère pourrait, en ce sens, entraîner des désordres dans toute la vie du futur adulte. A l'écouter, on se dit que le type de consultations qu'il pratique présenterait un intérêt certain comme prévention post-natale. Qu'on se le dise !

Ce colloque sur l'hyper-médicalisation de la maternité a eu une conclusion remarquée à la fois sur le sujet de la paternité et de la maternité, présentée par le docteur Roger Teboul, psychiatre, mais aussi ethnologue ; double formation qui lui a fourni les outils théoriques pour développer le modèle de l'homme enceint, l'homme qui va devenir père, mais chez lequel la grossesse ne se situe pas dans le ventre, mais dans la tête. Avec cette difficulté pour l'homme que, contrairement aux sociétés traditionnelles qui ritualisent très fortement les évènements importants de la vie, les rituels de paternité sont relativement pauvres et restent en tous cas individuels chez nous (présence du père aux échographies et à l'accouchement etc.). Rappelant que pour le père, ni plus ni moins que pour la mère, le devenir parent ne résulte pas du simple fait de donner naissance, R. Teboul insiste sur le rôle de "passeur" qui est peut-être le rôle le plus important des spécialistes de la naissance, c'est-à-dire d'accompagnants des pères et des mères dans ce rituel de passage essentiel qu'est le devenir parent.

Gageons que le livre dont va accoucher ce colloque, accompagné "rituellement" par une ouverture maëutique de Catherine Bergeret-Amselek sera à la hauteur des attentes des participants et des futurs lecteurs.