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Meurtre d'âme. Le destin des enfants maltraités
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°37 - Page 23-25 Auteur(s) : Jean-François Rabain
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Meurtre d'âme

Ce livre sur le devenir des enfants maltraités est écrit par un psychanalyste. Il reprend, en les nuançant et en les élargissant, les thèses et les discussions ouvertes par les travaux d'Alice Miller et de nombreux auteurs contemporains. Quel est le rôle exact de l'abus de pouvoir de l'adulte sur le devenir de l'enfant? On sait que l'utilisation de l'enfant comme objet de satisfaction pour les pulsions sadiques et érotiques de l'adulte est un sujet largement dénoncé par la littérature d'aujourd'hui.

Dans plusieurs livres retentissants, L'enfant sous terreur (1986), La souffrance muette de l'enfant"(1990), Abattre le mur du silence (1991), Alice Miller cherchait à établir quelle était la responsabilité des adultes dans l'organisation des troubles psychiques des enfants. Elle insistait en particulier sur le fait que les traumatismes reconstruits ou fantasmés par les adultes recouvraient presque toujours des traumatismes réels. Elle partait en guerre contre la théorie freudienne des pulsions qui fait de l'enfant le responsable de ses désirs sexuels infantiles et donc le sujet de ses fantasmes, en écrivant que cette théorie était "hostile à l'enfant", parce qu'elle conduisait à nier la réalité des abus sexuels ou agressifs perpétrés par les parents sur leurs enfants. Seuls sont responsables, pour A. Miller, les adultes violents et séducteurs qui, de par leur apport extérieur, "ont gâté et contaminé l'enfant". Pour A. Miller, le point de vue freudien s'inscrit dans une "conception pédagogique tradi-tionaliste qui voit dans l'enfant la source du mal", alors que les "nobles parents restent au-dessus de toute culpabilité" (L'enfant sous terreur, 1986).

D'où vient donc le mal ? De l'enfant pulsionnel qualifié par Freud de "pervers polymorphe", dans sa théorie du développement libidinal ou bien d'un enfant déjà perverti par la sexualité et la violence des adultes? Vieux débat qui n'évite pas, chez Alice Miller, les plus grandes simplifications, comme les positions passionnées. Jean Laplanche en construisant une théorie de la "séduction généralisée", insistant sur les messages inconscients sexualisés, les signifiants énigmatiques transmis par la mère à son enfant, a proposé, on le sait, un modèle de référence permettant de dialectiser cette opposition.

Dans un de ses derniers livres Abattre les murs du silence (Aubier, 1991), A. Miller radicalisera ses positions et partira en guerre contre une orthodoxie freudienne qui lui apparaît comme "une dérobade" devant la douloureuse histoire de ses patients, les analystes, écrit-elle, "restant sourds, pour des raisons doctrinales, à la réalité des mauvais traitements subis par leurs patients". Cette position radicale l'amènera d'ailleurs à démissionner de la Société Psychanalytique Helvétique et de l'Association Psychanalytique Internationale.

Le livre de Léonard Shengold a le grand mérite de nuancer beaucoup ces propos et de replacer le débat ouvert par A. Miller dans une perspective qui tient compte à la fois de l'environnement familial et de la vie pulsionnelle de l'enfant, c'est-à-dire du monde fantasmatique et créatif qui le représente. L. Shengold ne néglige donc en rien l'attitude réelle des parents comme le poids de leur pathologie, mais, en même temps, il cherche à montrer comment l'enfant va devoir organiser les traumatismes qu'il a subis en mobilisant toutes les ressources de sa vie psychique. Tous les enfants maltraités, en effet, ne deviennent pas violeurs, assassins ou tyrans. Un certain nombre d'entre eux peuvent devenir quelquefois écrivains, artistes... ou même psychanalystes, en particulier d'enfants.

Shengold montre, en s'appuyant sur son expérience d'analyste et de lecteur, comment certains de ses patients victimes notamment d'inceste, et comment de grands écrivains comme Charles Dickens, R. Kipling, Georges Orwell ou A. Tchekhov, ont pu surmonter une enfance dramatique et ont paradoxalement trouvé dans leur vécu traumatique une source d'inspiration.

Dans une première partie de l'ouvrage, Shengold montre comment les stimulations extrêmes et les négligences graves inhibent le processus de maturation et le fonctionnement mental de l'enfant. Comment, en particulier, les abus sexuels et la torture mentale se traduisent presque toujours par une sexualisation sadomasochique des relations. Si l'intensité ou la durée des traumatismes provoquent de graves dégâts psychiques, on peut alors parler de véritable meurtre d'âme. L'expression, on le sait, est empruntée au juge D.P. Schreber dont Freud analysa les Mémoires, en 1911, mais on la trouve également employée par A. Von Feuerbach dans son livre sur Gaspard Hauser, qui avait été enfermé dans un cachot obscur, coupé de tout contact humain jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Strinberg a également donné le titre de Meurtre d'âme à un article consacré à une pièce de H. Ibsen Rosmersholm, qui évoque également le "Meurtre d'âme" dans son théâtre. Ibsen et Strinberg ont essentiellement écrit sur la destruction des âmes des adultes à l'intérieur de l'arène familiale.

Shengold analyse donc les consé-quences du "meurtre d'âme" chez l'enfant, comme les modes de défense que celui-ci met en place, à partir des travaux classiques de S. Ferenczi dans Confusion des langues. Il montre que l'enfant escompte que le parent, dont il a été victime ou qui a abusé de lui, le soulagera de sa détresse. Par un appel à l'aide désespéré, l'enfant se fabrique une image "délirante" d'un bon parent, seule capable de contenir l'intensité de sa peur et de sa rage. L'enfant organise donc, un véritable clivage psychique qui permet au "mauvais" d'être enregistré comme "bon". Shengold explique la compulsion mystérieuse qui consiste à répéter les expériences traumatiques par le besoin éprouvé par l'enfant d'affirmer activement que le prochain contact avec le parent maltraitant sera porteur non de haine mais d'amour. Georges Orwell décrit dans 1984, comment Winston Smith continue à s'identifier à son bourreau et à aimer "Big Brother". En même temps, l'enfant endosse la culpabilité des actes des parents, qui peuvent, eux-mêmes, ne ressentir aucune culpabilité. L'idéalisation des parents responsables de l'offense accroît chez l'enfant un besoin inconscient de punition et un masochisme intense. Une passionnante étude clinique, au chapitre 10, d'un patient en analyse, qui a été victime d'un inceste réel avec sa mère à l'adolescence, permet à Shengold d'envisager des conclusions mitigées. Le traumatisme a joué un rôle paradoxalement positif dans le dégagement du patient hors d'une organisation prégénitale; mais il ne lui a pas évité les aléas d'une forte composante masochique.

L'intérêt du livre de Shengold est également d'illustrer la notion de "meurtre d'âme", en s'appuyant sur des exemples littéraires. Il étudie notamment les effets de la "sécheresse de coeur" de la mère de Charles Dickens sur son fils, en analysant son roman La petite Dorrit, nous fait parcourir l'oeuvre et la biographie de R. Kipling confié à l'âge de six ans à des tuteurs persécuteurs, ou encore nous fait redécouvrir le livre mythique de Georges Orwell 1984. Il étudie, par ailleurs, de façon convaincante la personnalité des pères-tyrans, meurtriers de l'âme de leur fils, en rapprochant les personnalités et les comportements tyranniques des pères de Anton Tchekhov et de D.P. Schreber, qui tous deux usurpent le rôle maternel. Quant à éclairer le mystère qui fait parfois de l'enfant maltraité un écrivain génial, Shengold renonce à l'expliciter davantage. "La psy-chanalyse ne peut que déposer les armes devant le problème du créateur littéraire" a écrit Freud dans son travail sur Dostoïevsky.