La Revue

Violence, violences
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°38 - Page 14-16 Auteur(s) : Philippe Gutton
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Une définition psychanalytique de la violence, malgré les réserves pro-diguées jusqu' alors par les auteurs, est nécessaire afin de regrouper les usages de l'adjectif mis au pluriel : les conduites violentes. Elle énonce la force ("vis") plus ou moins grande de la disposition à l'acte, caractéristique de l'adolescence. En choisissant le mot, nous proposons l'inverse du trajet freudien (1932) qui substitua au mot "force", proposé par la lettre d' Einstein concernant l'appétit guerrier, le terme plus incisif et plus dur de "violence". Elle réside non seulement dans la phénoménologie de l'action symptôme mais également dans l'état qui précède (violence du sentiment, désir, passion) et dans une certaine philosophie de l'agir. Elle peut avoir une connotation positive, sous forme d'énergie, d'ardeur dans les inves-tissements, ou négative, "abusive" (haine, emprise, déchaînement). Elle a deux lieux de déchaînement : elle pèse sur l'autre, le milieu, l'institution (familiale, scolaire); elle attaque l'adolescent lui-même en son corps (suicide, automutilation) et/ou en sa psyché (violence d'une idée-action dans un contexte obsessif, sidération de la pensée, morosité). La violence agie apparaît au clinicien comme un aspect particulier du pronostic immédiat et à long terme que l'on peut attacher à la pychopathologie. Elle se définit alors comme une force de potentialité pathologique, poussant si l'on peut dire vers "l'état-limite". Deux définitions de la violence se complètent qu'il est difficile aujourd'hui de résumer en une seule. 1. La violence est la force, l'action dirions-nous, qui définit le trajet le plus simple, primaire, de la pulsion vers l'objet : force aveugle de recherche de la satisfaction immé-diate. Déséquilibre économique assurément, à la fois vital, disons ordinaire, ailleurs excessif : du côté de l'auto-conservation (pensons à la violence du tigre se jetant sur sa proie) et du côté de la jouissance, dans les deux cas, primordiale (J. Bergeret). La violence peut être issue d'une rencontre satisfaisante entre la pulsion et l'objet dans les termes de décharge, impulsion, compulsion, envie, avidité, possession, ou d'une rencontre impossible par la frustration de l'objet ou l'impuissance du violent : toute répression exacerbe la violence. Le point de jonction entre le ça et l'objet a pour asymptote une certaine indifférenciation entre eux. Plus la rencontre est confuse, plus l'objet colle à ce qu'il investit, plus il est un autre "sans importance", simple occasion de proposer une issue de substitution aux désordres auto-érotiques. Dans cette expérience avec l'objet, qui a commencé le premier ? affaire délicate. Distinguons : - la trajectoire pulsionnelle vers la saisie de l'objet (pathologie de l'excès) également son revers (pathologie d'inhibition); le nom donné est violence agie au cours de laquelle l'objet apparaît dans toute sa puissance voire dans son omni-potence (état-limite). - en direction inverse, la pression issue de l'objet dans le sens de la séduction et de l'agression, ailleurs du manque. Le nom donné est violence subie et en corollaire la question du traumatisme et de ses effets. Première spécificité à l'adolescence : celle de la scène pubertaire et des remaniements psychiques qu'elle condense; elle met en difficulté les instances de la névrose infantile laborieusement construites au cours de l'enfance (Moi et Surmoi). Son corollaire est la formidable appétence d'objets pulsionnels à opposer aux objets qualifiés par S. Freud d'inadéquats en raison de l'interdit de l'inceste. 2. La seconde définition de la violence est abordée par ce qui n'est pas violent, l'anti-violence. Au plus près du raisonnement précédent, il s'agit de ce qui introduit de la distance, du temps et du loin entre la pulsion et l'objet; force en coin entre ces deux éléments, force tierce qui secondarise. Constatons que cette force de protection est en elle-même d'autant plus grande que la violence l'est : ainsi est-il difficile de raisonner deux adolescents qui en sont aux mains.Il s'agit de reporter l'expérience avec l'objet à un niveau différent. Rien à voir avec la répression précédemment posée. Ce débat est clair aujourd'hui au sein du gouvernement, reprenant l'opposition "éduquer ou punir", de la bien remarquable ordonnance de 1945. Il s'agit moins d'un changement de mise en scène que de l'installation à chaque acte d'une scène autre, de scènes autres; ce que R. Barthes nomme le "revirement" dans son étude des héros raciniens, si adolescents. La lecture de l'oeuvre de A. Green est toute entière centrée sur cette voie tierce : à ses origines, la naissance de la représentation par l'hallucination négative (elle est un enjeu de l'élaboration adolescente lorsqu'on y oppose capacité de rêverie et violence agie ou subie). Elle se poursuit par le travail psychique concernant la représentation avec les deux destins tracés par S. Freud : le refoulement et l'inhibition de la pulsion quant à son but (la capacité de sublimation et d'idéalisation objectale, reflétée par le doux, le tendre, l'innocent). Ce travail psychique exige un système réfé-rentiel et là, nous trouvons une deuxième spécificité de l'adolescence, en la difficulté même du recours au tiers : l'instance surmoïque infantile est embarrassée en son efficacité par la survenue de la puberté; l'autorité parentale représentant l'enfance s'éloigne; quel autre, quel metteur en scène, quel médiateur, quel inter-locuteur privilégié, avec qui l'adolescent resterait en lien ? La scène n'est plus définie par la métapsychologie de la deuxième topique : entre ça et objet, les instances de régulation de pare-excitation que constituent le Moi et le Surmoi. La seconde définition utilise la troisième topique, celle du sujet, précisément de l'intersubjectivité. Est qualifié de violent, ce qui nuit, empêche, sidère, délie la relation entre autres; ce qui soumet, voire réduit l'autre à rien. La violence est le bris de l'inter-subjectivité; elle coupe le souffle, laisse sans mots, marque ce qui ne peut se dire en la situation présente et qui s'est organisé dans le passé. Elle est ce qui ne parvient à se dire à un autre, en son éprouvé, ses représentations et actions. Le violent croit qu'il est possible de contourner la langue comme si l'être humain n'était pas d'abord de langage : là "où s'entrevoit la mort du langage", où la parole interrompt le texte, "faille, coupure, déflation"...passage à l'acte ou mieux action, retrouvons le mot freudien de clivage. Telle cette adolescente boulimique : "Je n'ai rien à dire, je dois manger d'urgence". La violence n'a pas de cause à l'ado-lescence (l'oeuvre statisticienne n'est qu'un formidable appareil de description). La relation intersubjectale a pour limite la violence, tant au plan des personnes que des groupes. Sur ce dernier aspect, nous sommes sensibles à la construction et au poly-morphisme depuis une vingtaine d'années d'une lutte des classes d'âge entre adolescence et génération adulte. L'intégration de la culture adolescente, telle celle de l'immi-gration, est souhaitable, sinon comme on y assiste aujourd'hui, les conduites violentes surgissent. Le clinicien de l'adolescence quel que soit son lieu de travail parle de la violence, de l'approche par la négative de sa deuxième définition : discourir sur la violence est de façon implicite non-violent. Si l'éthique en psychanalyse est celle de l'inter-subjectivité, elle ne nie ni ne dénie la violence; elle "s'en étonne". Éthique du manque assurément, du manque de violence, de "l'entrave des pulsions" (S. Freud), elle s'enquiert d'un espace où les violences ont à renoncer à leur but; lieu de non-violence où les actes auto et hétéro-violents sont rapatriés pour se dire. L'éthique est d'autant plus difficile à suivre que l'adolescent est violent ou a subi une violence, quelle que soit sa sémiologie, et réveille en nous une contre-violence masquée par un souci de guérir, ailleurs une neutralité bienveillante.