La Revue

Filières/Loi et cheminement/ Désir
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°38 - Page 32-34 Auteur(s) : Marie-Pierre Vinuela-Willig
Article gratuit

Le cheminement est une avancée lente et progressive, une promenade qui induit des arrêts et des pauses à travers des sentiers parfois tortueux, toujours en devenir, jamais rectilignes. L'étymologie de filière est, filum, le fil ou le fil de l'épée, le mot nous renvoyant, si nous restons dans le cadre de la métaphore routière à la linéarité, au sens unique, et, si nous bifurquons sur celui de la métaphore guerrière, à la joute. Le cheminement est donc le parcours humainement le plus naturel : il correspond à la progression complexe et unique de chaque individu. La filière est un dispositif artificiel d'évolution et d'encadrement qui ne peut prendre en considération toutes les spécificités de la personne, plus que culturelle elle est socio-culturelle. Filières, fil et canevas La filière en elle-même se veut productrice de savoirs et savoirs-faire adaptables à terme aux contingences socio-économiques, elle se veut le vivier rentable de formations post-lycée où le jeune peut se projeter dans la réalisation d'un projet professionnel. Mais en fait la filière ne cadre avec cette définition que si elle n'est justement plus filière. Cela semble absurde mais moins la filière est filière et plus les chances d'insertion professionnelle future sont grandes, prenons les baccalauréats et leur cote sur le marché : un Bac dit général (L, S, ES) et j'insiste sur général est plus porteur d'avenir qu'un Bac technologique, sachant que dans ces 2 types de diplômes il existe des hiérarchies déterminées par les niveaux de conceptualisation qui leur sont propres. Et un Bac technologique a plus de valeur qu'un Baccalauréat professionnel terminologie bâtarde et trompeuse pour qualifier un examen qui n'a de Bac que l'appellation. Il existe une floppée de cycles professionnels courts, les BEP, directement axés sur l'emploi mais inopérationnels de fait et qu'un savant jeu de passerelles pour rejoindre, après leur obtention, un Bac technologique, ne suffit pas à rendre, a posteriori, pertinents. Plus l'enseignement valorise la conceptualisation, plus il ancre sa spécificité dans la culture dite traditionnelle, et plus il ouvre d'horizons aux jeunes. Plus il s'axe sur la réalité matérielle immédiate sans réinvestissement intellectuel fort et plus il restreint l'avenir des dits jeunes. En résumé, "plus un enseignement s'adapte et plus il désadapte". On pourrait objecter que certains jeunes en situation d'échec scolaire aggravé n'ont d'autre issue que celle de suivre un enseignement très spécialisé, soit je n'ai rien contre les spécialisations, elles sont même indispensables (surtout au terme du 2nd cycle) simplement elles ne doivent être relatives au rejet de l'Ecole traditionnelle, ne pas arriver trop rapidement mais au contraire s'ancrer sur un socle culturel commun qualitativement adapté et quantitativement plus dense que pour les autres ( les adaptés du système). Et seul le groupe hétérogène-classe est, dans un premier temps, capable, à l'image de l'image de la société qu'il représente, de créer une véritable synergie didactique. A la rentrée 96/97, près de 7 jeunes sur 10 d'une génération sont entrés en classe Terminale, ils n'étaient que 40% il y a 10 ans. Une évolution dont nous devrions tirer fierté mais qui cache un beau gâchis : des élèves mal orientés qui auraient mieux évolué dans des filières littéraires que gestionnaires. Quand un élève est mauvais en enseignement général il est dirigé vers des disciplines professionnelles, techniques ou technologiques. Ce qui dévalorise les métiers et les orientations concernés. "Quand orientera-t-on en technologie ceux qui sont forts en cette matière, et non ceux qui sont faibles dans les autres?" L'obligation de faire un choix trop précoce dans la scolarité est l'une des causes principales de ces mauvaises orientations et ce sont les élèves les plus en difficulté qui ont à faire leur choix le plus tôt (3ème pour une voie professionnelle, un an plus tard pour une seconde générale ou technologique). " C'est un paradoxe " et je cite encore Ph.Meirieu "Plus un élève est incapable de choisir, plus il doit choisir tôt. Les bons élèves, eux, ne sont jamais orientés". Les mauvais élèves sont donc orientés vers des filières professionnelles et il existe de ce fait une vrai dépréciation des métiers manuels, alors qu'ils sont tout aussi indispensables que les métiers intellectuels, et ce non seulement pour des raisons économiques mais aussi pour la survie de notre patrimoine, de notre tradition et de notre culture. L'Ecole donne aux exclus de son système d'impressionnants moyens supplémentaires pour compenser le handicap social et culturel et si l'adolescent échoue malgré tout, et c'est malheureusement le plus souvent le cas, son échec se doublera d'un terrible sentiment de culpabilité avoué ou détourné: « L' Ecole a tout fait pour moi et j'ai quand même échoué, je suis vraiment nul... » De la même façon, acteur râté de son orientation et, vu le peu de débouchés au sortir d'une filière professionnelle, c'est fréquent, il se situera dans une logique de l'échec sans cesse réitérée dont il lui faudra encore assumer toute la reponsabilité... Alors pour que la réalité soit supportable, il faudra parfois, voire souvent, y renoncer. La survie de bien des jeunes est à ce prix et les moyens pour ne plus rien affronter d'un vécu qui les rend insupportables à leurs propres yeux sont nombreux : alcoolisme, toxicomanie, délinquance, etc... Notre Ecole est sans doute celle qui au monde se veut la plus juste et la plus égalitaire, nos enseignants ont dans leur grande majorité un bagage intellectuel bien supérieur à ce qui semble nécessaire pour transmettre des savoirs qui, s'ils ne sont pas élémentaires ne sont pas pour autant destinés à un public universitaire. Mais l'Ecole échoue dans sa mission démocratique. Pourquoi ? Pour ma part je pense que le problème de l'Ecole est celui de l'oubli du sens. Oubli du sens dans le domaine de l'évaluation : on ne conseille pas l'élève on le juge: tel est médiocre, nul, excellent...Confusion entre l'individu et sa production. On note l'élève pas son travail... Il n'y a pas de solution miracle pour revitaliser notre système éducatif, le charger de sens et de compréhension. Nous comptons bien évidemment sur une refonte de ses valeurs, plus adaptée au contexte économique et social mais cette révolution culturelle restera lettre morte si nous-mêmes, parents, enseignants, éducateurs, et autres intervenants n'investissons pas cet espace de mutation qu'est l'Ecole, si nous ne lui rendons pas ses principes fondamentaux : -celui du droit contre le non-droit, l'Ecole est plus un lieu de non-droit que de droit car le droit qui y est formel a évolué vers un non-droit de fond. Droits dans les instances représentatives de l'Institution (à titre consultatif ou décisionnel) mais Non-droit d'expression (sur les enseignements, les profs...), non-droit de participation à leur évaluation), non-droit à se déterminer (orientation subie plus que choisie), non-droit de savoir (comment suis-je notée), non-droit à la justice (punitions arbitraires)... -celui de la non-violence contre la violence, La violence de l'Institution scolaire est structurelle, elle est celle des enseignants et du système éducatif tout entier (de la brimade aux emplois du temps inadaptés et aux cartables si lourds...). -celui du civisme contre le non-civisme. A grand renfort de textes, de décrets, de journées X Y ou Z (Sida, Femme, Misère, Citoyenneté, Résistance), l'Institution tente désespérément de ré-insuffler les principes perdus de l'Ecole de la 3ème République: civisme, citoyenneté, honnêteté,...elle prêche ainsi son isolationnisme face aux grands maux de notre siècle et son impuissance à réguler les problèmes les plus élémentaires de vie en communauté. Cheminement, acheminement Si l'emploi reste une perspective aléatoire, établissons d'autres valeurs. Et si la formation reste fondamentale pour se construire, à défaut d'avenir professionnel, oeuvrons pour une perspective réelle d'appropriation de devenir et une culture porteuse de sens. Car la culture reste, à ce jour, la seule arme susceptible de désasservir l'homme et la seule efficace contre l'inégalité et l'exclusion. Restons convaincus que chaque élève a le droit à l'erreur, qu'il ne doit pas en pâtir au niveau de son orientation et que, s'il en subit les conséquences au niveau disciplinaire, c'est un rappel fondamental de la loi et non un arrêt de mort (scolaire et professionnel). Une sanction n'est valable que si elle est comprise et si elle aboutit à une remise en question et à une évolution positive de l'élève, une filière n'a de sens que si elle correspond à un projet de vie. Soyons persuadés que l'apprentissage de la citoyenneté, du respect, du dialogue inscrit l'élève dans un contexte de responsabilisation et de libre arbitre qui faciliteront ses prises de position face à son avenir. La confiance au monde des adultes est une donnée fondamentale de son projet personnel mais les grands discours sont souvent vains s'ils ne s'enracinent pas dans un quotidien réel et vécu. Dans nos pratiques éducatives et pédagogiques positivons ! Cessons de faire des bilans centrés sur l'échec ouvrons nos diagnostics à ce que sait déjà faire l'élève et à ce qu'il ne sait pas encore faire, avec lui posons de objectifs cohérents et accessibles et cherchons les moyens de les réaliser. Acceptons la révolte des adolescents comme un ferment de l'évolution, donnons lui les dérivatifs qu'elle mérite. Le jusqu'au-boutisme rimbaldien, miroir des jeunesses en mal de survivre, peut-être un exutoire puissant à la haine brute entretenue dans nos banlieues où l'on n'a plus rien d'autre à brûler que poubelles et voitures. En dernier lieu je voudrais déculpabiliser les parents, les réinvestir dans leurs responsabilités éducatives. Il faut cesser de les accuser de tous les maux et faire des échecs de leurs enfants leurs propres échecs. Ils sont des partenaires à part entière et quand leur progéniture est en échec scolaire avéré ils sont trop souvent infantilisés et tenus pour responsable de leurs piètres résultats. Tant que l'Institution scolaire les considérera comme des empêcheurs de tourner en rond et non comme des acteurs à part entière, avec tout le respect qui leur est dû, dans la scolarité de leurs enfants, elle se privera d'un atout fondamental dans la formation et l'orientation des jeunes. Ne confortons pas les adolescents dans leur appréciation négative du modèle parental. Permettons leur d'être eux aussi, à leur tour, des parents respectables forts de l'image qu'ils ont eu des leurs. Et n'oublions jamais que la tentation de certains de faire de l'Ecole une entreprise doit s'arrêter à la marge de sa gestion administrative et ce par l'interprétation limitée de certaines de ses techniques, en effet jamais l'adolescent ne sera un produit fini puisqu'il est par définition en devenir. Plus que robotiser il s'agit donc d'éveiller, d'ouvrir au mouvement perpétuel de la remise en question, de la liberté et du progrès en formant à la responsabilité, à l'autonomie à la réflexion et au sens critique.