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La traîne-sauvage
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°45 - Page 11-12 Auteur(s) : Serge Lebovici
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La traîne-sauvage

Rosine Crémieux travaille avec nous depuis plusieurs dizaines d'années. Elle a été fondatrice de La Psychiatrie de l'Enfant avec Ajuriaguerra, Diatkine et moi il y a environ 35 ans. Depuis cette date, elle a joué un rôle remarquable de secrétaire de rédaction, puis, devant la nécessité de nous adjoindre des experts étrangers pour que notre revue soit analysée dans l'Index Medicus, elle s'est adjointe depuis une vingtaine d'années Pierre Sullivan avec lequel elle dirige la revue.

Je connais beaucoup moins Pierre Sullivan, jeune collègue de Montréal qui s'est formé à la psychanalyse avec son épouse. Il est psychothérapeute dans une équipe du Centre Alfred Binet et a longtemps travaillé comme adjoint de Jean Gillibert au Centre Evelyne et Jean Kestemberg.

Tout le monde sait que Myriam David a été déportée et n'a parlé de son expérience que récemment, et j'ai recueilli ses propos dans la préface du livre consacré à Loczy. Elle a dit en effet que l'empathie lui était indifférente lorsqu'elle est rentrée de déportation. Elle a beaucoup plus apprécié un verre d'eau et un chiffon humide passé sur la figure. Myriam David avait donc été très discrète, autant que Rosine Crémieux dont nous ne savions rien, sinon qu'elle était une amie très chère.

En 1994, elle a célébré le cinquantenaire de la libération du Vercors avec les infirmières survivantes de cette grotte. Elle n'a pas pu exprimer franchement ses sentiments : "Pourtant, ce fragment de mon existence restait toujours enfermé dans un placard comme un cadavre honteux."

C'est sans doute le mérite de Pierre Sullivan de l'avoir fait parler de ce voyage dans le Vercors. Il est d'une autre génération qu'elle, et leurs références religieuses et culturelles sont très différentes. La richesse de leurs échanges est peut-être liée à cette particularité, car lui n'a pas connu les difficultés de la guerre en Europe. Son ignorance à lui était comparable à son silence à elle. Elle ne pouvait transmettre à ses enfants et ses petits-enfants ce qui avait modifié sa vision du monde. "La honte était toujours là."

Par amitié pour Claude Roy, elle avait accepté de participer à son Bon Plaisir sur France Culture, et elle était assez frappée des efforts qu'elle avait dû faire pour s'exprimer. Elle se demandait ce que les générations futures garderaient de ces expériences d'horreur et de violence. Ils ont donc avancé à pas feutrés dans le récit qu'elle faisait de son expérience, avec un temps nécessaire qui n'est pas sans rappeler le temps de la psychanalyse, mais qui a pu se placer au-delà du récit de son expérience concentrationnaire et lui a permis ainsi de la transmettre.

Ils se sont rendus tous les deux à Ravensbruck, puis dans le Vercors. C'est là qu'elle s'est libérée de ce qu'elle appelle sa honte. Elle s'est déchargée des souvenirs qu'elle avait besoin de communiquer. Il lui est apparu que la haine revenait, mais elle n'avait pas d'autre solution à proposer. "Dans les pires circonstances et dans ces conditions, qui ont été les miennes, l'être humain peut alors modifier l'échelle de ses plaisirs et de ses souffrances pour arriver à subsister dans la dignité."

Par la suite, R. Crémieux reste relativement réticente sur sa vie concentrationnaire et les remarques de P. Sullivan sont plus importantes. Il est devenu son ami et il a construit ce livre avec elle et pour elle. Il put lui écrire alors : "Quand je cherche, de mon côté, à décrire le fait qui nous a uni, surgit une sensation venue de mon enfance : un saut dans le vide." Tout se passe comme si c'était une camarade du Québec plus âgée que lui qu'il emmenait avec lui en voyage.

Rosine Crémieux va raconter son entrée au camp, ses camaraderies, le fait qu'elle n'ait rien raconté de son passé. Au moment où elle rêve qu'elle connaît un prince charmant qu'elle n'a jamais vu, Pierre Sullivan fait un rêve de québequois. Il a écrit, sans s'en apercevoir, un scénario nostalgique de son enfance, un mauvais film. "Son intérêt est d'avoir permis que vous vous révéliez, en vous insurgeant. Je me dévoile aussi dans ce romantisme un peu sucré dont les Américains en général aiment à recouvrir l'Europe." Ce dévoilement va se révéler bien plus au cours du voyage qu'ils vont faire tous les deux dans le Vercors. On voit alors Rosine s'exprimer davantage, tandis que Pierre est marqué par sa promenade qui le bouleverse. " Votre histoire me bouleverse, votre ton souvent allègre ne diminue pas, au contraire, mon émotion. "

De fait, en pénétrant à Ravensbruck et surtout au cours de son voyage dans le Vercors, Pierre Sullivan peut écrire : " On peut commencer après la fin.", c'est-à-dire qu'après son incursion dans le Vercors, il put visiter le pays où le malheur s'était abattu sur Rosine, et comprendre mieux la période qui avait précédé ce malheur : il voulait sentir la période héroïque qu'elle avait parcouru alors. La description qu'il donne du monument aux morts du Vercors est très impressionnante de ce point de vue. Comme le fut le séjour à l'hôtel brûlé par les Allemands en raison de l'aide apportée aux résistants par son propriétaire, tout lui parut filtré par la nuit. C'est comme s'il n'avait pas dormi et que le soleil était une surprise. "Le train surnage très loin, très loin dans une autre nuit".

Rosine Crémieux termine le livre en écrivant : "Nous avons bien terminé le voyage ensemble." Ainsi ont-ils construit une vérité plutôt que la transmettre. Plus qu'un effort de mémoire, il s'agit pour eux d'une co-construction amicale, qui a une valeur immense pour les psychanalystes : celle de la narration dont on connaît l'importance actuelle dans sa théorie. J'ai cru utile de signaler ce livre qui nous révèle quelque chose du passé de résistante de Rosine Crémieux, et qui nous montre comment sa narration se construit peu à peu dans le cadre d'une collaboration faite d'abord de résistance, puis d'amitié. Que Pierre Sullivan soit aussi remercié.