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Puissance des psychotropes, pouvoir des patients
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°45 - Page 12-14 Auteur(s) : Vassilis Kapsambelis
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Puissance des psychotropes, pouvoir des patients

Avec une constance qui mérite d'être saluée, Philippe Pignarre continue d'explorer les territoires que l'originalité de son point d'observation lui permet de visiter avec le regard critique du sociologue. Ce nouvel ouvrage pousse un peu plus loin les interrogations déjà formulées dans les livres précédents, en prenant d'emblée le parti de traiter son sujet de façon non consensuelle, et en faisant "le pari de renouveler la réflexion politique" à propos des psychotropes.

En quoi cette réflexion est-elle "politique" ? Avant tout, parce qu'elle met en évidence des conflits. Sans complaisance, notre observateur souligne l'un après l'autre les glissements sous-jacents à toute connaissance, qui prétend pourtant à l'objectivité scientifique, sur les psychotropes : le passage du sujet au "cas", passage que le simple bon sens suffit pour considérer comme fondamentalement problématique lorsqu'il s'agit de la matière psychique ; l'utilisation de termes à prétention explicative (tel le "stress" modifiant la réponse à tel traitement, ou la différence empirique entre pathologies graves, justifiant les psychotropes, et légères, permettant d'en faire l'économie), alors que la réflexion permet de comprendre que ces façons de répondre aux problèmes ne sont que des cache-ignorance ; ou encore la dichotomie à l'évidence arbitraire entre "médicaments" et "drogues", substances licites et illicites, dichotomie qui se fait avec le consentement implicite d'une psychiatrie biologique toujours aussi indifférente à des disciplines qui lui sont pourtant fondamentales, comme l'anthropologie, la psychiatrie transculturelle, voire l'histoire même de la psychiatrie.

D'où ce constat que le sociologue qualifie à juste titre d' "incroyable" : "la psychiatrie repose sur le témoignage du patient, alors qu'elle se construit toujours à son insu et à celle du thérapeute". Ce qui aboutit à la véritable coexistence actuellement de deux psychiatries, dont l'une est seule habilitée à représenter la science, alors que l'autre s'occupe à sa façon de patients de plus en plus réticents aux psychotropes.

Méthodiquement, Ph. Pignarre reprend la façon dont se construit la connaissance en matière de psychotropes. Il suit le tableau qui va de la colonne "molécules" à la colonne "mécanismes d'action", pour terminer à la colonne "indications cliniques" et s'interroge sur la façon, dont le chimique, par mutations successives, est devenu "événement social" (par ex., "action sur l'humeur", ce qui effectivement est "social" au sens le plus strict du mot : une humeur ne se constate et ne s'évalue qu'à deux). Il constate alors que cette troisième colonne, celle des "indications", en appelle une autre, virtuelle : une quatrième colonne, celle par exemple des "comportements humains", à partir desquels se construit par prélèvement la colonne des indications. Il montre ainsi que les systèmes de classification opèrent comme des reflets et instruments de consensus social, tant et si bien que les psychiatres, comme les aliénistes du siècle dernier, "fabriquent de la société". D'où cette conclusion riche en prolongements : "le médicament psychotrope est bien un objet technique qui concentre de l'humain et qui peut se laisser décomposer pour laisser apparaître tous nos choix, tous nos consensus difficilement établis : la manière dont les acteurs du médicament participent de la construction de la société" ; car les psychotropes, une fois établis, commercialisés et utilisés à grande échelle, et avec le langage qui les accompagne, "vont avoir en retour un effet de stabilisation de cette troisième colonne" celle des indications, créant ainsi, ou récréant la "dépression" ou l' "anxiété".

On comprend alors le soulèvement actuel contre les produits psychotropes. Ce soulèvement prend plusieurs formes, que Ph. Pignarre étudie à partir de plusieurs exemples, longuement commentés, comme la revendication, par certains groupes de patients américains, de la légalisation de la prescription de la marijuana dans certaines indications (et l'embarras des experts pour établir le bien fondé d'un refus ou d'une acceptation de la demande), ou encore le détournement dont fait l'objet le médicament psychotrope dans un contexte particulier, comme celui de la prison.

Comment sortir de cette situation qui devient progressivement préjudiciable, aussi bien aux patients (dont nombreux sont ceux, après tout, qui peuvent tirer un bénéfice non négligeable d'une chimiothérapie bien menée), qu'à la recherche en matière des psychotropes, ces derniers payant au prix fort la construction de leur connaissance sur la base d'une non prise en compte de la parole du consommateur ? C'est ici que le politique retrouve ses droits. Mais non pas, cette fois-ci, le politique au sens du début du livre, c'est-à-dire dans le sens où toute discussion concernant des phénomènes humains de groupe est forcément politique. Mais dans un sens véhiculant une prise de position, et donc quelque peu militant. Plus précisément, dans le sens de l'adhésion à une idéologie de plus en plus répandue dans notre culture occidentale post-moderne qui, partant d'une dénonciation souvent pertinente de la position de l'expert et de son pouvoir, traque toute relation de dissymétrie dans les rapports entre citoyens (la dissymétrie étant considérée par définition comme une relation de force) et prône une prise en compte égale des discours des deux parties. Et, de ce point de vue, les experts se valent : le psychopharmacologue ignore la parole du patient dans la mesure où il construit son savoir sur l'expérimentation en double insu ; mais le psychanalyste ne vaut guère mieux, qui appliquerait un modèle interprétatif à ce qu'il écoute, ce qui réduit d'autant la liberté de son patient.

Il y a là, à notre sens, une confusion entre le politique et le scientifique, dont le prix risque d'être la perte de la spécificité de ce qui fait l'objet du niveau scientifique. Elle est apparente dans certains exemples donnés au fil de l'ouvrage : ne serait-il pas contradictoire qu'un patient psychotique fasse l'objet de remontrances lorsqu'il ne prend pas son traitement ("comme s'il était actif et responsable de son refus"), alors que le refus des médicaments est considéré comme un "symptôme de la maladie" ? Et pourtant, ce ne l'est pas, et si le médecin pouvait faire des remontrances au système cardio-pulmonaire qui produit de l'insuffisance respiratoire, il le ferait aussi, mais il se trouve qu'il ne le peut pas, car de tous les systèmes et appareils de l'organisme, seul l'appareil psychique est à la fois l'appareil de relation et de communication avec autrui, tout en pouvant être le siège d'une maladie.

Tant et si bien qu'il est politiquement nécessaire, et même très utile, que le groupe des patients, et leur parole, occupent une place décisive dans les questions concernant les psychotropes. Mais si on veut que cette parole fasse l'objet d'une science, il faudra de toute manière ne pas la considérer d'emblée comme telle, mais la référer à un système d'interprétation, condition nécessaire pour qu'un objet devienne scientifique : les faits bruts n'existent pas, et penser que la parole et son message explicite doivent être pris en considération tels quels, "au premier degré", c'est déjà s'inscrire dans un système de référence, qui est précisément le politique.

Mais ces quelques réflexions critiques destinées à alimenter le débat n'ôtent rien à l'intérêt de l'ouvrage de Ph. Pignarre, à son originalité, et aux qualités de sa démonstration ; d'autant plus que ce n'est pas souvent, surtout en France, que l'on trouvera une véritable réflexion sociologique sur la psychopharmacologie.