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Le travail de l'imaginaire en psychothérapie de l'enfant
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°45 - Page 14-16 Auteur(s) : Marie-Frédérique Bacqué
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Le travail de l'imaginaire en psychothérapie de l'enfant

Tous les psychothérapeutes d'enfants connaissent Nicole Fabre, psychanalyste, docteur en psychologie et adaptatrice de la technique du Rêve Éveillé Dirigé (RED) pour les enfants. Tous les étudiants en psychologie de l'enfant devraient lire cet ouvrage qui leur servira de base pour construire leur pratique et mettre en place son articulation avec les bases théoriques.

Tout commence par une belle histoire, celle de l'enfance de la petite Nicole et de Suzanne, sa soeur, (les extraits des romans de Suzanne Prou figuraient dans de nombreux manuels scolaires, si vous vous rappelez...). La place de l'imaginaire est déjà prépondérante chez ces petites filles nourries des voyages, extraordinaires à l'époque, au Tonkin ou dans la brousse africaine. La reconnaissance des racines enfantines de sa vocation permet à l'auteur de mettre chacun à l'aise avec ses propres motivations. Elle cite Gaston Bachelard pour montrer combien l'exercice de l'imaginaire consiste à déformer les images pour mieux se libérer de leur première perception. Changer les images mentales est un des buts de la psychothérapie, en faire un motif de création, un deuxième objectif. Le jeu et le dessin sont les terrains idéaux d'expression de l'imaginaire de l'enfant.

Voyons d'abord comment Nicole Fabre propose de préparer les bases de la psychothérapie de l'enfant : le cadre et le setting. Elle se présente elle-même comme "la dame pour les ennuis". Elle renvoie, dans cette dénomination, l'enfant à la demande de ses parents : "On va voir un psy parce que... tu fais pipi au lit, tu n'as pas accepté la naissance de ta petite soeur, tes résultats scolaires sont médiocres". Heureusement, cette accumulation de "soucis" potentiels est tempérée par la proposition : "Tu peux raconter des histoires, rêver tout éveillé, peindre ou dessiner. Tu peux dire tout ce que tu as envie de dire et moi, je n'ai jamais le droit de le répéter. Ca s'appelle le secret professionnel". Cette précison éthique peut être donnée à des enfants de tous âges, car il arrive qu'ils soient soumis fréquemment à des intrusions des grandes personnes. Le matériel du thérapeute est à l'image du respect qu'il montre à ses patients comme à lui même. Nicole Fabre insiste sur la "belle qualité" du matériel. Et ceci n'est pas à prendre à la légère. Offrir des crayons, des feutres, des feuilles de tailles diverses et de couleurs variées. Présenter un "beau choix" de matériaux de peinture : aquarelle fluide, gouache pâteuse... mais aussi de la pâte à modeler traditionnelle, "conservable" et surtout transformable à distance, pour que l'enfant réalise un projet, même à long terme. "Ainsi, ce bateau, conservé longtemps sans rame et sans voile, un jour sera terminé, frété pour un lointain voyage. Ainsi cet oiseau, à la crête et à la queue orgueilleuses, un jour se retrouvera déplumé. Ainsi ce dragon, énorme dans le ventre de qui était caché un petit homme, accouchera six mois plus tard de ce petit homme...". L'enfant peut être invité à une mise en scène. Il comprend de même rapidement que les jeux qu'il trouve ici sont différents des "jouets pour jouer". Il créera un décor au même titre qu'un dessin. Puis il passera du décor concret bâti avec le matériel, au support réel du dessin et enfin à l'ouverture du monde du rêve.

Nicole Fabre a adapté la méthode de Robert Desoille aux enfants pour trouver un contrepoint complémentaire à la cure-type. Au déroulement du temps diachronique répond l'invention d'un espace imaginaire. Cet espace se déroule au présent et permet l'abandon de l'angoisse de mort comme de la submersion par le passé. L'égrènement obsessionnel du temps empêche la compréhension de la vie, tandis que la vision spatiale panoramique donne une liberté de mouvement qui modifie notre regard sur le monde. L'auteur oppose donc le rêve spatialisé au discours temporalisé (qui convient souvent mieux aux personnes plus rationnelles). Ce dernier est en effet beaucoup plus défensif que le laisser-aller à être, à occuper l'espace qui convient mieux aux enfants. Le matériel de Nicole Fabre est donc à l'image de ce rêve: infiniment modulable, infiniment transitionnel... Plusieurs histoires illustrent ce cadre conceptuel. Nicole Fabre se tient à ses principes : "Je ne favorise pas l'installation d'une névrose de transfert. Je ne suis pas systématiquement frustrante, ni silencieuse. Je suis proposante." L'enfant peut refuser le RED. Et ce dernier a pour rôle de rendre possible et non coupable l'expression de désirs interdits devant un tiers.

Un exemple ? Gratien avait écrasé une mère-oiseau en disant que le chat l'avait tuée parce qu'elle avait détruit un oeuf en le couvant. Aujourd'hui, le bébé-oiseau est devenu grand et apprend à voler grâce à son père, loin de ce nid où la mère continue de couver les autres petits. Nicole Fabre ne donne pas d'interprétation précise à Gratien mais ce dernier perçoit à travers la description de la scène par la psychothérapeute, qu'elle et lui parlent le même langage. A la fin de la cure ou d'une étape importante, une ou des interprétations s'exprimeront toujours dans le registre du rêve éveillé : "C'est un peu comme si à un moment tu avais été toi aussi le petit oiseau en colère contre ta mère..."et finalement "ça t'as été difficile de devenir grand, de bien vouloir devenir grand, et maintenant tu es heureux de voler loin du nid".

A propos de ces derniers mots, centrés sur l'avenir, Nicole Fabre a voulu vérifier qu'ils avaient été vraiment efficaces. Elle nous livre alors un chapitre très émouvant sur "la mémoire de la cure". Tous les thérapeutes ont revu, dix ans, vingt ans après sa cure, un enfant qu'ils avaient suivi en thérapie. Nicole Fabre raconte le premier coup de téléphone après une si longue absence, puis le premier entretien. A travers les hésitations de son langage, elle perçoit son inquiétude interne face au changement, qui la fait passer du "tu" au "vous" et finalement décider de suivre le patient sur ses propres traces. Coup d'oeil circulaire sur la pièce: "là, il y avait ma petite table...". La quête d'immuabilité se solde par le constat de quelques changements mais, au total, la permanence du bureau, espace symbolique de la première liberté mentale, permet une mise en confiance nécessaire aux nouveaux questionnements qui taraudent le patient. Il s'agit souvent d'un besoin ponctuel qui concerne la prise d'une décision importante. Cette relation nouvelle vient parfois tester la place que cherchait l'enfant auprès de sa thérapeute : a-t-elle toujours son dossier ? Et le petit cheval qui revenait souvent dans les rêves, s'en souvient-elle ? L'enfant, devenu jeune adulte, sonde son identité comme le goéland ses ailes toutes neuves ; il trouve en Nicole Fabre la complice qui lui permettra peut-être de s'engager encore sur la voie du transfert : "Alors, dit cette jeune fille de dix-huit ans, cette araignée, maintenant qu'est-ce que j'en fais ?". L'image du rêve éveillé est encore symbolique et riche de connivence, elle permet d'avancer plus facilement que par toute une série de périphrases, vers la mise en place définitive de la personnalité.

Suit une cure au long cours, celle de Nadine, "la petite fille que l'on croyait heureuse". Nicole Fabre a encore la générosité de nous livrer cette illustration fort intéressante de la grande richesse de sa pratique. Nous quittons ce livre heureux de tant de force et de tant de souplesse : force interprétative, force inventive, joie de la libération de tant de possibilités enfermées derrière les situations parentales inextricables ou les désirs contrariés, les fantasmes interrompus et pourtant bien présents chez ces enfants, parfois violents, souvent tristes, mais toujours prêts à se laisser aller au rêve et à l'imaginaire.