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Là-bas comme ici. Le paradoxe de la représentation
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°45 - Page 19-20 Auteur(s) : Françoise Coblence
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Là-bas comme ici

Là-bas comme ici : deux lieux pour évoquer la représentation, deux déictiques qui, comme tels, ne nous disent rien de leur contenu mais nous sollicitent par leur mise en relation. Deux termes, une constante dans le parcours que Corinne Enaudeau nous invite à suivre : la représentation est d'origine et elle est divisée. Ou, pour le dire autrement, nous ne sommes jamais dans la pure présence mais dans une représentation toujours multiple, toujours clivée, avec sans cesse des choix à faire. Les paradoxes de la représentation sont à penser dans le prolongement de la scène théâtrale. Représenter, c'est se substituer à un absent, lui donner présence et en sceller l'absence. La représentation s'efface devant ce qu'elle montre, mais elle l'occulte par son mouvement même. Elle est transparence de ce qui donne à voir et opacité de ce qui se montre. Faut-il le déplorer? Faut-il s'y résigner ou s'en réjouir? C'est là, sans doute, qu'il faut choisir. Choisir entre la nostalgie de la pure présence, de la paix de l'être, d'une part et l'absence de l'origine, la série des suppléants, la répétition des modèles ou encore la limitation de notre pouvoir de connaître, d'autre part.

Le choix -philosophique d'abord- s'avère sans hésitation et sans état d'âme : à la fable des mots chargés de dire l'être mais menacés de sombrer dans la pataphysique, on préferera toujours la précision des concepts et le mouvement de la pensée, instruments d'un monde dont on souhaite qu'il ait de la "tenue", bien plutôt qu'une improbable "teneur". Corinne Enaudeau nous montre du reste qu'à la seule exception notable de Heidegger, la philosophie s'est dans l'ensemble arrangée de cette position. Elle a accepté la finitude qui, en contrepartie, lui octroyait la liberté du jugement, la tension de l'esprit et la puissance des images. Elle a même pu s'en réjouir, tout à la tâche d'explorer ou plutôt de construire une réalité qui n'était pas à dévoiler. Qu'il n'y ait que des représentations peut donc se dire en plusieurs langues : dans la langue grecque de la multiplicité des doubles, dans le perspectivisme nietzschéen, dans les différends entre jeux de langage de Wittgenstein.

La distinction freudienne entre représentation de chose et représentation de mot en est une autre formulation. Corinne Enaudeau en propose une analyse serrée, en déployant les constituants (image mnésique, trace mnésique, saisie de la réalité) et les différents sens possibles. Quelle que soit la langue, l'important est que les concepts affrontent le chaos et travaillent à construire un monde, en enchaînant par exemple du pictogramme au fantasme, si l'on s'appuie sur la théorisation proposée par Piera Aulagnier. Ce qui ne signifie pas, bien entendu, que toute langue, ou que tout jeu de langage se vaille. D'une part, parce que, comme le montre Corinne Enaudeau dans l'analyse de la différence entre voir et se représenter, il y a un propre des figures et un propre des concepts ; d'autre part parce que l'interprétation qui permet la représentation travaille dans la profondeur d'un espace psychique (et pas seulement sémantique). La représentation n'est donc pas donnée; elle est l'objet d'une conquête : travail de la cure psychanalytique comme des concepts philosophiques ou de l'art, travail dans lequel "la Vorstellung prend sens par sa Darstellung" (p.157). Si, en revanche, nous n'avons nul besoin de construire le réel à partir de nos représentations, si le perçu précède sa représentation, et si "l'objet est investi avant d'être perçu", c'est que le sujet est équipé d'archétypes qui l'informent, formes prégnantes ou schèmes perceptifs. La science (R. Thom, ici) fournit un point d'appui, qui permet d'arrêter la régression à l'infini et de faire de la représentation un modèle premier sans que nous soyons renvoyés sans fin du pôle du sujet à celui de l'objet pour tenter vainement de savoir lequel est premier.

Or si le choix philosophique est sans hésitation, c'est aussi qu'il en recouvre un autre ou, en tout cas, que tous deux vont de pair. Corinne Enaudeau articule ici de façon absolument originale l'engagement philosophique avec la leçon et l'expérience psychanalytiques. Il faut choisir, nous dit-elle: "ou bien l'arbre de la connaissance, c'est-à-dire la solution de l'énigme, la transmission à l'enfant du désir d'enfant, et l'interdit de "s'avoir" ; ou bien l'arbre de la vie, c'est-à-dire l'immortalité, celle de Dieu, seul à ne pas devoir s'expliquer son existence" (p.84). Il y a d'ailleurs deux récits de la Genèse et deux versions de la "chute". Dans l'un, l'humain issu de la parole divine est d'emblée le couple, dans l'autre la femme est issue de l'homme, ils prennent nom et visage l'un devant l'autre. Dans le premier, la scène primitive est refoulée ou forclose, l'histoire ne peut commencer. Dans la seconde, la séparation est d'origine -et elle est sexuelle-, le fils est certes la mort du père mais il prend la parole à son tour et poursuit l'histoire. Deux récits bibliques , deux positions qui ne se valent nullement puisque l'une s'inscrit du côté de l'immobilité hypnotique, de la fusion mortifère au sein d'une dyade terrifiante et indifférenciée -que ce soit celle de l'enfant et d'une mère omnipotente, ou celle de l'esprit aspiré, absorbé, abusé par un malin génie tout-puissant-, et que l'autre est du côté de la triangulation, de la place dans une scène primitive nécessairement à affronter, de la finitude et de la filiation.

Telle est en effet l'idée-force, et combien forte, de ce livre : la représentation est toujours triangulation, tiercéité. L'existence de l'autre, qui est aussi celui qui sépare, en est la condition. La représentation commence avec l'investissement des images et des traces mnésiques, se poursuit avec l'objet transitionnel, le miroir, le père, mais aussi les mots, les images de la peinture, les interprétations, le travail sur le sens. Comme en convainc donc précisément ce livre passionnant, philosophie, esthétique, psychanalyse marchent d'un même pas pour dire l'importance de la séparation d'avec la chose, l'illusion d'un accès immédiat au réel qui reste cependant toujours objet de la quête.