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Le refus du féminin
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°47 - Page 16-17 Auteur(s) : Dominique Bourdin
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Le refus du féminin

Membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris, Jacqueline Schaeffer propose ici une théorisation du féminin originale et forte, qui s'élabore selon une logique interne très explicite et en référence aux travaux de Claude Goldstein.

La part la plus énigmatique de la sexualité, de l'aveu de Freud lui-même, c'est le féminin. Le refus du féminin est accolé par Freud à deux modalités prégénitales : l'envie du pénis, et l'angoisse de passivation homosexuelle. Mais ici le féminin est déplacé vers son pôle libidinal, et éclairé à partir de la génitalité. C'est en effet la relation sexuelle de jouissance, le féminin érotique, qui est le plus refoulé.

La jouissance féminine - abolition des limites que l'on ne saurait réduire à l'orgasme, lequel est au contraire abaissement de la tension, plaisir mais non jouissance -, est arrachée à la femme, malgré son moi qui voudrait garder une position de contrôle et de maîtrise, par "l'amant de jouissance".

La notion de masochisme féminin comporte donc une pertinence structurelle, car il s'agit de pouvoir supporter de grandes quantités d'excitation ; et la jouissance féminine est "défaite", effraction, ouverture coûte que coûte au pulsionnel et à l'étranger. C'est le masculin de l'homme qui crée le féminin de la femme, en lui arrachant la jouissance sexuelle, et c'est par identification à la jouissance féminine que l'homme accède lui aussi véritablement à la jouissance.

Mais c'est à condition que tous deux surmontent leur refus du féminin pour se risquer à cette expérience de différenciation sexuelle et d'introjection, selon la poussée constante de la psychosexualité. Sinon, l'homme en reste à une position phallique, théorie sexuelle infantile de la phase odipienne, et la femme à l'envie du pénis et au risque de frigidité. La construction de la psychosexualité passe en effet par trois effracteurs nourriciers, véritables épreuves de réalité, structurantes, qui s'imposent au moi sans négociation, comme une exigence : le "corps étranger interne" que constitue la poussée constante de la libido, la différence des sexes, et la relation sexuelle de jouissance, "qui crée le "féminin" de la femme, frayé par les précédentes épreuves, et qui réélabore en après-coup toutes les figures antérieures de l'étranger effracteur et nourricier, pulsionnel et objectal".

L'ouvrage s'organise en deux temps. Une première partie part de l'énigme du refus du féminin et de l'angoisse de poussée constante de la libido puis développe, autour de la différence des sexes, l'idée du travail de l'analité (à ne pas réduire à la fécalisation !) et surtout du "travail du féminin", en regard du refus du féminin et des angoisses masculines de féminin. Car aux deux premiers effracteurs nourriciers doit s'ajouter l'effraction par l'amant de jouissance, qui "se fait poussée constante" et permet l'accès à la jouissance et l'éveil du féminin. La défaite de la Sphinge est sa victoire.

L'analyse des quatre couples organisateurs de la psychosexualité dans l'ouvre de Freud est un moment important du livre, car elle permet de se dégager de la fausse symétrie entre passif et féminin, sans pour autant refuser de prendre radicalement au sérieux la question de la passivation pulsionnelle dans la relation de jouissance, - et en particulier dans l'exigence de surmonter le refus du féminin, par une sorte d'acceptation par le moi d'une défaite de sa maîtrise. Ainsi sont interrogés les couples actif / passif, actif-passif / "féminin", phallique / châtré, et enfin masculin / féminin. Ce dernier couple d'opposés ne doit ni être rabattu sur la différence précédente, et assimilé à l'opposition phallique / châtré - ce qui serait en rester aux défenses contre la différence des sexes -, ni (comme le fait Freud faute d'une conceptualisation adéquate) n'être pensé qu'en termes prégénitaux. C'est le "travail du féminin", et celui du "masculin" qui assurent l'accès à la différence des sexes et son maintien, toujours conflictuel, et qui contribuent donc à la construction d'une identité psychosexuelle, instable par essence, car ce travail est "constamment menacé de régression à l'opposition actif / passif ou au couple phallique / châtré qui soulagent tous deux le Moi en "exigence de travail" face à la poussée constante de la pulsion sexuelle".

A la lumière de cette théorisation, la pratique clinique est réinterrogée par une série de vignettes significatives, et par des élaborations théorico-cliniques très suggestives, notamment en ce qui concerne les troubles alimentaires, l'hystérie et le masochisme. Le Prince introuvable, la bisexualité agie, la fuite du féminin, le féminin fécalisé, la "poupée Barbie", autant de figures qui, parmi d'autres, viennent illustrer les écueils de ce travail du féminin. Les conflits avec l'alimentation, discrets ou plus graves, sont la forme la plus "féminine" des avatars du combat contre l'invasion pulsionnelle, utilisée lorsque le féminin est trop menacé par les angoisses d'intrusion prégénitales qui ne peuvent s'élaborer en angoisses de pénétration génitale, ou encore régressivement, lorsque le féminin est trop blessé ou souffrant.

Dans une seconde partie, l'auteur rassemble des articles publiés antérieurement, qui sont autant de jalons qui préparent ou développent déjà les thèses présentées systématiquement en première partie. On notera particulièrement la réflexion sur la confusion des zones érogènes (à ne pas confondre avec la confusion des maîtrises, qui voudrait que la maîtrise anale soit applicable à la jouissance), l'étude du contre-investissement hystérique (Le rubis a horreur du rouge, Prix M. Bouvet 1987) ainsi que des analyses très fines de l'identification hystérique ; de belles pages sont consacrées à la Gradiva.

L'ensemble se lit avec joie pour ne pas dire avec passion, et nous propose une théorisation renouvelée, rigoureuse et cohérente de la jouissance féminine.