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Un singulier pluriel
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°119 - Page 32-33 Auteur(s) : Ophélia Avron
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Livre concerné
Un singulier pluriel
La psychanalyse à l'épreuve du groupe

Le dernier livre* de René Kaës est important à plusieurs titres. Il résume des recherches qui portent sur une quarantaine d'années. Lorsqu'un auteur entreprend ainsi de condenser et d'éclairer lui-même sa démarche et ses propositions, il en résulte pour le lecteur une mise en contact féconde, dans la mesure où les lignes de pensée prennent une force singulière et un nouveau relief. Cette rencontre est d'autant plus stimulante que le projet de René Kaës est de soumettre son travail à un débat de fond dans le champ de la psychanalyse. Il souhaite une confrontation avec les psychanalystes de la cure duelle et de la cure groupale par rapport à sa conceptualisation de la groupalité psychique impliquée dans les processus de formation de l'inconscient. Pour cette vaste discussion, nous retrouvons l'hypothèse de travail princeps qui court tout au long des travaux de cet auteur : dans son fondement, la matière psychique est groupale. Plus précisément, "la matière psychique tend à s'organiser structurellement et dynamiquement selon un modèle de groupe". Dans ses livres successifs, René Kaës n'a cessé de montrer la dynamique de cette structuration psychique qui concerne tout autant la réalité psychique du groupe, celle de chaque sujet considéré dans sa singularité, celle des liens entre les sujets. Plus fondamentalement encore il n'a cessé de penser les articulations, les nouages entre ces différentes structurations de la réalité psychique. Cela l'a amené comme on sait à la modélisation d'un Appareil Psychique Groupal et à des concepts importants comme ceux de groupalité psychique et de groupes internes. Tous les processus psychiques se trouvent mobilisés lors de ces structurations groupales, tous les niveaux conscients et inconscients en sont partie prenante. A partir de là, l'interrogation de René Kaës s'éclaire : "Le sujet auquel la psychanalyse s'intéresse, le sujet de l'inconscient, peut-il se comprendre à partir de ses seules déterminations intra-psychiques, ou faut-il admettre qu'il se forme conjointement dans l'inter-subjectivité ?". "Je soutiens, répond-il, que le sujet de l'inconscient est indissociablement sujet du groupe, et que, corrélativement le sujet du groupe est une dimension du sujet de l'inconscient. En adoptant ce point de vue, j'admets aussi qu'une partie du sujet est "hors sujet", que le sujet a plusieurs centres, que certaines de ses formations inconscientes sont déplacées, exportées et déposées, dans des lieux psychiques que le groupe prédispose et que le sujet utilise". La groupalité structurelle psychique qui soumet nos fonctionnements internes à ordonnancement groupal et nous rend actif et réceptif à l'ordonnancement groupal d'autrui fait de chacun de nous un "singulier pluriel" comme l'indique le titre de l'ouvrage. L'inconscient lui-même se trouve tenu et façonné dans les liens de l'intersubjectivité. La notion de sujet de l'inconscient et la notion d'intersubjectivité seront sans cesse dans ce livre en appel référentiel réciproque : "J'ai appelé inter-subjectivité la structure dynamique de l'espace psychique entre deux ou plusieurs sujets. Cet espace commun, conjoint, partagé et différencié comprend des processus, des formations et une expérience spécifiques, à travers lesquels chaque sujet se constitue, pour une part qui concerne son propre inconscient. Dans cet espace, à certaines conditions, notamment celle du dégagement des alliances qui maintiennent chaque sujet assujetti aux effets de l'inconscient, mais aussi qui le structurent, un processus de subjectivation rend possible de devenir Je, pensant sa place de sujet au sein d'un nous"(p. 218). Reste la mise à l'épreuve de cette conceptualisation riche et complexe par rapport à la cure. Comment repérer et dénouer certains assujettissements et aider au devenir Je ? Le chapitre IV Clinique du travail psychique en situation de groupe apporte le matériel nécessaire à cette compréhension. Il réclame une lecture attentive. Afin d'alléger la densité de l'approche théorique et mesurer son impact, on pourrait même commencer par là. Cela permettra de découvrir le dispositif de travail mis en place, le matériel retenu, les modalités de l'écoute plurielle, les incertitudes aussi. Il s'agit d'un groupe de formation limité à 16 séances sur 4 jours avec la présence de 10 participants et de 2 psychanalystes. La règle qui organise le travail est celle-là même de la cure individuelle : dire ce qui vient à l'esprit, sans critique ni restriction. Cette règle va situer les énoncés au point de nouage de deux chaînes associatives : l'une est commandée par les représentations inconscientes propres à chaque sujet et mobilisées dans le processus groupal, l'autre est formée par l'ensemble des énoncés et elle est commandée par les représentations inconscientes organisatrices des liens de groupe. Cela amènera René Kaës à définir la notion d'interdiscursivité en emboîtement avec celle d'intersubjectivité. "J'appelle interdiscursivité le maillage des énoncés dès lors qu'ils se produisent dans un réseau intersubjectif qui, pour une part, en organise l'économie et le sens. L'interdiscursivité est condition de la parole du sujet. Que plusieurs sujets, réunis en groupe, soient invités à associer librement crée un rapport spécifique entre le discours de chaque sujet singulier et le discours qui se produit d'être tenu par la succession des sujets groupés." . "Les effets de la chaîne associative groupale - des chaînes qui s'organisent dans le groupe- sur le processus associatif des sujets singuliers sont tantôt de levée du refoulement, tantôt de refoulement. En effet, les associations de chacun sont, pour une part, déterminées par le mouvement de la dynamique et de l'économie intrapsychique, et pour une autre, par le contenu et l'organisation des énoncés qui forment les chaînes associatives groupales, par les transferts et par le fonctionnement de l'instance psychanalytique d'écoute et d'interprétation. La chaîne associative groupale porte ainsi simultanément les conditions du refoulement et de la levée du refoulement". Au cours des cinq premières séances rapportées, on verra comment un participant polarise les mouvements psychiques inconscients qui vont organiser le groupe et comment les fonctions phoriques prises par les uns et les autres vont ouvrir la voie au retour du refoulé et au développement d'un fantasme commun et partagé. Les fonctions phoriques repérées par René Kaës sont d'un grand intérêt. Elles désignent les fonctions prises dans un groupe, par un porte-parole, un porte-rêve, un porte-symptôme, un porte-idéal, etc. De même le dégagement des alliances inconscientes entre participants permet de situer des alliances inconscientes structurantes et des alliances inconscientes offensives, défensives, aliénantes. Je n'indique ici que les lignes directrices d'une conceptualisation particulièrement riche et argumentée. Ce travail original invite fortement à élaboration et à argumentation. A mon sens, il s'inscrit naturellement dans le mouvement de reprise clinique et spéculative assuré par la communauté psychanalytique, confronté aujourd'hui au maintien et à l'élargissement de la métapsychologique freudienne. Les travaux de René Kaës et ce livre de synthèse Un singulier pluriel constituent matière à dynamiser avec force questionnements et hypothèses.