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Tendresse et cruauté
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°119 - Page 33-36 Auteur(s) : Dominique Bourdin
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Tendresse et cruauté

En neuf chapitres denses, Dominique Cupa articule allègrement clinique etmétapsychologie pour nous conduire dans les tours et détours d'une pensée clinique de la cruauté et de la tendresse. L'auteur est psychanalyste de la Société Psychanalytique de Paris, professeur de psychopathologie à l'Université Paris X ; elle vient de recevoir le prix Maurice Bouvet pour son article Greffes et chimères et pour son texte Mourir, repris dans le chapitre 9 de Tendresse et cruauté. Elle dirige le LASI, laboratoire de psychopathologie psychanalytique des atteintes somatiques et identitaires, et est chef de service de l'unité de psycho-néphrologie de l'AURA (Paris). Tendresse et cruauté, ces deux formes opposées de pulsions d'autoconservation, préambivalentes, concourent à la préservation de la vie somatique et psychique. Dominique Cupa prête son attention et sa pensée à ces patients "violents avec les autres et avec eux-mêmes, patients difficiles qui nous conduisent par moments aux limites de la compréhension, du supportable et qui pourtant nous touchent tellement". L'introduction témoigne de l'ancrage de ces réflexions dans la pensée née de la séance, et considère "l'apparition du sexuel à partir du non sexuel, provenant de l'objet sexualisant-séducteur" (dans une perspective de première topique qui rappelle celle de Laplanche), tandis que la pulsion de tendresse s'enracinerait dans la trame non sexuelle, essentielle pour soutenir une sexualisation issue d'elle par étayage. Cette revalorisation de l'autoconservation est l'un des apports spécifiques de ce livre, que soutient la grande expérience de Dominique Cupa auprès des patients somatiques et notamment son expérience des greffes d'organe. Elle montre également dans cette invitation initiale à la lecture de son livre comment s'est imposé à elle ce croisement de notions opposées, cet écho de l'une à l'autre et nous ouvre à l'intelligence de la subtile composition de son travail. La métapsychologie de la cruauté se déploie à partir de la "pulsion de cruauté" de l'enfant, mais aussi de la cruauté maternelle dont l'une des figures est celle du surmoi cruel. Chaque moment de l'étude prend appui sur une relecture féconde des textes freudiens fondateurs (et ici de Winnicott). Il s'agit de penser la destructivité originaire. La peau est topos de la cruauté, et il y a lieu de penser une articulation spécifique, la "pulsion scopique et de cruauté ", conçue en référence à la notion d'enveloppe psychique (Anzieu, Houzel). Le monde cruel et les mises en scène de Violaine illustrent ces développements plus théoriques. Le second chapitre est une étude systématique de la cruauté du surmoi, selon Freud et Mélanie Klein, qui souligne sa fonction autoconservatrice, ce qui est essentiel à la compréhension des systèmes défensifs si lourds de certains patients, telle Clarisse et sa "cruauté à fleur de peau". La métapsychologie de la tendresse, fondée sur la reconsidération du "courant tendre" dans la pensée freudienne, permet de discerner les composantes de la pulsion de tendresse. La tendresse et le sexuel émergent et s'agencent dans la vie psychique. Le courant tendre, revisité, permet de dégager la notion d'une "pulsion de tendresse", mais ce sont sans doute les considérations sur "l'objet de tendresse" qui me sont apparues les plus nouvelles. La distinction entre la tendresse adulte dans l'oeuvre de Freud et la tendresse infantile soulignée par Ferenczi permettent une relecture féconde des deux auteurs qui débouche sur la prise en compte du "transplant étranger" de la sexualité adulte et d'une conception contre transférentielle de l'analyste comme "mère tendre". C'est ensuite à une étude des composantes de la pulsion de tendresse que s'attache l'auteur : la source de la pulsion de tendresse amène à rendre compte des conceptions psychanalytiques de la peau. L'objet de tendresse permet d'articuler le Moi-peau à la notion (reprise aussi de Green) d'une structure encadrante, et d'y resituer l'interdit du toucher. L'ontogenèse des comportements de tendresse est reliée à la recherche de contacts du bébé (avec l'exemple de Diego). Bébés câlins et bébés non câlins aident à clarifier l'articulation entre les expériences tactiles et sensorielles des climats de tendresse et la constitution de "l'unité supérieure de contact", la représentation. A l'inverse, la cruauté de mort et les logiques de survivance témoignent des déserts et des gouffres qui surgissent là où manque la tendresse. L'étude s'attache aux notions et aux formes cliniques de la sauvagerie, aux criminels de guerre et aux serial killers : la cruauté meurtrière est un des destins de la cruauté primaire. La clinique de la survivance témoigne des formes de défense contre la cruauté de mort. Résistance et évasion par rapport à la réalité y concourent. Accepter la réalité est alors une tâche sans fin. Il s'agit de sauver sa peau, mais aussi de se sauver de la honte. Thanatophilie et hématophilie nous introduisent à la cruauté mélancolique du vampire, dans une clinique de la cruauté vampirique qui illustre la violence de l'héritage et le deuil infini. L'autocruauté des scarifications renvoie elle, aux procédés auto-calmants et à l'entame de soi dans les coupures et scarifications, tandis que Blanche-Neige illustre le dispositif visuel de la cruauté. Après la force de cette clinique violente et précise, l'auteur revient à l'intrication des deux mouvements pulsionnels qu'elle a longuement et minutieusement décrits : l'amour aux origines est entrelacement de la tendresse et du sexuel, notamment dans l'homosexualité primaire et le déploiement des plaisirs de la tendresse. Par sa capacité de désexualisation, la tendresse a une fonction intricante, tandis que l'incestualité peut être comprise comme défense anti-tendresse. Le dernier chapitre du livre aborde les enjeux techniques de cette élaboration pour le psychanalyste : les rythmes de la tendresse introduisent à la continuité d'être, le tempo des bébés montre les conditions de l'harmonie dans l'accordage affectif. Celui-ci est également à l'oeuvre dans la relation analytique dont le cadre est support d'un rythme permettant un accordage de fond sur lequel interviennent le tact et la trame rythmique des interprétations. L'ouvrage s'achève par des réflexions fortes sur cette clinique des "meurtris de la vie", sur le travail de la cure, sur les fonctions d'autoconservation de la cruauté et de la tendresse, ainsi que sur la présence de la tendresse et de la cruauté dans la culture, le lien social donnant l'occasion de dégager la notion de "tendresse virile". Bibliographie, index (des noms propres et des mots clés) et table des matières détaillée font de l'ouvrage un instrument de travail précis et d'accès aisé. Un des points de discussion possible avec l'auteur porte sur la dénomination de "pulsion de cruauté" : elle y répond par avance en prenant appui sur le propos de Freud en 1915 disant que l'on peut distinguer de nombreuses pulsions, même si lui-même choisit plutôt la sobriété et ne multiplie pas la nomination détaillée des pulsions d'autoconservation ni des pulsions sexuelles, préférant dégager leurs traits fondamentaux. Il est plus difficile, me semble-t-il, en deuxième topique, malgré le pluriel fréquent chez Freud pour parler des pulsions de mort, de maintenir l'idée d'une pulsion de cruauté spécifique : comme le sadisme, la cruauté correspond en effet à une forme d'intrication, certes encore élémentaire voire originaire, entre pulsion de mort (cliniquement silencieuse) et pulsion de vie (permettant la déflexion de la première vers l'extérieur, sur l'autre ou sur le corps propre). La cruauté est ainsi l'une des formes cliniques où se donne à voir une pulsion de mort intriquée, qui concourt aux défenses de l'organisme et du psychisme contre la désorganisation et l'autodestruction. Il me semble qu'une telle perspective métapsychologique renforce le propos de Dominique Cupa, et permet une pensée plus explicitement construite selon les paramètres de l'opposition fondamentale entre pulsion de mort et Eros élaborée par la deuxième théorie des pulsions. C'est en effet dans la deuxième topique que prend sens la notion même de surmoi cruel, lequel s'alimente directement dans la pulsionnalité du ça et les effets meurtriers d'une relation primaire violente sans passer par les modulations de l'organisateur et du régulateur oedipien. Quant au courant tendre, il résulte explicitement selon Freud d'une désexualisation au moins partielle des pulsions sexuelles, devenant l'une des formes si féconde de l'inhibition quant au but qui est l'un des destins de la pulsion. La grande fréquence des pathologies de l'excitation et de l'urgence, qui ignorent précisément le temps plus lent des gestes de tendresse et la protection des pare-excitations mis en oeuvre par des parents protecteurs de l'enfance de leur enfant, nous montrent l'importance de son déploiement en étayage sur le mouvement pulsionnel. La question du pare-excitation devient alors déterminante, tandis que Dominique Cupa privilégie presque exclusivement celle d'étayage du sexuel sur le non-sexuel (première théorie des pulsions). Parler des mouvements (ou motions) pulsionnels permet cependant de rendre plus explicite la complexité de leur genèse tandis que les termes plus directs de " pulsions " de cruauté ou de tendresse, s'ils ont l'avantage de montrer leur radicalité et leur ancrage au plus près de la naissance de la vie psychique, pourraient faire croire à des forces élémentaires encore relativement brutes et simples. L'insistance sur l'autoconservation privilégie la première topique, tandis que le chapitre sur l'homosexualité primaire est plus consonant avec le rôle d'Eros comme dénomination des pulsions de vie en seconde théorie des pulsions. Cette discussion sur la dénomination des diverses pulsions témoigne davantage de l'intérêt profond soulevé par l'élaboration de Dominique Cupa que d'une véritable objection à cette pensée clinique, au sens le plus fort du terme, tel que l'a proposé André Green. Notons pour terminer combien les développements cliniques de l'auteur, appuyés sur de nombreux exemples, choisissent d'être loin du spectaculaire des faits-divers ou des grands déploiements cruels, qui ne sont cependant pas ignorés, pour rester au plus près de relations transférentielles investies et attentives, montrant comment prcisément la rencontre de la cruauté suppose chez l'analyste une grande capacité de retenue et de réserve attentive et tendre. Car dans cette clinique de la cruauté ou du manque de tendresse, "les histoires de vie qui tissent ce texte ont pour particularité essentielle d'être des luttes pour la vie". De ce point de vue aussi, le traitement conjoint des deux mouvements pulsionnels opposés, montre l'identité de leur lieu d'ancrage psychique et en quelque sorte l'option pulsionnelle opposée qui les caractérise ; cette élaboration de deux destins pulsionnels, qui manifeste l'identité de chacun d'eux par leur opposition même, en même temps que leur intrication nécessaire et possible dans la constitution de l'ambivalence, s'avère une intuition très féconde.