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Plaidoyer pour l'enfant-roi
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°119 - Page 40-42 Auteur(s) : Anne Brun
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Plaidoyer pour l'enfant-roi

Le dernier ouvrage de Simone Korff-Sausse, a le mérite, comme les précédents, de s'adresser à un large public, tout en maintenant l'exigence d'un propos non simplificateur, toujours référé tant à la théorie analytique qu'à l'expérience clinique. Cette psychanalyste n'hésite pas à pourfendre un lieu commun de notre société moderne, une des évidences les mieux partagées du monde par les commentateurs en tous genres de la société contemporaine : l'enfant de la modernité serait un enfant-roi, omnipotent, tyrannique, gâté, comblé par ses parents, voué de ce fait à dicter sa loi aux adultes et à ne tolérer aucune limite à l'expression de ses désirs. L'auteur prend courageusement le contre-pied de cette idée reçue, en montrant que les adultes exigent beaucoup de ces enfants prétendus rois, que la société actuelle leur impose des situations de plus en plus difficiles à vivre et à comprendre ; ils doivent ainsi témoigner d'une grande inventivité pour forger des stratégies nouvelles et affronter la complexité du monde moderne. S. Korff-Sausse propose d'écouter le point de vue de ces enfants, qui s'avère paradoxalement fort peu pris en considération, tant ils renvoient une inquiétante image de la modernité. Cet enfant-roi ne représenterait-il pas précisément un paradigme de la modernité ? Tel est le fil rouge de cet ouvrage. L'auteur ne cède pas aux voix des sirènes qui dénoncent les multiples comportements négatifs des enfants de notre monde contemporain et ne manquent pas de leur prédire les pires malheurs, mais elle repère plutôt, chez ces enfants capables de prendre en compte les nouvelles modalités du lien social, une tentative de construction identitaire. L'enfant-roi ne saurait donc être que le reflet de l'adulte d'aujourd'hui, lui aussi omnipotent, au point de refuser de se soumettre à la temporalité, à la mortalité, à la différence des sexes et des générations. Ce plaidoyer pour l'enfant-roi assène bien moins des vérités qu'il ne vise à ouvrir le champ du questionnement, comme en témoigne, au niveau stylistique, la multitude des points d'interrogation, qui rythment l'écriture. L'auteur s'interroge notamment sur ce qu'elle désigne comme le "malaise dans la procréation", lié aux nouvelles modalités de la parentalité, telle la possible programmation des enfants. Elle centre sa réflexion sur les questions éthiques qui accompagnent inévitablement les progrès scientifiques : elle évoque en particulier, en lien avec ses précédents travaux, le dépistage du handicap, qui confronte au désir d'éradication de la différence, dans une société qui revendique pourtant justement sa tolérance à la diversité. L'auteur n'hésite pas par ailleurs à réinterroger de pseudo-évidences, comme la question de savoir ce qu'est un enfant, qui en implique une autre, celle de savoir ce qu'est un adulte. À l'appui de Freud, de M. Klein, de S. Leclaire, elle décrit l'enfant dans l'adulte et l'adulte dans l'enfant : elle souligne par exemple que les caractéristiques de la sexualité adulte moderne renvoient aux modalités de la sexualité infantile, soit à une sexualité détachée de la procréation, centrée sur la plaisir immédiat. Dans une perspective résolument psychanalytique, elle évoque aussi l'ambivalence de la relation à l'enfant, enfant certes merveilleux, idolâtré, mais aussi enfant étranger, persécuteur et intrus, qui peut susciter, comme Oedipe, une haine destructrice. Parmi de nombreuses idées fortes, retenons un éclairage original sur les suicides des adolescents, comme équivalents du meurtre de l'enfant-roi : "Plutôt mourir que de renoncer à la toute puissance". D'autre part, sur un tout autre plan, S. Korff-Sausse ne fait pas chorus à la stigmatisation des jeux vidéo, elle montre au contraire comment l'espace virtuel peut favoriser les processus de création. L'auteur constate que les non-dits ont disparu dans la plupart des familles, mais que la nécessité de ce qu'on appelle la mise en paroles, communément admise à l'heure actuelle, obture la question de l'infinie complexité du langage. N'oublions pas que les mots servent simultanément à dire et à ne pas dire, à dévoiler et à cacher, à communiquer ou à se protéger de la communication. S. Korff-Sausse rappelle la fondamentale complexité du langage, avec les décalages entre le dit et l'entendu, le manifeste et le latent, le verbal et l'accompagnement mimo-gestuo-postural etc. Il n'en reste pas moins que les adultes restent fondamentalement désemparés, pour aborder avec leurs enfants les questions de la mort et de la sexualité. C'est à l'appui de plusieurs séquences cliniques que l'auteur envisage l'enfant adultifié, thérapeute de ses parents ; elle met en évidence le paradoxe de l'enfant, considéré dans la société hypermoderne à l'égal de l'adulte, tout en restant dépendant de ce dernier. Elle rappelle que l'enfant construit sa personnalité à partir d'une relation fondamentalement asymétrique, remise en cause par l'égalitarisation actuelle. Plus on donne de droits à l'enfant, plus il se sent coupable, comme s'il recherchait une limite à sa toute puissance infantile. L'auteur dénonce une sorte de terrorisme actuel de la pensée unique, qui empêche les recherches psychologiques d'étudier les effets du contexte social actuel sur le devenir des enfants, et de montrer que les enfants s'adaptent à ces situations nouvelles "soit au prix de grandes souffrances psychiques, soit au moyen de stratégies qui infléchissent leur personnalité du côté des caractéristiques de l'enfant-roi". Plutôt que de poser des questions susceptibles de culpabiliser les parents ou d'interroger des présupposés idéologiques, il semble plus facile de taxer de réactionnaire le chercheur en psychologie. Par ailleurs, elle note les aspects positifs de remplacer une relation d'autorité à sens unique par une relation d'échange plus égalitaire : l'autorité ne s'appuie plus sur le commandement mais sur le consentement, qui suppose l'apprentissage de l'argumentation, dans les échanges avec les parents. Ce livre vivant, engagé, passionnera autant les lecteurs "psy" qu'un public non spécialiste, car il a su -et c'est une qualité rare- concilier simplicité de l'expression et complexité de questionnements engagés de façon authentique, entre stigmatisation et anticipation de temps nouveaux. S. Korff-Sausse montre comment l'enfant-roi, figure de l'hypermodernité, renvoie à l'adulte contemporain, en miroir, sa propre image. Elle propose des voies nouvelles pour tenter de penser la place de l'enfant dans le monde de demain.