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Le naufrage de la psychiatrie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°119 - Page 42-43 Auteur(s) : Danielle Torchin
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Le naufrage de la psychiatrie

Le titre de cet ouvrage écrit par une journaliste, Sophie Dufau, en dit long. L'auteur y développe, en effet, la longue et tragique descente aux enfers d'une spécialité qui a connu son "âge d'or" dans les années 70-80 avec l'apparition d'une part de traitements psychotropes efficaces, de l'autre de la sectorisation, soutenue par la générosité de l'Etat, en une période d'expansion économique. Les "malades mentaux" sont alors sortis de l'asile pour vivre leur pathologie dans des lieux d'accueil et de soins diversifiés en fonction de l'évolution de leurs pathologies. "Trente ans après sa naissance officielle, si l'on devait tirer le bilan de la politique de secteur, on ne pourrait que se réjouir : elle a permis de diviser par trois le nombre de lits des établissements spécialisés ; par six, la durée moyenne d'hospitalisation ; les trois quarts des patients suivis par les équipes des établissements publics le sont aujourd'hui en extra-hospitalier". Pourquoi donc tirer le signal d'alarme ? La demande de soins augmente. 20% des Français, selon le Conseil économique et social, souffriraient de troubles psychiques et du comportement alors que, crise oblige, on a fermé des lits : "Entre 1989 et 2000, le nombre de lits disponibles pour hospitaliser les patients relevant de la psychiatrie a baissé de moitié.". Des malades auparavant placés dans les hôpitaux se sont retrouvés à la rue ou en prison. Il y a de six à huit fois plus de schizophrènes parmi les détenus que dans la population générale. Pénurie de lits, il devient difficile de trouver une place pour hospitaliser un malade en urgence, mais aussi de personnel médical et infirmier. Les chiffres sont éloquents : 600 à 800 postes de praticiens hospitaliers n'étaient pas pourvus en 2005 faute de candidats, 8% des postes de psychiatre hospitalier sont vacants. Pour le personnel non médical, infirmiers et cadres de santé, les effectifs ont baissé de 8%. Cependant, le pire est à venir. En effet, du fait de la réforme des études médicales qui a supprimé l'internat en psychiatrie, le nombre de psychiatres formés chaque année est divisé par dix. En 2020, leur nombre chutera de 40%. Car la profession, autrefois si prestigieuse, attire moins. 300 postes d'internes offerts aux étudiants en 2005 n'ont pas trouvé preneur. Et lorsque les étudiants s'engagent dans cette filière, ils ne restent pas forcément dans le public. Cette pénurie d'internes oblige les praticiens restants à s'organiser, voire à assurer les gardes. Côté infirmier, la situation n'est guère plus brillante puisque tous les élèves suivent le même cursus d'infirmiers diplômés d'Etat. Ce n'est que par le suivi de modules qu'ils s'orientent vers la psychiatrie. La formation dotée de moins d'heures est moins qualifiante, constate Sophie Dufau. La réduction du temps de travail hebdomadaire a encore aggravé la situation. Un patient doit parfois attendre six mois son premier rendez-vous ! Etat de crise, pédo-psychiatrie malmenée, recours excessif aux médicaments, hausse des internements sous contrainte, malades mentaux qui deviennent SDF, insuffisance de prise en charge dans les prisons, aggravation de la violence, la liste des défaillances pointées par l'auteur est longue. Néanmoins son ouvrage très documenté qui donne la parole aux représentants de la profession, permet de découvrir l'existence d'une recherche toujours active, même si elle reste parfois marginale et souterraine. Reste à espérer que ce signal d'alarme sera entendu et que des moyens efficaces seront enfin mis en oeuvre pour tenter de résoudre cette crise.