La Revue

La collection Penser/rêver
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°119 - Page 43-44 Auteur(s) : Miguel de Azambuja
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Des essais brefs -une centaine de pages-, vifs, documentés : dans la suite de la revue de psychanalyse Penser/rêver, les Éditions de l'Olivier lancent la collection d'essais Penser/rêver, que dirige Michel Gribinski. À partir de son expérience la plus personnelle, un auteur s'engage sur les frontières, toujours changeantes, entre la réalité psychique et les représentations du monde, entre l'individu et le collectif, entre l'intime et l'étranger. Les trois premiers essais viennent de paraître : un inédit en français de Theodor W. Adorno, La psychanalyse révisée ; une étude du psychanalyste Henri Normand sur Les Amours d'une mère ; un entretien entre l'écrivain Pierre Bergounioux et Michel Gribinski, Où est le passé. En octobre, Christian David fera entendre la voix du Mélancolique sans mélancolie, et Nathalie Zaltzman celle de L'Esprit du mal. La Psychanalyse révisée est le titre donné par Adorno à une conférence qu'il fit en 1946 à la Société Psychanalytique de San Francisco. Ici traduite pour la première fois par l'historien Jacques Le Rider, qui la commente et la situe dans l'histoire des idées sous le titre Un allié incommode, la conférence révèle un Adorno radicalement différent à l'égard de Freud de celui que l'on tenait, depuis les aphorismes des Minima moralia, pour un critique acerbe. Ce n'est rien moins que la "grandeur de Freud" qui est défendue par le philosophe, et avec quelle conviction, contre ceux qu'il dénonce comme les "révisionnistes néo-freudiens", Karen Horney, derrière elle Erich Fromm, et dans leur sillage les tenants de ce qu'on appellera bientôt l'Ego-psychology. Au-delà du débat avec le culturalisme, cette défense et illustration de la découverte freudienne est une clé de lecture des actuelles polémiques autour de la psychanalyse. Adorno débusque en effet, sous l'apparente subversion culturaliste, une pensée conservatrice et conformiste, qui est du "niveau d'un courrier des lecteurs" et, de ce fait, "universellement acceptable". Horney évite la complexité, lisse les propositions freudiennes, fait de l'harmonie naïve une idéologie qui tend à abêtir la pensée, à éliminer le conflit psychique. Adorno réplique, avec sa fulgurance habituelle : "La grandeur de Freud, comme celle de tous les penseurs bourgeois radicaux, tient à ce qu'il laisse ses contradictions non résolues et qu'il dédaigne d'affirmer une harmonie systématique quand la chose est elle-même déchirée". Penser l'inconciliable : une leçon pour notre temps déchiré. C'est un livre troublant et peut-être non moins "inconciliable" que celui d'Henri Normand, Les Amours d'une mère. Voici trois figures de mères, la Douloureuse, la Glorieuse et l'Amoureuse, qui surgissent dans l'espace collectif d'autant plus fortement qu'elles sont silencieusement présentes en chacun, et à distance précautionneuse les unes des autres. La douloureuse, celle qui se tient debout, celle du Stabat Mater, aux prises avec elle-même, naît au XIIIème siècle du poème de Iacopone da Todi. En centrant son poème sur Marie et sa douleur, Todi a détourné l'attention : de la souffrance de Jésus à la douleur de Marie et à celle de chacun, il donne un éclairage neuf à l'ensemble scénique. En effet, si la souffrance peut "se résoudre dans une forme d'appel à l'autre", la douleur est plus personnelle, plus intime : elle anticipe ainsi sur l'autonomie d'un "soi-même" qui, "à la fin du Moyen Âge, n'est pas encore de mise". Avec ce que ce déplacement inaugure, Normand introduit pas à pas une théorie différente du narcissisme, que prolonge l'étude de la mère glorieuse : à travers le long parcours ascensionnel proposé par le christianisme, avec la déification progressive de la Vierge, l'Église, en installant la problématique idéalisante de la foi, a rencontré le voeu secret des fils narcissiques : le fils idéal mérite une mère idéale, hors du champ sexuel. De l'amoureuse, on ne dira rien ici, pour ne pas déflorer le plaisir du lecteur. Où est le passé, ce titre, sans point d'interrogation, rend pleinement compte de l'entretien où Michel Gribinski questionne Pierre Bergounioux sur les lieux de son passé : le passé peut-il être dans les objets d'allure positive que sont aussi bien les collections d'insectes que les documents historiques, ou que le journal des petits faits de tous les jours ? Ne serait-il pas plutôt, insiste Gribinski, dans les défauts, dans ce qui manque, ce qui n'apparaît qu'en négatif ? Mais alors, d'où vient l'évidence que l'écrivain raconte un passé où chacun retrouve le trouble même de ses propres jours enfuis ? C'est peut-être ce qu'accomplit une écriture qui subjugue par son exigence et sa beauté, portée par un projet unique dans la littérature où la matière et l'idée, le minéral et le verbe s'entrecroisent au service de la tentative de l'écrivain d'interroger son existence, de se construire, de choisir son chemin après avoir clarifié l'histoire. Le souffle, l'ampleur de cette écriture qui couvre l'horizon apparaît de façon étonnante à travers le support oral de l'entretien. Ce sont des "paroles d'une rive à l'autre rive, comme disait Blanchot, paroles répondant à quelqu'un qui parle de l'autre bord". Gribinski s'entretient avec Bergounioux d'une rive à l'autre, dans un désaccord qui se manifeste en toute confiance, et celui qui sort enrichi, c'est le lecteur.