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Le mal des idéologies
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°107 - Page 12-15 Auteur(s) : Dominique Cupa
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Le mal des idéologies

En cette période de turbulences, de crise des sociétés, le passionnant et subtil travail de F. Duparc nous est grandement utile et démontre toute sa pertinence. Avec Le mal des idéologies, F. Duparc n'en est pas à son premier ouvrage sur les idéologies puisqu'en particulier, dans L'image sur le divan, (1995), il a déjà proposé une réflexion sur ce thème en partant de la question de l'image : images que la société se fait de la psychanalyse et images que l'analyste reçoit de la société. Mais, il n'en était pas là, non plus, à son premier essai, puisque dès sa thèse de médecine, il va s'intéresser aux "Fantasmes et (à la) publicité médicale".

Dans l'introduction, F. Duparc pose clairement les présupposés de son travail et la question de la méthode qui est centrale dans notre appréhension des phénomènes morbides, en particulier ceux qui concernent l'idéologie. C'est une certaine souffrance psychique de sujets parvenus à des impasses dans leurs engagements sociaux et familiaux en résonance avec leur histoire personnelle et le contexte de leur vie sociale actuelle ou passée, qu'il interroge. Il pense que l'analyste ne peut ni négliger, ni se situer uniquement dans l'axe de l'histoire infantile d'un patient. Il doit aussi évaluer son désir d'échapper à l'Histoire, aux idéologies de son milieu d'origine et quelle part chacun de ces éléments occupe dans son problème actuel. Sur le plan collectif aussi, il convient selon F. Duparc de déceler les demandes adressées aux "psys", et les demandes d'interprétation analytique des divers phénomènes de crise en particulier. L'intitulé de l'introduction : Une maladie de l'idéal : l'emprise idéologique formule une première double hypothèse. Premièrement, ce qui fait symptôme est l'idéologie comme emprise, emprise qui devient pathologique lorsqu'elle n'admet pas la contradiction et la complémentarité entre plusieurs formes de fantasmes ou d'idéologies. Cette emprise idéologique se met alors au service de la pulsion de mort chez des sujets traumatisés qui peuvent éliminer violemment la source de leur trauma. Deuxièmement, les instances individuelles et collectives touchées sont le Surmoi et l'Idéal. Un des objectifs principaux de ce travail est alors de trouver les lois qui concourent à ce qu'une idéologie devienne emprise de mort chez un sujet.

Avant d'approcher les théorisations de F. Duparc, voici comment il aborde le problème méthodologique posé par son travail, car, "étendre" la psychanalyse et surtout sa méthode clinique à un phénomène de société ne va pas de soi. Il pense qu'une demande d'écoute individuelle et collective de la souffrance sociale existe vraiment et que ce n'est pas l'effet d'un désir de dégagement, d'un contre-transfert négatif de la part du psychanalyste envers sa pratique quotidienne. Un transfert social à l'égard du psychanalyste existe et il doit être accueilli en gardant la neutralité nécessaire pour garantir l'efficacité de l'analyse. Il convient alors, selon l'auteur, "de rester proche de l'incarnation de la pratique du psychanalyste", et d'interroger son contre-transfert matérialisé par ses orientations théoriques, ses idéaux, sa technique, sa formation psychanalytique. F. Duparc a su ainsi tirer la leçon du travail de Devereux dont on connaît l'insistance sur le travail du contre-transfert. A coup sûr son travail serait taxé d'idéologique sans ce mouvement de rebroussement. J.L. Nancy a d'ailleurs écrit que la définition minimale de l'idéologie est : "une pensée qui ne critique pas et qui ne pense pas sa propre provenance et son propre rapport à la réalité", (L'oubli de la philosophie, Galilée, 1986, p. 26). Au regard de ces questions méthodologiques, F. Duparc propose deux parties pour son ouvrage : il traite d'abord des symptômes idéologiques tels que le psychanalyste les rencontre dans sa pratique individuelle, il étudie les idéologies du soin psychique et les idéaux de la cure psychanalytique. En d'autres termes, il fait une analyse de son contre-transfert culturel.

L'auteur propose la définition générale de l'idéologie suivante : "Les idéologies sont comme des croyances collectives ayant leur source dans l'inconscient, elles sont des "visions du monde" (Weltanschauung) idéales, qui s'emploient à dégager des axes de perspective de jugement et d'action pour l'individu dans la société à laquelle il appartient". Cette définition est mise au travail, faisant apparaître les ressemblances et les différences avec Freud. Si, l'idéologie est pour l'auteur une Weltanschauung, elle n'a pas la connotation philosophique que l'on trouve chez Freud. De plus, pour F. Duparc, l'idéologie n'est pas non plus "un système de pensée apparemment rationnel, qui promet, en fait, l'accomplissement de l'illusion" comme le propose J. Chasseguet-Smirgel (Quelques réflexions d'un psychanalyste sur l'idéologie, Pouvoirs, 11, 1981, p.39). Pour F. Duparc, une idéologie n'est pas forcément négative, ce qui le place dans un courant de recherches dans lequel, si l'idéologie est un corps de croyance qui peut être subie passivement par des sujets, celle-ci est aussi considérée comme se matérialisant à travers des productions d'idées et dans des pratiques matérielles qui peuvent être tout à fait positives. Par ailleurs, clairement dans tout son ouvrage, il aborde "les idéologies", pluriel qui constitue un vaste corpus et qui le situe aussi dans un certain champ idéologique par rapport à la question des idéologies.

La théorie de F. Duparc ancre les idéologies dans les structures familiales qui sont les structures de base faisant le lien culturel avec les fantasmes car elles sont plus proches de l'inconscient individuel que de la culture au sens large. Ces structures varient d'une famille à l'autre et d'une société à l'autre. Elles se différencient selon ce qu'il appelle "des marqueurs universaux" (p.63) (inspirés par le travail de E. Todd) constitués par le mode de relation entre époux, l'autorité parentale et l'émancipation des jeunes, le type d'interdit de l'inceste ou d'encouragement des alliances, la façon de répartir l'héritage et la transmission symbolique entre les enfants d'une lignée, en d'autres termes, la façon dont la famille est structurée pour distribuer et organiser la vie sexuelle. Ces marqueurs sont en rapport "quasi organique" avec les fantasmes originaires. Selon les structures familiales, il est possible de décrire une dominance d'un des marqueurs universaux ou d'un des fantasmes originaires sur les autres. Ils peuvent être transmis dès les premières relations de l'enfant avec son environnement précoce, ce que l'on peut constater par exemple avec des enfants adoptés très jeunes. Ces structures de base jouent un rôle fondamental aussi bien dans la civilisation que dans le développement de l'individu. Elles vont participer à la composition des prototypes originaires que sont les romans familiaux et aux différentes formes que prennent les civilisations.

Nous repérons bien ainsi, que pour F. Duparc, le point de passage entre le psychique et le culturel, avec leurs processualités hétérogènes, se situe au niveau des structures familiales. Elles sont organisées par le socius et organisent les fantasmes originaires qui sont eux-mêmes formatés par les théories sexuelles infantiles. Les fantasmes originaires de leur côté organisent les structures familiales par le biais du roman familial. Il y a une circularité entre structure familiale et fantasmes originaires. L'auteur travaille à partir de cinq fantasmes originaires : la scène primitive, la séduction, la castration, le retour in utero, le meurtre cannibalique du père qui sont au coeur des problématiques de l'identité et des idéologies, participant par le biais de l'identification à la plaque tournante qu'est le roman familial. F. Duparc insiste sur leur élaboration oedipienne, l'Oedipe étant une superstructure qui combine les cinq fantasmes originaires. Ces fantasmes sont aussi constitués de "proto-pensées" ou d' "hypothèses de base", au sens de W.R. Bion. Dans leurs formes les plus primitives, ils se présentent sous la forme d'images ou de comportements et non sous une forme élaborée comme dans les fantasmes.

On voit ici, le lien à faire avec les travaux de F. Duparc sur l'image, les idéologies recourant volontiers à des images simples selon lui. De là, ressort une hypothèse qui est intéressante : "Il existe une forte similitude entre la pensée idéologique et les formes primitives peu élaborées des fantasmes originaires." (p.13) Là, à nouveau, apparaît un point de passage entre l'organisation psychique et l'organisation sociale. Ce montage passe par le filtre du Surmoi et de l'Idéal du moi dont au connaît depuis Freud la part importante dans le processus civilisateur. Ainsi peut-on décrire dans cette théorie des composantes de l'idéologie : elle est une force, une énergie de vie ou de mort (p.4), elle est inconsciente mais peut devenir consciente. Elle est constituée par un système représentationnel complexe que nous venons de voir. Elle a un double ancrage : social et individuel, le roman familial étant l'organisateur qui articule les systèmes familiaux et les fantasmes originaires liant pour leur part psyché et corporel. L'idéologie ne serait-elle pas alors pour F. Duparc, un être mythique, concept limite entre le sujet et le collectif ? Lorsqu'il décrit le fonctionnement de l'idéologie ne décrit-il pas ce que l'on peut appeler la pulsion de culture, voire de façon moins osée, le processus de culture ? En tout cas, le psychisme apparaît très nettement dans ce travail comme naissant de l'entrecroisement du travail de la pulsion et du travail de la culture.

A la base des maladies de l'idéologie il y a un fantasme originaire prédominant constituant une fixation inconsciente rendue obligée, exclusive et concrète par une réalité traumatique. Ce fantasme opère dans l'histoire du sujet ou de la famille comme un incorporat figé dans le Moi-idéal archaïque du sujet, qui interdit tout dégagement. J'ai choisi à cause de certaines violences qui se manifestent actuellement, de reprendre le chapitre V sur les violences de l'identité, pour montrer la grille d'analyse de F. Duparc à l'écoute d'une maladie de l'idéologie.

1- Avec Castells, il pose d'abord que deux forces contraires s'affrontent dans notre civilisation : d'une part le flux anonyme de la mondialisation libérale qui cherche à transformer nos vies et d'autre part un repli, une vision retranchée de l'identité avec toutes ces manifestations de recherche d'une singularité culturelle.

2- Avec Benslama, il dénonce l' "exil vertical" d'une génération à l'autre qui provient de la rupture identificatoire entre les générations venant se surajouter à "l'exil horizontal" de l'émigration ou de l'exode des campagnes vers les villes.

3- Il y a un bouleversement des structures familiales à un rythme trop rapide qui rend l'appropriation des changements impossible et ne peut apporter que des traumatismes.

4- Il distingue trois types de migration pouvant être associés, qui ont en commun de créer une ouverture vers un nouveau monde et qui ont une dimension traumatique provenant de l'excès de séduction, de détournement qui s'instaure dans la psyché.

Aussi, pour F. Duparc, les violences racistes, les meurtres du terrorisme apparaissent chez des sujets qui présentent une grande souffrance identitaire liée aux traumatismes de la migration sans oublier les difficultés économiques. Ces sujets tombent alors sous l'emprise d'idéologies poussées jusqu'à l'extrême, d'un retour aux origines mal compris auquel s'ajoutent l'intégrisme religieux et le fanatisme politique. Le Surmoi faisant défaut, les individus se laissent facilement hypnotiser par des meneurs qui usurpent l'Idéal du Moi et ils régressent vers un Moi-idéal mégalomaniaque. C'est de la terreur au sens de l'angoisse sans fond chez Winnicott qui est ressentie par ces sujets comme par tout sujet éprouvant ses assises narcissiques gravement menacées. Ils projettent alors sur l'extérieur, l'étranger, l'ennemi (de la foi), la terreur qu'ils ont pu ressentir, pour qu'il la ressente à son tour.

En étudiant les particularités de la culture islamique, F. Duparc nous montre les différents poids des fantasmes originaires et ce qui conduit au dérapage vers la pathologie qu'est l'intégrisme. Au niveau des fantasmes originaires, il constate la prééminence du fantasme du retour intra-utérin, liée au style endogame de la famille islamiste. Le meurtre cannibalique du père est lointain, le père présentant une image composite à la fois faible et forte. Le fantasme de séduction est celui qui est le plus réprimé surtout chez la femme, il est puni par un fantasme de castration violent ou par toutes sortes de châtiments visant la femme infidèle.

Ainsi, lors de migrations, la structure familiale islamiste est morcelée par la tendance à l'assimilation de l'individualisme occidental. Les couples sont séparés par le style de famille nucléaire européen, le libéralisme sexuel et l'émancipation des femmes aggravent la perception négative de la séduction chez les femmes. F. Duparc nous montre qu'il va s'en suivre une forme de désorganisation transgénérationnelle qui conduit dans la troisième génération à une prégnance du fantasme de retour in utero, le besoin de communauté et de tradition faisant retour sous la forme régressive de communautés intégristes avec une idéologie du "retour délirant à l'origine". Nous percevons ainsi très bien comment la rencontre entre le sujet et sa culture s'organise de trois façons : par l'interaction, le contact, dans les jeux de transferts et de contre-transferts et par les signes qui fondent l'ordre culturel. Signes qui permettent de se sortir de la chose et de sa présence tout en l'absorbant sans la supprimer.

Dans la seconde partie les différentes idéologies liées aux soins psychiques sont recensées, ceci permettant à F. Duparc de proposer donc une analyse de son, de notre contre-transfert de culture. Mon chapitre préféré dans cette partie est le chapitre X, celui sur la visée et les buts de la cure, celui dans lequel F. Duparc nous parle du tableau Le thérapeute de Magritte. La psychanalyse, écrit-il "a renoué avec la tradition, en se démarquant du désir de guérir au moment où la médecine moderne, devenue triomphante, s'est mise à promettre sans cesse des guérisons et des miracles."

"Quel est le noyau de cette idéologie, de ce fantasme originaire de la guérison" s'interroge l'auteur. Ce qui est visé est le retour à l'état antérieur -restitutio ad integrum- selon le modèle idéal de la pneumonie "franche lobaire aiguë", forme parfaite de la maladie médicale (M. de M'Uzan, 1994)". Ce modèle évoquant le retour apparaît dans les mots comme restaurer, rétablir, récupérer, reconstituer, recouvrer. Cette idéologie aspire à remonter le temps, à le nier : réanimer, renaître, c'est le Rebirth ou le "Cri primal". Le fantasme originaire qui est en cause est celui du retour au ventre maternel. Si la psychanalyse est pour F. Duparc une psychothérapie, elle n'est pas qu'une psychothérapie. Un thérapeute, qui n'est que cela, risque de faire régresser indéfiniment son patient, dans l'espoir de le transformer en un être parfait, qui ne voudra jamais sortir de l'analyse, d'où l'analyse interminable. La réaction thérapeutique négative indique d'ailleurs que l'homme n'est pas fait pour être totalement heureux, sans conflit ni angoisse, l'homme est fait pour se battre pour la liberté, découvrir l'inconnu, prendre des risques au prix de l'angoisse. Vous faites remarquer que les totalitarismes promettent le paradis sur terre, un monde purifié, parfait, une citadelle contre l'ennemi, l'étranger, le mal.

Il écrit alors, et, je cite une partie de cette très belle page partant du tableau de Magritte : "Le thérapeute est celui qui libère l'oiseau de sa cage et permet au désir de s'envoler. Le vrai thérapeute, suggère Magritte, apporte la liberté : la révolution surréaliste qui fait s'affranchir du réel. C'est aussi celui qui n'asservit pas le patient à son image. Il est sans visage pour que l'autre puisse trouver son propre visage, son identité : il présente ainsi toute la séduction de la liberté (séduction)". F. Duparc n'est pas dupe, le bonheur trouvé grâce aux ailes du désir est pris dans l'idéologie du bonheur et dans le fantasme de séduction. Pour F. Duparc, le psychanalyste peut permettre la prise de conscience et l'approche collective des phénomènes d' "identités meurtrières", participer à la pensée et à l'élaboration des moyens de dépasser la violence qui en résulte. Il peut jouer, dans notre civilisation de "L'homme pressé", le rôle d'une sorte de "gardien du temps" nécessaire à l'élaboration intégrative de l'héritage transgénérationnel (F. Duparc, Le temps en psychanalyse, 1997). Il pense aussi que si nous prenons en compte l'échelon primaire de l'idéologie, à savoir sa forme intra-familiale, cela permettra l'intégration nécessaire du pulsionnel dans les théories sexuelles et familiales et évitera l'abstraction mortifère liée à une sublimation excessive des pulsions.

L'auteur nous propose aussi un idéal de la démocratie : elle doit s'appliquer à tous les niveaux de la société. Le premier niveau est celui de la "temporalité plurielle" du politique, insuffisamment pensée jusqu'à ce jour. Le second niveau concerne la nécessité d'incarner les différentes fonctions humaines de la société dans des institutions, et de les opposer démocratiquement les unes aux autres, afin qu'elles se neutralisent et s'équilibrent. F. Duparc pense à une meilleure définition du partage politique à alimenter par d'autres niveaux que les institutions politiques. Mais il y a encore deux niveaux où se loge le travail proposé par l'auteur : le niveau culturel, au sens de la civilisation, avec les idéologies de l'inconscient collectif et leurs traductions sur la scène du monde et le niveau des structures familiales et les idéologies qui les organisent, l'inconscient les réunissant toutes les deux.

J'espère que j'aurai convaincu le lecteur de la nécessité absolue de lire cet ouvrage écrit par un clinicien du social rigoureux et généreux et dont l'abondante culture psychanalytique et anthropologique lui permet d'organiser un décryptage tout à fait pertinent et fort utile de "l'autre scène" du social.