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Le "psy" et la prévention du Sida, une rencontre impossible ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°18 - Page 10-12 Auteur(s) : Hubert Lisandre
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Depuis l'origine, la prévention du sida est affaire collective. Amorcée par les associations, développée par les organismes de santé publique, la lutte s'est spontanément organisée en référence aux groupes sociaux, considérés dans leur globalité. Cette conception initiale a perduré, alimentée par de nombreuses études épidémiologiques et sociologiques, jusqu'à ce qu'on prenne acte de l'importance de la dimension subjective en matière de comportement préventif. Cette incidence, à vrai dire, a été soulignée dès les premiers travaux sur la question, mais dans ce cadre initial elle ne pouvait prêter à une étude approfondie. On a alors pris l'habitude d'opposer au comportement "responsable" issu d'une bonne "information", les comportements dits "irrationnels", de ceux qui persistent, en dépit d'une bonne information, à oublier, itérativement, d'utiliser un préservatif en cas de pénétration sexuelle. "Irrationnels", c'est-à-dire sur lesquels la raison n'a pas prise : donc, nul n'y pouvait rien! CQFD ?

Dans le même esprit, on a vu naître des prescriptions étranges, témoignant d'une méconnaissance radicale des enseignements freudiens : on a pu mettre en garde contre les "fantasmes" circulant à propos de la maladie, et faire appel, à cette occasion, à la "vigilance"- comme si la vigilance, assortie de la meilleure volonté du monde, suffisaient à venir à bout de cette véritable matrice psychique que constitue le fantasme comme tel; on a pu conseiller, sans ironie, de savoir "gérer sa sexualité", comme s'il s'agissait d'un compte en banque- alimentant à cette occasion le mythe toujours florissant de l'innocence sexuelle, en dissociant la sexualité de cette inévitable culpabilité qu'y distille la jouissance.

Bref, il devint rapidement patent qu'une dimension essentielle du problème tendait à être toujours plus éludée : la dimension proprement psychologique, vite réduite au travail de soutien que pouvaient solliciter ceux qui se découvraient séropositifs ou malades. Osons même dire qu'une sourde méfiance régnait et règne encore, au sein de certaines associations, à l'égard du "psy", conçu d'emblée comme concurrent davantage que comme partenaire, dans une activité d'écoute qui ne manqua pas, avec le temps, de gagner en importance.

Cause ou effet de cette situation, les professionnels de l'écoute ne se sont guère mobilisés pour la prévention, concentrant surtout leurs efforts là où ils étaient attendus, dans le registre du soutien thérapeutique. Reconnaissons qu'ailleurs, très étrangement, on ne les attendait guère, sauf, à l'occasion, pour des "supervisions" ou des "régulations" dont les moyens, les méthodes et les objectifs n'étaient pas toujours clairement définis, faute d'avoir au préalable questionné sur le fond ce que parler veut dire.

Une sorte de brèche s'est ouverte en 1994, avec la diffusion du rapport de recherche intitulé "Les homosexuels et le safer sex : contribution psychanalytique à la prévention du sida"(1), financé par l'Agence Nationale de Recherche sur le Sida (A.N.R.S.). Il révélait une conclusion qui circulait déjà, sous le manteau, depuis plusieurs années : il y a tout lieu de penser qu'il existe un fantasme de contamination passive, qui constitue un facteur à part entière de l'attitude préventive, en faisant miroiter la contamination sous un tout autre jour que celui présenté dans les discours officiels.

Non exempt de critiques, ce rapport a été plutôt bien accueilli par les acteurs de la prévention, confrontés à la réalité du terrain, et aux prises avec un desarroi grandissant face à l'inefficacité partielle des méthodes employées jusque là, coûteuses économiquement, et plus encore humainement. Il proposait une voie nouvelle pour repenser l'action préventive en y intégrant des aspects jusque là négligés, ou traités en surface, face auxquels "le terrain" se sentait précisément le plus désarmé. Le relais qui aurait pu se mettre en place sur cette base avec les responsables et les décideurs a pourtant fait défaut, à quelques rares exceptions près (2), malgré des offres réitérées de collaboration. Bien des projets sont restés sans suite, faute de financement ou simplement d'enthousiasme. L'ANRS elle-même a refusé de financer une autre recherche, de même méthodologie, sur la population hétérosexuelle. Bref, la porte qui semblait s'ouvrir, sans vraiment se refermer, demeure battante, tandis qu'aucune autre alternative ne se présente pour renouveler l'effort de prévention... et tandis que le découragement gagne, lentement, et s'installe.

On décèle sans difficulté, dans cette réponse ambivalente, le signe d'une résistance qu'on ne saurait mésestimer, mais dont il faut faire le pari qu'elle est dépassable : il n'y a pas, à vrai dire, d'autres choix. On sait que la phrase de Freud débarquant aux États-Unis, "Savent-ils que nous leur apportons la peste?" demeure, toujours et partout, d'une étonnante actualité. Mais on sait aussi que la "peste" analytique a finalement contaminé l'Amérique pour le meilleur et pour le pire...

S'il est certain que la matière analytique, tenant pour l'essentiel à ce que l'on ne veut pas savoir, ne se prête guère à une transmission pédagogique, on ne saurait cependant oublier qu'il en va ici, également, d'un enjeu éthique, que reflète une cruelle absence de volonté politique au niveau de l'État. Sans commettre l'erreur de se draper dans la seule "logique du coeur", il convient, face au danger qui persiste, de se poser certaines questions.

La communauté analytique n'est pas innocente de son apparente indifférence à une question qui, bien qu'elle sorte de son cadre habituel, la concerne de trop près pour y demeurer sourde, ou y distiller l'impuissance. Réciproquement, le monde de la prévention n'est pas innocent d'une réticence dont il n'est pas certain qu'il ait réellement les moyens pour faire face à la tâche, toujours immense, qui est la sienne. N'en concluons pas, dans un style trop souvent sollicité de nos jours, que l'un et l'autre seraient "coupables"- mais plus subtilement, qu'il devient impératif, et peut-être urgent, d'interroger en vérité cette apparente indolence. Notamment, à l'instar de l'Homme aux Rats, sous l'angle d'une "jouissance de soi-même ignorée"...

Notes

1- Op. Cit. H.Lisandre, L.Feuillet, C.Werntoth, ANRS, 1994.
2- Mentionnons particulièrement un important travail de fond avec l'Association homosexuelle et chrétienne "David et Jonathan", jusque là curieusement absente sur le terrain de la prévention, grâce à un financement de la Direction Générale de la Santé, ainsi qu'une collaboration progressive avec les responsables de communication des campagnes nationales en direction des homosexuels.