La Revue

La violence de la dépendance, la vitesse et l'évitement de la pensée
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°18 - Page 13-14 Auteur(s) : Antoine Nastasi
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Comment la dépendance qui contribue à constituer le sujet parce qu'elle est ce qui attache et qui fait lien, devient-elle aliénante ? La violence peut être un objet de dépendance, on peut dépendre de la violence, on peut s'y adonner . On peut essayer de la doser pour se créer des effets de stupeur ou d'excitation. Mais la dépendance elle-même est une violence que le sujet s'inflige et/ou accepte qu'on lui impose. L'utilisation addictive de produits (la toxicomanie) n'est que l'un des aspects d'un phénomène très envahissant dans notre civilisation : la culture de dépendance. Celle-ci se retrouve, en effet, dans bien des domaines : -La manière de s'alimenter et le plaisir de manger sont infiltrés d'images de dépendance. Par ailleurs, les comportements de refus d'alimentation ou d'addiction à la nourriture sont très fréquents.

-Aujourd'hui, tous les médicaments, et pas seulement ceux qui peuvent modifier les états de conscience, se consomment éventuellement sur un mode addictif.

-La sexualité est fréquemment présentée comme une consommation de produits sexuels. Il en est ainsi de l'utilisation de la pornographie qui cherche à éviter la rencontre avec l'objet, et procède par appropriation-ingestion d'une image.

-Il y a un développement inquiétant de dépendances aliénantes et violentes à des maîtres ou à des idéologies. Les adhésions à des sectes sont les figures extrêmes de cette tendance.

N'y a-t-il pas une imprégnation de notre culture par ces deux ingrédients envahissants que sont la violence et la vitesse ? La vitesse est une donnée omniprésente dans notre culture. Mais elle est aussi un objet de consommation en soi. La violence est la représentation privilégiée du monde de l'image et elle infiltre tout. La vitesse et la violence ont partie liée ; combinées, elles produisent un effet de sidération, de stupeur, ce qui induit une diminution de l'activité de pensée et produit un soulagement. Mais il faut répéter sans cesse l'opération. L'utilisation de toxiques est un des modes de dépendance aliénante. Elle repose d'une part sur le combinat vitesse-violence précédemment évoqué, d'autre part et intriqué à ce premier élément, sur la recherche de la baisse de tension interne ou au contraire de l'excitation maximale. Augmentation paroxystique de la tension ou réduction au nirvana ont un effet commun : un évitement du travail de représentation, de pensée.

Penser suppose du temps, éviter la pensée c'est réduire le temps. Ou encore, on cherche à changer de temporalité en accélérant le tempo. Et, in fine, l'accroissement important et brutal du rythme confine à la violence. Les médias sont imprégnés de violence. Ils ne se contentent pas de produire interminablement des représentations de violence. Ils font violence au spectateur en ce qu'ils tentent de lui imposer une version unique, un sens réduit.

C'est sans doute en cela que l'utilisation des instruments dits de communication et l'usage addictif de toxiques peuvent se rejoindre. Dans cette ligne de continuité entre vitesse et violence, la dépendance devient un modèle culturel. En effet, brouiller la temporalité intérieure et finir par l'anéantir en recourant à des accélérations sidérantes serait un équivalent de tentative de fuite de soi et de ses pensées. La toxicomanie et la dépendance s'inscrivent donc dans un cadre culturel où la vitesse joue un rôle important voire prépondérant. Les produits médiatiques, comme les stupéfiants, peuvent être utilisés de manière à fabriquer de la dépendance et de l'indifférenciation. C'est donc qu'il y a continuité psychopathologique, et anthropologique entre, d'une part ce qui est appelé la toxicomanie et, d'autre part la dépendance qui est, comme nous l'avons dit ailleurs, une manifestation des pathologies de l'immédiateté.

La violence est liée à la dépendance, la sidération produite par la violence est un élément que le sujet peut être amené à reproduire et à commander pour induire de l'évitement de la pensée. L'utilisation du toxique est un mode de fabrication de cette qualité de violence particulière par le sujet lui-même . Il produit, en se faisant violence, un système d'autosidération.

Jouer avec la vitesse revient à se faire violence. Doser les accélérations permet, en forçant les sensations d'exaltation, d'éviter toute la complexité des émotions, les nuances de la pensée qui se crée, se cherche et tâtonne, de faire obstacle à la constitution permanente de la subjectivité (du sujet). La pensée immédiate implique le refus de la traduction, de la pluralité des versions. La vitesse a pour corollaire la réduction du sens . Le travail de traduction permettant l'établissement de versions plurielles est combattu parce qu'il s'entend comme impossible à intégrer dans une accélération . La diversité des représentations est antinomique avec la pensée immédiate qui réduit les figurations à une unicité aliénante qui confine au slogan.

La dépendance crée de l'indifférenciation, elle réduit les identifications à des ingestions d'images, à des appropriations en surface qui évitent la part de réaménagement interne que suppose le travail de construction identitaire. Tout se passe comme si l'altérité était combattue.