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Qu'est-ce qui vous amène ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°107 - Page 16-17 Auteur(s) : Laurence Guichard
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Qu'est-ce qui vous amène ?

Martine Bacherich s'est lancé un défi : écrire l'analyse. Face à face avec l'impossible, elle n'en parvient pas moins au même constat que Freud : la psychanalyse a à faire avec le romanesque, avec la nouvelle. Dire une analyse, la raconter, est-ce nécessairement la détruire ? Jusqu'où les mots sont-ils capables de restituer le parcours subjectif de l'analyste et de l'analysant ? Echec et indigence du langage sont ici forcément inculpés. A ce propos, certaines phrases de l'auteur renvoie directement au même constat d'impuissance que Françoise Dolto faisait, sur cette conversion impossible et toujours insatisfaisante, de la situation d'analyse en mots, adresse à ceux qui voudraient rendre compte, rendre des comptes à la réalité, au savoir. Il faudrait "se figurer qu'on va réussir à raconter l'air d'une musique ou celui qu'on respire." Le livre prend donc le pari de lier deux matériaux, deux substances différentes : les mots d'un côté, la chair analytique de l'autre. "La discrétion est incompatible avec un bon compte rendu d'analyse. Il faut être un sale type, s'exposer, se livrer en pâture, se compromettre(.) On ne peut rien accomplir sans être un brin criminel." Cette phrase de Freud à Pfister que Martine Bacherich cite, donne le ton, il ne faut pas chercher à trier, à sélectionner les pensées et les détails d'une anamnèse, liberté et peut-être même exhibitionnisme doivent être de mise. La psychanalyse s'expose dans ses doutes, son désarroi ou son amusement.

En nous faisant pénétrer dans son cabinet, ce sont des visages, des silhouettes que nous découvrons, des voix que nous entendons. Il y a dans l'écriture de Martine Bacherich un caractère polyphonique très efficace qui convoque in situ la famille du patient et lui-même. L'enfant atteint de "crises de vitesse", l'enfant trop pressé de n'être jamais névrosé, nous entraîne avec lui, on entend les ritournelles, les mythes d'une famille, la musique des fixations. A chaque fois, Martine Bacherich fait le déplacement, vient examiner au plus près ce qui les amène, tous, avec leur désir bancal ou non advenu. Prise dans son désir d'analyste, elle montre comment celui-ci à chaque fois fait écho à l'impasse inconsciente de ses patients. Elle évoque comment son propre désarroi, ses voeux de mort ou son sentiment d'oppression sont les affects d'un transfert en marche. Les histoires sont toutes celles de ce transfert, c'est lui bien sûr qui les rend possibles. L'auteur nous offre ainsi des échantillons de transfert, les interstices de la cure, celle où entre les séances elle choisit de revenir à certains textes techniques ou esthétiques, à certaines correspondances. L'intimité d'un cabinet et ses mouvements s'ouvrent à nous.

La réflexion de l'analyste campe, histoire après histoire, un véritable paysage métapsychologique, c'est en particulier la position de l'analyste face à l'enfant en cure que Martine Bacherich expose, désignant ce dernier comme le véritable analyste, c'est en effet lui qui sait, qui abrite et connaît les noeuds et les contradictions. L'enfant, écrit Granoff, "marche tout le temps sur des mots", de ce contact entre des mots peut-être trop volatiles et un savoir, l'analyste va devoir tisser une histoire pour que l'enfant supporte mieux ce qu'il sait. Des observations sur les dessins d'enfants sont faites. Ce point insuffisamment exploité dans la littérature analytique éclaire pourtant une position unique de l'inconscient et fournit des données plus complexes et moins évidemment visibles qu'il n'y paraît.

A plusieurs reprises, Martine Bacherich nous invite en effet à nous méfier, à nous méfier de nous-mêmes, de ce moment où "l'analyste a trop d'esprit", lorsque la chaîne associative s'emballe et que les productions inconscientes sont trop claires et criantes. L'hypervisible souvent renvoie à la scène originaire, lieu précisément où la chaîne s'arrête, où le blanc succède à l'exaltation du déchiffrement. Même avertissement lorsqu'elle rappelle cette phrase de Freud : "ne pas tout de suite comprendre, c'est un point de méthode." Pour construire une histoire, il faut apprendre la patience.

En nous amenant un petit garçon eczémateux de sept ans, c'est la question du corps à corps avec la mère que Martine Bacherich pose et poursuit avec l'asthme. A la recherche d'une temporalité unique, dont l'échec se solde par la crise d'asthme, c'est l'existence d'un autre différent, qui n'est plus le même, qui ne vit plus au même rythme que le corps maternel qui pose problème. Cette réflexion menée avec Ferenczi et Winnicott montre le travail conjoint de différents territoires fantasmatiques au plus près de la pulsion de mort. Cette première partie du recueil se clôt sur un hommage à celle qui, fidèlement à Freud, faisait à l'expérience de la rencontre d'un sujet désirant, à sa reconnaissance, la plus grande place : Françoise Dolto.

La seconde partie, La fabrique d'histoires, est une réflexion esthétique. Le langage et l'oeuvre d'art touchent deux modes d'être différents, irréductibles et hétérogènes. C'est cette différence de nature qui constitue la singularité du voyant et de son objet, lui qui accède au dévoilement des choses. Dévoilement du féminin dont témoigne l'Olympia de Manet, exposant l'impossible de la castration féminine. M. Bacherich interroge ce regard qui captive le désir de l'autre, le débusque.

Le dernier objet sur lequel notre regard s'arrête - peut-être comme des voyeurs ou des criminels que Martine Bacherich nous a invité avec Freud à devenir- est le corps de la femme dans un intime dialogue, celui de la lingerie, dialecte du désir dont la règle est le désir de soi et de l'autre. Texte exquis d'une femme qui sait ce qu'elle dit.