La Revue

Maladies d'adolescences
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°107 - Page 17-18 Auteur(s) : Jacques Angelergues
Article gratuit
Livre concerné
Maladie d'adolescence
Travail clinique avec les adolescents et leurs parents

Michel Vincent a travaillé trente ans au centre Alfred Binet. Il a choisi de réunir 14 articles édités par le centre, entre 1984 et 2004, selon le principe des collected papers (un seul texte a été revu, comme l'indique l'auteur) qui souligne la cohérence profonde de sa pratique et de sa pensée ; cette initiative permet en outre d'exhumer des textes qui étaient devenus introuvables.

L'ouvrage est découpé en trois grandes parties. D'abord, Michel Vincent traite de la consultation, où s'engage la rencontre entre l'enfant, sa famille et l'équipe : c'est un accueil personnalisé par une équipe pluridisciplinaire, souple et mobile, mais avec un cadre précis qui permet d'apprécier les possibilités d'engagement des membres de la famille dans l'entreprise thérapeutique et qui est évaluée en équipe. Tout en soulignant la place croissante accordée aux parents dans le travail clinique depuis trente ans, Michel Vincent propose une réflexion critique sur la notion de guidance. Le rôle du couple médecin/assistante sociale et la fonction de miroir de l'équipe sont bien mis en évidence. Cette situation permet de mettre en évidence l'articulation de la position de psychiatre et de psychanalyste à l'oeuvre en même temps chez le consultant, mais aussi le problème des passages ou celui de la position de tiers que gardera le consultant après l'engagement d'un traitement avec un membre de l'équipe.

Trois des cinq chapitres de la deuxième partie, consacrée aux traitements, décrivent d'abord des cadres thérapeutiques : la consultation thérapeutique, les thérapies brèves et le psychodrame. Les différents temps des consultations de Sylvia, 15 ans lors de la première rencontre, sont d'abord décrits avec soin en indiquant d'emblée le poids des facteurs traumatiques ; Michel Vincent évoque la métaphore de la houle pour rendre compte du processus qui sous-tend des différents visages qu'elle offre pendant les trois phases de son traitement. Cela lui permet de montrer que même si "nous manquons du matériel qui permettrait de rattacher directement les symptômes à l'expérience infantile", nous pouvons appuyer nos constructions sur "les transformations de son récit à partir de l'évolution des liens transférentiels".

Quand un traitement est bref, qu'on le souhaite ou non, qu'on le prévoit ou pas, l'indication d'un terme a des conséquences pour la psychothérapie, car elle introduit "l'ananké, dont les relations avec l'instinct de mort ont été signalées" : il en découle un clivage préoccupant car les "tendances libidinales sont activement sollicitées, alors que les tendances destructrices sont mises à l'écart". Avec, comme toujours, une riche discussion clinique, Michel Vincent traite ensuite des ressources d'une technique qu'il affectionne, le psychodrame individuel, et plus particulièrement de la cohérence interprétative du groupe. Cette deuxième partie se clôt par des réflexions générales très intéressantes sur les particularités du transfert à l'adolescence et un bref chapitre consacré à l'interprétation mutative.

Dans la troisième partie, quatre chapitres concernent encore l'adolescence : Michel Vincent revient d'abord sur un point qu'il a souvent souligné qui est cette conjonction particulière "de la poussée pubertaire et d'une organisation oedipienne relâchée par la réduction des mécanismes qui ont déterminé la mise en place d'une période de latence". Il la nomme "le chaos". On lira avec plaisir la réponse de Michel Vincent à Philippe Ariès -qui prétend que l'adolescence serait un âge né à la fin du XIX ème siècle- en nous proposant une lecture de Don Giovani de Mozart dont il fait "une pure figuration de l'adolescence". L'auteur revient ensuite sur des questions théoriques centrales à l'adolescence : celle du déclin ou de la disparition du complexe d'oedipe et celle des processus d'identification et de leur évolution.

Les deux derniers chapitres de l'ouvrage traitent de problèmes théoriques plus généraux. D'abord, revenant sur les liens entre "agir" et "pensée", Michel Vincent confronte les travaux psychanalytiques sur l'acting, mode de représentation, après Rouart, à "l'énaction" ou enactment définie comme une "émergence" nécessaire à l'action, mais n'impliquant pas de représentation.

Enfin, l'auteur nous propose une autre réflexion sur les figures du temps et les implications métapsychologiques qu'elles ont. Rémy Puyuelo, qui signe la préface, a raison de souligner que ces considérations ne font que reprendre une ligne de réflexion qui court dans tout le livre sur les liens dialectiques -voire paradoxaux- "entre l'intemporalité de l'inconscient et le développement de l'enfant et de l'adolescent".

Un livre où la théorie ne quitte jamais la clinique et qui témoigne avant tout d'un engagement au service des enfants et de leur famille, un livre qui montre un pédo-psychiatre-psychanalyste au travail au sein d'une équipe pluridisciplinaire de secteur.