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Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°19 - Page 18-19 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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Carnet Psy a deux ans. Sur le gâteau d'anniversaire de ce vieux nourrisson dont vos abonnements ont encouragé la marche prometteuse, deux bougies : un dossier Internet et santé mentale et l'inauguration de notre propre site sur ce réseau*.

Carnet Psy est né avant tout d'une volonté pragmatique de favoriser le partage de données pertinentes entre les acteurs francophones de la planète "psy" dans leur diversité. Sur cette vaste scène, où il est souvent difficile de trouver ses marques, les annonces, les comptes-rendus des colloques et des publications, la présentation des organismes moteurs, la diffusion de témoignages et de recherches originales tentent de donner des repères organisateurs.

Cette vocation converge naturellement avec la fonction potentielle d'un réseau Internet* bien tempéré : établir des liens relationnels vivants et créatifs entre individus et collectivités.

Or, dans notre champ, nous savons combien l'instauration et la dynamique de ce tissu interhumain peut être synonyme de contenance épanouissante comme de la pire aliénation bien rendue par la fréquente métaphore d'un réseau mondial tissant une toile... d'araignée (World Wide Web*). Cette fin de siècle, marquée par la déliquescence des refrains idéologiques semble dédiée, en miroir, au culte planétaire de la déesse Information. Force est de constater que cette nouvelle religion, quand elle s'impose comme une "hallucination consensuelle" (W. Gibson, 1984), ne favorise pas la communication mais bien son envers, la manipulation par des stratèges proposant une version despotique de la mise en ordre cybernétique ("cyber"* est issu du verbe grec gouverner, mettre en ordre). La richesse et le vertige offerts par le réseau Internet* -marmite bouillonnante généreuse en communication interactive du gai savoir et en informations rigides - correspondent aux polarités des relations humaines oscillant entre Éros et Thanatos.

La continuité de la répétition morbide sur le réseau Internet* a été caricaturalement illustrée par l'actualité : des sites néonazis s'y constituent, des bombes sont fabriquées à partir de "recettes" accessibles à tous... La fécondité de ce médium est elle aussi bien présente : Vinton Cerf, un des pères américains d'Internet* témoigne: "Ma femme est totalement sourde, elle ne peut absolument pas utiliser le téléphone. Aujourd'hui, elle dialogue avec ses amis sur Internet*. Elle peut enfin communiquer avec notre fils qui habite la Californie" (L. Zecchini in Le Monde, 16 novembre 1995).

Mais au delà d'un clivage manichéen digne des mauvais westerns, il faut souligner l'intrication historique entre stratégie militaire et universitaire qui a présidé à la genèse du réseau Internet*. C'est en pleine guerre froide et en partie en réaction à la mise en orbite du premier Spoutnik (1957) qu'a vu le jour l'ancêtre d'Internet*, Arpanet. Sur fond de scénario catastrophe de guerre atomique, Paul Baran réalise en 1962 à la demande de l'US Air Force un système de communication dont l'originalité radicale est de ne pas s'organiser en rayonnant autour d'un point central névralgique (comme par exemple la télévision ou le Minitel). Il défend a contrario l'idée très "corticale" d'un réseau décentralisée à structure en maille de filet qui reste efficient même si un des noeuds est détruit. Si cette amputation se réalise, il reste plusieurs chemins valides pour échanger entre les différents points géographiques. Lors de la guerre du Golfe, l'armée américaine, dans le rôle de l'arroseur arrosé, a pu vérifier in situ la validité de ce modèle : aucune de ses opérations "chirugicales" n'est venu à bout du système de communication des forces irakiennes structurées en réseau maillé. Ce lignage militaire de la fondation parentale du réseau est indissociable de sa filiation universitaire. En 1970, la première mise en oeuvre du réseau Arpanet s'effectue à l'initiative de l'université de Los Angeles (UCLA) : le premier réseau par paquets* relie quatre campus : Stanford, Santa Barbara, Salt Lake City. En 1972, on dénombrait déjà une quarantaine de site. Vingt quatre ans plus tard, on estime aujourd'hui à vingt millions le nombre d'internautes* dont la répartition entre le Nord et le Sud est une promesse de dialogue et de métissage (P. Renaud, A. Torrès in Le Monde diplomatique, février 1996) même si la dérive vers un cosmopolitisme occidental impérialiste guette toujours.

En écho au dernier ouvrage de D. Anzieu (Créer, détruire, 1996), on dira in fine de cette explosion qu'elle aveugle autant qu'elle éclaire. Comme toute aventure humaine, elle comporte par essence une face positive de création, indissociable de sa face négative dont l'unité dialectique constitue une énigme vivifiante dans le coeur et l'esprit des acteurs de la santé mentale.

Avec ce dossier, Carnet Psy voudrait amorcer un débat incontournable sur les enjeux cliniques, épistémologiques et éthiques de cette forme contemporaine de la représentation. En ouverture, quatre serveurs* vont y être évoqués. D'abord, celui de la FFP (Fédération française de psychiatrie) dont son président, J.M. Thurin, nous livre la philosophie stimulante pour la recherche en psychiatrie. S. Lebovici, B. Golse et A. Cazanova témoignent d'un projet intitulé A l'aube de la vie. Très représentative de la richesse avenir du multimédia* dans l'enseignement et l'édition électronique en France et à l'étranger, cette entreprise comprendra notamment un site Web* au service des échanges entre cliniciens périnatals. O. Madar nous invite dans un espace médical généraliste Horus, recouvrant l'ensemble des spécialités et offrant des services interactifs originaux et conviviaux. Enfin, le site de Carnet Psy sera présenté. De son coté, Maître Feral-Schuhl, avocate spécialiste d'Internet*, pose la question capitale de la juridiction et de la censure sur le réseau. Souvent décrit comme un lieu virtuel de non droit faisant des pieds de nez aux frontières et aux lois nationales, Internet* pose la question du sens d'un cadre moral à l'échelle planétaire avec la démesure signifiante d'un adolescent rebelle tourné vers l'avenir.

Sur le site Web*, une réflexion sur l'Internet* addiction complétera cette interrogation sur la mise à l'épreuve des limites. Elle esquissera une "cyberclinique" imminente où se joue les avatars millénaires de l'instauration et de la symbolisation du lien psychique cheminant entre espace virtuel narcissique et vicissitudes de l'altérité.

Une bibliographie sommaire, un lexique (chacun des mots du dossier avec une astérisque y renvoit) concluent provisoirement ce dossier. Les versions "papier" et Web* de Carnet Psy veilleront désormais à communiquer à ses lecteurs les renseignements sensibles en santé mentale présente sur les réseaux. Vos annonces, suggestions, commentaires par courrier, fax ou E-mail* seront les bienvenus sur ce sujet au même titre que pour les autres médias déjà présents dans nos pages.