La Revue

Information, échanges, partage des connaissances, présence internationale
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°19 - Page 20 Auteur(s) : Jean-Michel Thurin
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Vous vous demandez sans doute : à quoi peut bien servir Internet ? S'agit-il d'un nouveau produit de consommation lancé de façon très médiatique ou d'un véritable outil qui va modifier profondément notre réalité et peut-être le rôle que nous pouvons y jouer ? L'un n'empêche pas l'autre. Mais la deuxième proposition rend sans doute le mieux compte de la mutation extrêmement importante dans laquelle nous sommes entrés (elle est comparée par les spécialistes à celles introduites par l'imprimerie ou le téléphone) et nous voudrions montrer comment elle peut-être très positive.

Pour beaucoup d'entre nous, la représentation de la réalité reste construite selon la logique de "la carte des Chemins de fer français" : une capitale, un certain nombre de rayons qui se dirigent vers des "capitales régionales" qui, elles-mêmes, irriguent à leur tour. Une publicité récente de la SNCF souligne d'ailleurs l'extraordinaire transformation que représente la possibilité d'aller de Rennes à Lille sans passer par Paris. Sur le même mode, hiérarchisé pyramidal, l'Etat organise à partir du pouvoir central, nomme et contrôle ses agents, qu'ils soient préfets ou, comme ce sera le cas bientôt, administrateurs du système de santé. Pas ou très peu de communication transversale autour d'une question commune.

Cette structure, qui a longtemps été très efficace, montre aujourd'hui ses faiblesses. Si le pouvoir central s'écroule, comme ce fut le cas dans les pays de l'Est, toute l'organisation se dissout, comme un château de cartes qui s'effondre. Si la tour qui abrite le relais des télécommunications et de l'Information est prise, la réalité idéologique peut basculer en quelques instants.

C'est sans doute en partie sur cette analyse que s'est constitué initialement le concept d'Internet et sa technologie, élaborés par les militaires américains. Il s'agissait alors de concevoir une organisation beaucoup plus souple et donc plus robuste de transfert et de traitement de l'information d'une part, d'organisation d'autre part, en cas de conflit majeur. Ensuite, le concept a été repris par les grands centres de recherche qui y ont découvert d'autres intérêts. Nous allons les présenter brièvement, en soulignant ce qui pourrait être leur pertinence dans notre domaine, celui des sciences humaines et particulièrement de celles qui contiennent le générique "Psy". La réalité et les conditions du travail de la recherche se sont modifiés. Certes, nous sommes encore imprégnés d'une certaine mythologie où un chercheur isolé dans son laboratoire, meublé d'une simple paillasse ou d'un divan et d'un fauteuil-bureau découvre la cause en même temps qu'il la traite et adresse par quelques relais sa découverte à l'ensemble du monde médusé. Malheureusement cette grande satisfaction narcissique à laquelle nous pouvions rêver est devenue totalement illusoire, pour différentes raisons. Celles-ci tiennent à la fois à la résolution des problèmes les plus "simples" : un germe -> un antibiotique ; une conversion hystérique-> une remémoration, une interprétation , et à la prise de conscience de la complexité : les cas les plus simples sont aussi les plus rares.

Chaque trouble implique toute une palette de causes et de connaissances qu'il devient pratiquement impossible de vouloir appréhender, manier et transmettre à l'échelle individuelle. La relative singularité de chaque cas et sa complexité impliquent une autre échelle de partage des connaissances, d'échanges. et de critique approfondie si l'on veut aller plus loin que l'élaboration d'un modèle naïf qui tiendra surtout sa consistance de la force de persuasion et de la position sociale de son auteur. Et la question devient : comment se mettre en relation avec d'autres personnes qui se posent des problèmes semblables à un moment donné ? Comment mettre en commun des moyens qui resteraient insuffisants à l'échelle individuelle ? C'est là le grand intérêt du réseau.

La Fédération Française de Psychiatrie, qui regroupe toutes les sociétés scientifiques nationales et va s'ouvrir progressivement à des associations correspondantes régionales, s'est ainsi donnée un grand objectif en se dotant d'un serveur "Psydoc-fr", avec le soutien de l'INSERM et sans doute prochainement d'autres partenaires : favoriser le décloisonnement de la recherche à ses différents niveaux d'élaboration, faciliter l'accès à l'information, soutenir une dynamique d'échanges et par là même, aller vers une plus grande efficacité de l'incroyable quantité de travail intellectuel qui caractérise cette discipline et qui s'exprime notamment dans ses revues. Parallèlement, maintenir, valoriser et renforcer la présence de la "culture" française au niveau international. En résumé, il est peut être possible que la cohérence ne s'identifie plus nécessairement à la stricte réduction ou à l'assertion pure mais à une hétérogénéité et une multiplicité qui s'organise.