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Psychanalyse de l'adolescent
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°107 - Page 19-20 Auteur(s) : Laetitia Petit
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Psychanalyse de l'adolescent

Ce compte-rendu du dernier ouvrage de Patrick Delaroche ne prétend pas restituer toute la richesse et la complexité de sa thématique, mais simplement proposer une perspective de lecture autour de plusieurs questions : en quoi la psychanalyse rouvre-t-elle le processus de l'adolescence ?

Le processus analytique utilise les mêmes ressorts que le processus d'adolescence, que l'on doit donc pouvoir définir à l'aide de concepts psychanalytiques sur la base de remaniements pulsionnels dans les instances, moi, surmoi et idéal du moi, tels qu'elles ont été redéfinies par Jacques Lacan. Ces remaniements obéissent à deux mouvements pulsionnels opposés qui sont la projection (du côté de l'imaginaire et associée au défi) et l'introjection (du côté du symbolique, associée au deuil). Tout se passe comme si, nous dit l'auteur, l'espace même de la cure offrait le luxe d'une adolescence renouvelée et indéfinie, moment de la reviviscence du complexe d'oedipe qui conduit à la "sexuation" propre à l'adolescent. C'est ainsi que la fin de l'analyse consiste à refermer le processus d'adolescence, dont l'auteur souligne la difficulté à y mettre fin.

Le processus d'adolescence a-t-il une fin ? Patrick Delaroche porte un jugement définitif sur la question : oui, l'introjection de l'idéal du moi jusque là incarné par les figures parentales, voire déplacé sur d'autres imagos signe cette fin. En contrepoint à cette thèse, Patrick Delaroche réfléchit sur la dialectique entre narcissisme et amour et pose la question : l'amour n'est-il que narcissique ? Cette question le conduit à revisiter les différentes étapes de la castration, puis à inscrire cette dialectique dans un rapport où s'opposent imaginaire et symbolique, fusion et castration. Ces termes entrent d'ailleurs en résonance dialectique pour qualifier la relation d'objet. Partant de la théorie freudienne puis lacanienne et de l'examen de la différence, si elle existe, entre amour et narcissisme, l'auteur affirme que l'amour n'est pas que narcissique. Entre fixation (imaginaire) et investissement (symbolique), seule la proportion entre fixation et investissement signe la qualité de l'amour. "Le renoncement à l'amour qu'impliquent les castrations n'est-il pas le plus grand hommage que l'on puisse rendre à l'amour ?" (p. 32). L'exemple clinique du chapitre III sur le transfert adolescent vient confirmer cette thèse de manière éloquente. Ici, en effet, la fin du processus adolescent se condense dans cette phrase du patient : "Je ne serai jamais que moi", signe de la déchéance de l'analyste, du moi idéal, de la fin de l'analyse qu'implique l'introjection de l'idéal du moi.

Si cet ouvrage est teinté d'optimisme, ce n'est pas parce que la clinique trouve sa légitimité dans la théorie mais bien le contraire ! Il reste un jeu et c'est dans cet espace que se glisse Patrick Delaroche en rappelant notamment que les phases du narcissisme se chevauchent de la même manière que les phases libidinales. Les nombreux exemples cliniques qui illustrent l'ouvrage rivalisent avec la théorie et confirment l'importance heuristique de l'adolescence comme processus analyseur de l'analyse. L'auteur en conviendra, il n'existe donc pas de "partition" de la psychanalyse et les adolescents "en état limite" savent déconstruire les catégories. L'auteur constate les limites de certaines cures psychanalytiques, limites dont rendent compte les adolescents qui bousculent le surmoi analytique. On doit notamment à Patrick Delaroche une réflexion originale sur le transfert latéral, qui ouvre la psychanalyse aux plus récalcitrants, mais aussi à ceux dont la méfiance inconsciente les protège d'une confrontation trop menaçante avec la perte et le deuil, perte que par ailleurs ils recherchent par toutes sortes de passages à l'acte. L'auteur envisage ainsi des aménagements possibles à la cure, de la prolongation des entretiens en face à face jusqu'au psychodrame psychanalytique individuel, en passant par le jeu de rôle.

L'auteur définit la sexuation adolescente comme ce moment où l'oedipe symbolique (prééminence du désir paternel ou maternel) affirme ou infirme l'oedipe imaginaire. C'est ici l'occasion de creuser la question de la bisexualité freudienne et lacanienne, en l'articulant à l'identification primaire, ou narcissisme originaire, fondés sur le refoulement primaire. Ce premier chapitre métapsychologique (le plus difficile d'accès) condense les thèses de l'auteur. Elles sont conduites avec une franche détermination et un souci de clarté permettant au lecteur d'accéder à une relecture de la théorie psychanalytique sous l'éclairage de l'identification primaire, fil rouge de l'ouvrage. Ici, le caractère objectif du diagnostic psychiatrique s'oppose à l'intersubjectivité du diagnostic psychanalytique. Pourtant, psychiatrie et psychanalyse doivent s'entendre pour tenir une fonction de repère théorique incontournable, au vu de la variabilité parfois extravagante des troubles : "Le diagnostic de structure doit rester une obsession de l'analyste" (p. 76), dont le repérage est "synonyme du maintien de la position (ou du désir) de l'analyste (p. 79). L'auteur définit ainsi la structure comme l'identification primaire, qui précède ou résume l'oedipe.

Enfin, les chapitres IV et V sont incontournables pour tous les professionnels de la santé. Simples d'accès mais d'un ton ferme, ils fournissent au lecteur tous les repères pour un questionnement sur l'adolescent dans sa famille mais aussi dans l'institution, interrogeant la responsabilité de chacun dans la faillite de la fonction paternelle, montrant notamment comment l'État-père idéal participe au "fantasme de perversion ou de mauvais traitement (qui) conduit nos législateurs à organiser cette perversion virtuelle" (p. 133).