La Revue

Un heureux événement
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°107 - Page 20-21 Auteur(s) : Sophie de Mijolla-Mellor, Eliette Abecassis
Article gratuit
Livre concerné
Un heureux événement

En vouloir ou pas... Pour en conjurer le pouvoir destructeur et parce qu'elle ne savait qu'en faire après l'avoir lu, elle m'avait apporté ce livre qu'on lui avait donné comme un cadeau de naissance anticipé plutôt bizarre. La semaine d'avant, c'était une autre qui m'en avait longuement parlé, angoissée d'y avoir retrouvé tous ses fantasmes par rapport au bébé qu'elle hésite encore à vouloir..Il m'a bien fallu le lire à mon tour pour comprendre ce qui les troublait tant dans le récit d' Eliette Abécassis, Un heureux événement.

En révélant le pot aux roses à une époque où les grossesses, le plus souvent désirées, font l'objet d'une mûre réflexion qui peut les rendre tardives mais d'autant plus passionnées, l'auteur se situe dans une revendication féministe ancienne qui peut surprendre d'autant qu'elle s'argumente de poncifs que l'on aurait cru dépassés. Mais que veut-elle ? Elle ne mâche pas ses mots : on fait des enfants par amour certes mais aussi par ennui et par peur de la mort, démarche vaine et stupide puisque la vérité, c'est que l'enfant créé par les parents n'est en fait ni plus ni moins que la fin de leur vie. Le caractère démiurgique de cet acte à la portée de tous ou presque n'échappe pas à l'auteur qui va s'employer à longueur des pages à démontrer en quoi on en est bien puni.

Passée l'ivresse du test positif, rien ne sera plus pareil : des nausées de la grossesse au corps déformé et aux humiliations de la préparation à l'accouchement sans parler de la perte de désir du conjoint et de l'abandon de tout ce qui faisait le plaisir du quotidien. Mais le pire reste à venir et l'accouchement, pourtant sous péridurale, se transforme en un récit sanglant de style gore...

La suite va creuser encore l'horreur de la déchéance : elle était femme, elle n'est plus qu'un creux, un vide, un néant qui rêve qu'une sous-locataire a envahi son appartement. Et son compagnon ne va guère mieux sauf que lui, il peut fuir, ce que la mère mettra elle-même en acte d'ailleurs.

On aura compris qu'avec ce portrait au vitriol, Eliette Abécassis nous peint une passion à tous les sens du terme. Avec l'allaitement et le "cododotage" (partage du même lit après en avoir exilé le père) l'auteur découvre que l'orgasme n'est rien d'autre que la conquête de l'unité perdue de la mère et de l'enfant. Il y a bien quelque médecin ou quelque psy pour rappeler les bons principes sur la place du père mais rien n'y fait, c'est trop tard. Car ce que l'auteur a découvert est d'essence métaphysique : c'est l'enfant qui met au monde la mère et non l'inverse. On comprend alors que toute cette souffrance complaisamment étalée est la description d'une venue à l'être douloureuse et mystérieuse, issue des limbes.

Piera Aulagnier écrivait que toute mère, en créant une "ombre parlée" qui anticipe l'enfant à venir, dépasse son désir inconscient de s'auto-accoucher d'un bébé qui serait non seulement elle-même, mais surtout, voeu interdit entre tous, l'enfant que sa propre mère lui a fait. Lorsque, dans les dernières pages de son livre, le sentiment d'avoir été mise au jour, créée par son bébé lui saute aux yeux comme une évidence, Eliette Abécassis ne s'approche-t-elle pas alors d'une partie de ce désir archaïque d'auto-engendrement que toute mère doit refouler pour que le nouveau venu ait un espace à lui pour advenir ?

Ce récit est dérangeant à juste titre. S'il ne peint pas la réalité, il a cependant le privilège de la fiction, celle qui peut dire en images les désarrois qui hantent parfois longtemps sur les divans..