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Juifs d'un côté
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°107 - Page 21-22 Auteur(s) : Danielle Torchin
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Juifs d'un côté
Portraits de descendants de mariages entre juifs et chrétiens

Catherine Grandsard, psychologue clinicienne, se définit comme "métisse judéo-chrétienne" et nomme ainsi les enfants de couples mixtes ou l'un des parents est juif et l'autre, chrétien. Il s'agit, précise-t-elle, de métissage religieux et culturel et non pas de métissage ethnique au sens plus traditionnel du terme.

Dans cet ouvrage, tiré d'une thèse, elle s'attache, à partir d'interrogations personnelles, à comprendre comment d'autres métis comme elle ont pu résoudre ou non les contradictions de vie, inhérentes selon elle à une telle situation. Défilent sous nos yeux, à travers une série d'entretiens, des personnes, (des patients ?) qui ont toutes en commun de souffrir ou d'avoir souffert de leur situation à n'être "ni dedans", "ni dehors", ni juifs, ni chrétiens ou juifs et chrétiens. Pour certains, descendants d'un côté, de survivants de la Shoah, devenir catholiques c'est trahir tout un pan de leur famille, choisir le judaïsme cela peut décevoir encore plus leurs grands-parents en ne répétant pas à l'identique les traditions des temps anciens. Pour d'autres, fils ou filles de mère non juive, (non juifs au regard du judaïsme), la question de la conversion pour régler le problème d'appartenance, se pose douloureusement eu égard aux difficultés de cet engagement qui, pour les garçons, suppose la circoncision.

Récuser pour ces enfants la notion même de choix est pour l'auteur une illusion, tant les circonstances de la vie font qu'il finit nécessairement par s'imposer parfois à leur corps défendant. La naissance d'enfants, avec la question du baptême ou de la circoncision, le questionnement ou les orientations prises par ces enfants, le deuil d'un parent et son enterrement, tout est source de conflits internes potentiels. Ce qui la conduit à proposer une solution, pour certains discutable qui récuse le choix différé pathogène (c'est-à-dire laisser l'enfant choisir son appartenance lorsqu'il sera adulte) : "une décision parentale explicite, en amont de l'arrivée des enfants, est selon elle préférable, ne serait-ce que parce qu'une telle décision implique que le problème soit posé, discuté, négocié, plutôt qu'évité ou repoussé à plus tard."

La démarche de Catherine Grandsard est tout à fait passionnante. Les exemples choisis sont particulièrement démonstratifs (en regrettant cependant l'absence de cas, s'il en existe, ou le métissage "fonctionne") et font découvrir des situations parfois ubuesques, difficiles à imaginer comme celle du père juif époux d'une femme catholique, obligé, pour aider sa fille (non juive, donc) empêtrée dans son problème d'identité, de lui dire : "convertis-toi au judaïsme !" Chemin faisant, l'auteur guide le lecteur à travers les rites fondamentaux de la religion juive en explique la signification et propose un glossaire des différents termes hébraïques auxquels elle fait référence.

Catherine Grandsard répond par l'affirmative à la question centrale de son ouvrage : existe-t-il une spécificité psychologique du métissage judéo-chrétien ? Certains pourraient lui rétorquer, et elle y fait allusion, que le questionnement sur l'appartenance correspond en réalité à un déplacement inconscient du véritable problème qui est toujours, en dernier lieu, pour les psychanalystes, celui de la différence des sexes. En tout cas le mérite du livre reste d'ouvrir le débat.