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Vers la parole: trois enfants autistes en psychanalyse
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°23 - Page 13-14 Auteur(s) : Luiz Eduardo Prado de Oliveira
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Vers la parole: trois enfants autistes en psychanalyse

Les institutions consacrées aux troubles mentaux retiennent parfois des définitions suffisamment larges de l'autisme pour que des assimilations diverses troublent la compréhension. Prenons celle-ci, de l'Agence nationale pour le développement de l'évaluation médicale : "Le syndrome d'autisme infantile est un trouble global et précoce du développement apparaissant avant l'âge de trois ans, caractérisé par un fonctionnement déviant et/ou retardé dans chacun des trois domaines suivants - interactions sociales, communication verbale et non verbale, comportement". Cette définition est globalisante. Elle peut inclure des troubles qui n'appartiennent ni au champ de la sémiologie psychanalytique ni à celui de la sémiologie psychiatrique, comme les désordres trisomiques. Elle est aussi restrictive dans la mesure même où cette globalisation dérange la sensibilité à d'autres modes d'approche.

La question se pose de savoir si les thèses de Kanner ne représentent pas une régression par rapport à celles, inaugurales, de Bleuler. Cet auteur n'entendait pas séparer la psychiatrie -et même la neuropsychiatrie- ni de la psychanalyse, ni d'une certaine poétique, ce dont l'écho se fait entendre encore de nos jours chez Fédida par exemple, qui rappelle que, pour Bleuler, l'autisme correspond à un auto-érotisme sans érotisme. Il est ainsi problématique d'approcher l'autisme sans référence ni à Bleuler, ni à la distance que prend Kanner par rapport au créateur de la notion, sans rien dire de l'auto-érotisme.

Le sens clinique de M-C. Laznik-Penot, ainsi que son extrême sensibilité à un domaine particulier de la poétique, à savoir la traductologie, la porteront au-delà de ces difficultés de départ. Elle expose avec bonheur sa conduite des cures de Halil, le petit turc, de Mourad, le kabyle et de Louise, la métisse cévenole-péruvienne, faisant partager avec aisance son point de vue selon lequel l'autisme est aussi la conséquence d'un défaut de traduction, peut-être au sens où Freud l'entendait du refoulement.

Halil est le quatrième enfant de sa fratrie, le premier né en France. Son père se trouvait déjà ici lorsque sa mère est arrivée. Lorsque Halil était âgé de neuf ou dix mois il a du revenir en Turquie avec ses parents pour le décès de son grand-père paternel, dont sa mère s'était occupé pendant des années, après qu'il soit devenu veuf. Privée de son pays, de l'immersion dans sa langue, de la compagnie prestigieuse de son beau-père, connaissant vraisemblablement d'importantes difficultés avec son mari, la mère de Halil ne peut pas entrer en contact avec son fils. S'en suivent les plus graves désorganisations pour l'enfant, qui vont des troubles de son tracé électro-encephalographique jusqu'au mutisme, en passant par les terreurs nocturnes et la pauvreté du jeu. M-C. Laznik-Penot sait entendre Halil et sa mère, à travers une belle chorégraphie de prise en charge conjointe orientée vers l'un ou l'autre des membres de ce couple, tant il est vrai que l'autisme est issu d'une impossibilité de séparation. La persistance de la fusion correspond à l'impossibilité de traduction.

Mourad a deux ans et demi lorsque débute sa thérapie. Sa mère était déjà enceinte de lui lors de son arrivée en France, tout comme celle de Halil. Elle ne parle qu'en français à son fils, vu que le père interdit l'usage du kabyle. Cette situation est compliquée par l'existence d'un enfant aîné, Amar, resté en Kabylie. Les troubles de Mourad semblent moins graves que ceux de Halil. La thérapeute note à la fin d'une séance : "On dirait une relation dont on aurait coupé le son". Elle établira avec précision la préhistoire de cet enfant, autrement dit les probables racines transgénérationnelles de cette coupure de son dont l'écho se fera entendre partout.

Louise est reçue pour la première fois à l'âge de quatre ans. Elle a déjà fait un travail important avec une psycho-motricienne de sensibilité psychanalytique. Elle est aussi la moins redevable d'une prise en charge conjointe mère-enfant et celle qui fournit les meilleurs exemples de l'errance du signifiant dès qu'il est coupé du signifié. C'est également elle qui permet la reprise de l'interrogation sur ce qui constitue un signifiant et ce qui constitue un signifié, ainsi que des liens qu'ils établissent. Avec Louise, un exemple du genre de confusions auxquelles nous sommes soumis lorsque nous nous approchons des questions relatives à l'articulation entre le concept freudien de représentation et le concept lacanien de signifiant est la remarque faite par M-C. Laznik-Penot portant sur la construction par James Joyce de ses énoncés " en grande partie sur des bribes de discours empruntés à la littérature mondiale " (pp. 220). Cette confusion apparaît aussi dans l'articulation de la "langue de la mélopée" ( terme nettement préférable à celui de " mamanais " ) à la "langue fondamentale" de Schreber (pp. 45-48).

Ces difficultés sont les nôtres, de tous ceux qui s'intéressent aux terres sauvages de la psychose et de l'autisme (pour Bleuler, autisme était le nom de la schizophrénie infantile), dès que nous voulons différencier l'absence et l'envahissement de la représentation du manque. Pour tout ce questionnement et grâce à ses réflexions, le livre de M-C. Laznik-Penot est d'une lecture utile et enrichissante à l'approche de l'autisme.