La Revue

Controverses sur le stress
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°107 - Page 22-24 Auteur(s) : Marie-Françoise Laval-Hygonenq
Article gratuit
Livre concerné
Controverses sur le stress, Revue française de psychosomatique, n°28

Saluons ces controverses sur le stress publiées dans le numéro 28 de la Revue Française de Psychosomatique, sous la direction de G. Szwec. Elles ouvrent une réflexion complexe sur ce terme, aujourd'hui banalisé.

Dans son avant-propos, G. Szwec remarque que "dès le début, le mot désigne aussi bien la réaction sur l'individu, que l'agent extérieur qui a déclanché cet effet : le stress est produit par le stress. Il finit par désigner indistinctement toutes sortes de phénomènes corporels engageant l'aspect psychologique, sans discrimination : angoisse, excitation, dépression, mal-être, souffrance psychique, troubles fonctionnels ou maladies organiques". Dans une dérive scientiste, la notion freudienne de névrose traumatique, liée aux notions de pulsion de mort et de compulsion de répétition, tend à être remplacée par la notion de stress post-traumatique, décrit sous le sigle PTSD (Post Traumatic Stress Disorder) dans le DSM-III, qui allie les deux termes de stress et de traumatisme, supprime la notion de névrose, garde celle de symptôme dans une acception simplifiée, balayant ainsi son sens psychanalytique de formation de compromis.

Allan Young a noté que ce ne sont pas les textes freudiens qui ont servi de base à la notion consacrée de PTSD mais l'ouvrage d'Abraham Kardiner, Les névroses traumatiques de guerre, qui relie la compulsion de répétition au courant principal de la neurophysiologie et de la logique évolutioniste de Walter Canon (1911). Les recherches menées après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 sur l'impact des images télévisées ont élargi la notion de PTSD en introduisant le PTSD virtuel et partiel. Young s'intéresse aussi à la mesure de la résilience, capacité à restaurer l'équilibre menacé, qui peut s'en trouver accrue.

D. Donabédian repère également les désorganisations à distance de l'événement chez des enfants arméniens, après le séisme du 7-12-88. Il nous relate une approche thérapeuthique psychothérapique de groupe, mise en place avec l'aide de P. Marty, avec des thérapeutes arméniens. Selon les structures, les enfants présenteront un silence symptomatique, un déni de l'évènement, des somatisations, et le travail du moi pourra ou non organiser une névrose traumatique dans le but de transformer, par la répétition, l'angoisse-détresse en angoisse -signal d'alarme, nécessaire à tout travail d'élaboration psychique.

Du stress à l'angoisse, titre B. Le François pour nous tracer les aléas de l'évolution de la mentalisation chez une patiente qui se qualifiait elle-même de petit soldat. L'interprétation du transfert agressif et du renversement de la passivité va amener un rêve d'angoisse et d'abandon, où le réveil n'est plus l'angoisse traumatique signant le cauchemar, mais un sentiment de soulagement. Un travail de réorganisation narcissique va permettre au moi de surmonter les excitations qui jusque là le débordaient.

Un passionnant interview de P. Letarte, psychanalyste, ayant travaillé comme biologiste de 1954 à 1957 chez Hans Selye, l'inventeur du terme en 1936, ouvre ce numéro. Elle nous précise que les références de Selye étaient purement neuro-endocriniennes : la notion de stress au tout début désignait un cortège de réactions endogènes ; il s'agissait d'étudier sur le rat une série de réactions métaboliques à un facteur exogène non spécifique, la réponse du rat se déroulant en 3 étapes, la réaction d'alarme liée à la surprise (Fright, Flight, Fight), accompagnée d'un cortège de réactions neurovégétatives, le syndrome général d'adaptation ou syndrome de survie, visant à restaurer d'urgence l'homéostasie, la période terminale d'épuisement quand l'organisation des défenses est débordée. Le rat étant un animal intelligent, la phase d'épuisement n'arrive qu'avec des stimuli aléatoires qu'il ne peut anticiper, ou s'il est confronté à une situation paradoxale, incompréhensible. P.L. nous fait part de son itinéraire vers la psychanalyse grâce à son intérêt pour les schizophrènes et nous dit rester vigilente sur l'éventuelle composante organique de la psychose. Elle souligne qu'un psychotique peut présenter une grande résistance face à des évènements traumatiques, du fait de la barrière qu'il peut ériger contre l'affect traumatique. Elle nous raconte à ce sujet une étonnante consultation.

Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue, remarque qu'avec le PTSD la dimension pathologique tend à être mise de côté au profit de l'affirmation qu'il s'agit "d'une réponse normale à une situation normale"; il note l'appauvrissement de la langue et de la pensée qui découle de la pluralité des usages du terme de traumatisme, et porte son regard sur les mutations sociales et les usages sociaux du traumatisme qui ont contribué à transformer la figure du traumatisé en victime, puis en témoin, au cours des cinquante dernières années. Il se penche plus particulièrement sur le mouvement féministe américain des années soixante, qui, dénonçant les abus sexuels, faisait à la psychanalyse le procès de laisser la réalité de côté au profit du fantasme.

J.J. Pailler nous apprend qu'il existe depuis cinq ans une revue trimestrielle francophone du Stress et du Trauma, où la psychanalyse est convoquée pour rendre compte des processus de mentalisation, et inscrire le trauma dans l' histoire psychosexuelle de l'individu, ce qui réduit d'autant la place laissée au stress.

Avec son titre, Pot de fleurs et poil de chat, M. de M'Uzan nous propose de confronter le stress et la réaction immunitaire ; s'ils appartiennent tous deux à l'ordre biologique et à la problématique identitaire, il note qu' à la spécificité du couple agression-réponse immunitaire, s'oppose la non spécificité du trauma et de la réaction dans le stress, réaction élémentaire coiffée par la violence, où l'état de détresse envahit le sujet qui n'a pas eu l'angoisse-signal à sa disposition. Mais l'analyste ne déclare pas forfait et s'interroge : est-ce que l'évitement des stimuli, les liens que l'amnésie traumatique peut nouer avec le refoulement ne pourraient aider à un début de travail d'intégration psychique et d'historisation de l'événement ? Soutenant que la libido n'est pas engagée, l'auteur inscrit le stress dans le champ de l' identitaire, celui de la survie de l'être, qui fait l'objet de ses recherches actuelles sur l'extension de la métapsychologie freudienne.

Rachel Rosenblum poursuit ici ses interrogations sur le danger de dire, du tout dire de la cure analytique, qu'elle distingue bien du dire post-traumatique que sollicite la pratique du debriefing (Mitchel). L. Hounkpatin nous présente son expérience de prise en charge du trauma à partir d'un dispositif thérapeutique de groupe de parole dans le contexte du Burundi, sur le modèle des consultations d' ethnopsychiatrie. Il nous relate la prise en charge d'une jeune fille mutique, survivante du génocide, qui tombe malade 10 ans après que sa mère ait été assassinée. "Le stress ne serait-il qu'un terme empreint de modernité face à celui d'angoisse désormais désuet ?" interroge J.M. Porte, qui note l'analogie lexicale latine entre les deux termes, augustus, serré, et stringere, étreindre ; il dénonce le sens actuel de stress comme anti-analytique, par le fait qu'il présuppose une libre circulation psyché-soma de l'excitation et évacue ainsi la notion de travail de représentation psychique de la pulsion.

Je terminerai par le cas clinique très émouvant de M. Sirjacq, critiqué par R. Debray. "C'était un reflux gastro-oesophagien consécutif au stress" qui aurait expliqué les pleurs du bébé dès la naissance, puis il y eut la découverte d'une tumeur près des cervicales, puis une récidive à 18 mois, et la menace toujours présente." raconte la mère, avec inquiétude et douleur, devant sa petite fille de 3 ans et demi, qui paraît aller bien et ne présente aucune séquelle motrice ; sa gaité et sa vivacité suscitent chez l'analyste une calme confiance qui va la préserver des angoisses maternelles. R. Debray précise bien la différence entre stress et état traumatique, aussi, je lui laisserai la conclusion de ce numéro, dont j'ai tenté de restituer la richesse : "L'appareil psychique est là pour digérer les traumatismes quels qu'ils soient et je rappelle que si la vie c'est le conflit, cela implique aussi que ce sont les traumatismes. Sans doute est-ce moins inquiétant pour le grand public de désigner le stress comme fauteur de troubles : tout comme dans les aménagements phobiques de bonne qualité, le danger serait alors fixé sur les éléments externes repérables.."