La Revue

Réactions dépressives après une fausse couche
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°23 - Page 20-22 Auteur(s) : Micheline Garel, N. Lelong, B. Blondel
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Chaque année en France environ 200 000 femmes font un avortement spontané. D'un point de vue médical, l'événement est banal, sans gravité, et ne compromet que rarement le succès des grossesses futures. En revanche, des travaux récents provenant surtout d'Angleterre et des Etats-Unis, montrent que des perturbations psychologiques importantes peuvent survenir après un avortement spontané (1-3). Dans l'ensemble, ces travaux insistent sur la nécessité d'aider les femmes à surmonter l'épreuve et plusieurs livres ont été publiés dans le but de leur apporter un soutien psychologique et des informations pratiques (4-5).

Nous présentons ici les résultats d'une étude sur l'importance et la fréquence des réactions dépressives juste après et dans les trois mois qui suivent la fausse couche.

L'étude a porté sur des femmes hospitalisées pour avortement spontané dans les services de gynécologie de deux maternités publiques, celle de Port-Royal à Paris et celle du CHR d'Angers. Ce choix a permis d'avoir un recrutement diversifié sur le plan social, culturel et médical. Chaque femme était contactée pendant son séjour à l'hôpital. Ce premier contact, établi par une psychologue, avait pour but de lui présenter l'étude et de proposer un premier entretien. Celui-ci était non directif et conduit comme un entretien clinique. Un rendez-vous était fixé pour un entretien de recherche trois mois plus tard. Avec l'accord de la femme, ce deuxième entretien était enregistré au magnétophone.

Entre octobre 1986 et décembre 1987, 144 femmes ont eu un premier entretien. Elles étaient 56 à Paris et 88 à Angers. Le deuxième contact a eu lieu en moyenne trois mois après la fausse couche. Quarante-six femmes n'y ont pas participé. Parmi elles, trois femmes à nouveau enceintes ont été temporairement exclues de l'enquête, 43 femmes n'ont pas répondu à la demande de l'enquêtrice.

La dépression juste après la fausse couche a été appréciée à partir de l'impression clinique de l'enquêtrice, du contenu du discours de la femme, de la tonalité globale au cours de l'entretien ; ces éléments ont été regroupés en une variable synthétique en deux classes : réaction dépressive intense et réaction dépressive moyenne ou absente.

A trois mois, l'intensité de la dépression a été mesurée au moyen de critères diagnostiques listés dans la version du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM III) sous la rubrique "épisode dépressif majeur" (6).

Au moment du premier entretien, environ un ou deux jours après la fausse couche, la plupart des femmes sont très affectées et les pleurs sont fréquents au cours de l'entretien. Près d'une femme sur deux (43%) manifeste une réaction dépressive intense. Elles expriment des sentiments d'échec (72%). Deux femmes sur trois ont le sentiment que leurs capacités à être mère sont remises en cause. Elles se sentent coupables (56%), se reprochant leur activité professionnelle et un manque de repos. Presque une femme sur deux exprime un sentiment de vide. Certaines parlent d'injustice ou semblent révoltées (33%) ; d'autres paraissent étonnées, incapables de réaliser et parfois confuses (26%).

A l'opposé, un petit nombre de femmes se disent soulagées après la fausse couche (31%). Parmi elles, il y a des femmes qui ont été choquées par l'hémorragie et la violence des douleurs. D'autres n'avaient pas désiré cette grossesse, ou bien avaient souhaité qu'elle s'interrompe à cause de difficultés à son début.

Les femmes qui ont participé au deuxième entretien, trois mois après la fausse couche sont comparables à celles qui n'y ont pas participé, d'après leurs caractéristiques médicales. La plupart des femmes (66%) ont eu des troubles du sommeil. Il s'agit essentiellement d'insomnies et/ou de cauchemars. La majorité d'entre elles estiment que ces troubles ont un lien avec la fausse couche, de même que la fatigue importante qu'elles ont éprouvée. Des modifications du poids sont moins souvent signalées mais, lorsqu'elles existent, elles sont, dans l'opinion des femmes, également consécutives à la fausse couche.

Au cours des trois mois qui ont suivi la fausse couche, les femmes ont très souvent consulté un médecin, soit un généraliste (63%), soit un spécialiste (62%). Pour une femme sur deux, un des motifs de consultation du généraliste était une difficulté de type fonctionnel (fatigue, malaises, vertiges, migraine), et/ou psychologique (dépression, anxiété, troubles du sommeil). Le recours aux anxiolytiques, aux somnifères ou aux antidépresseurs est assez fréquent pendant cette période, de même que la consommation de vitamines ou de fortifiants. La plupart de ces médicaments ont commencé à être utilisés à la suite de la fausse couche (dans 62% des cas pour les hypnotiques et les psychotropes, et dans 70% des cas pour les vitamines ou les fortifiants).

Selon les critères du DSM III, 51% des femmes ont présenté les signes d'un "épisode dépressif majeur" dans les trois mois qui ont suivi la fausse couche.

Au moment du deuxième entretien, la plupart des femmes estimaient que la prise en charge devait être améliorée (86%). Les suggestions les plus fréquentes concernaient une meilleure information sur les causes, les traitements et les conséquences de la fausse couche et davantage de discussions avec les médecins. Le versant psychologique de cette prise en charge était également mis en avant : 43% des femmes souhaitaient que leurs difficultés psychologiques soient prises en considération et 32% estimaient qu'il faudrait proposer un soutien psychologique après une fausse couche. Pour 15% des femmes, il aurait été réconfortant de pouvoir rencontrer d'autres femmes ayant vécu la même expérience.

Ce travail a montré l'importance et la fréquence des réactions dépressives après un avortement spontané ainsi que les symptômes fonctionnels et la consommation médicale qui leurs sont associés.

Peu d'études ont tenté d'évaluer la fréquence des troubles dépressifs suivant une fausse couche et de la comparer à une population de référence. En Angleterre, Friedman et Gath ont contacté toutes les femmes ayant été hospitalisées pour fausse couche au cours d'une période donnée (67 femmes) (1). Ils ont évalué leur état psychique un mois après la fausse couche et ont observé 48% de pathologies psychiatriques, dans le registre des troubles dépressifs. Dans leur conclusion, ils observent qu'un avortement spontané pourrait multiplier la fréquence de cette symptomatologie environ par quatre puisqu'en en Angleterre cette fréquence est d'environ 10% à 12% dans la population générale des femmes. L'augmentation du risque de dépression est sensiblement la même dans notre étude. Trois mois après un avortement spontané, nous avons observé que 51% des femmes présentaient les signes d'un "épisode dépressif majeur" or, une étude utilisant le même indicateur sur un échantillon de femmes françaises, âgées de 18 à 49 ans, ayant consulté un généraliste, mentionne une fréquence de 11% (7). Cet accroissement du risque de dépression peut être mis en parallèle avec l'augmentation de la consommation de psychotropes et d'hypnotiques qui est presque multipliée par trois après une fausse couche. Nous avons en effet relevé que 29% des femmes ont eu recours à des tranquillisants et des somnifères alors que, d'après l'enquête INSEE-CREDES, le pourcentage est de 11% dans la population générale des femmes du même âge (8).

Dans l'étude de Friedman et Gath (1) comme dans celle que nous avons réalisée, la fréquence de la dépression peut sembler élevée. Les deux enquêtes ont concerné des femmes hospitalisées, donc particulières par rapport à l'ensemble des femmes qui font une fausse couche. Toutes les femmes dans l'étude anglaise et 90% des femmes dans l'échantillon français ont eu un curetage sous anesthésie générale. Cela n'est pas la règle pour toutes les fausses couches surtout quand elles sont précoces. Quelques témoignages de femmes qui ont vécu les deux types d'expérience montrent que, par comparaison avec une fausse couche "à domicile", une fausse couche "à l'hôpital" est plus anxiogène et la dépression qui s'ensuit plus importante.

Ce travail a non seulement montré que pour les femmes une fausse couche n'est jamais banale mais que dans une proportion importante de cas elle pouvait provoquer des réactions dépressives intenses. Ces résultats devraient permettre de sensibiliser les soignants et l'entourage en général. Pour améliorer la prise en charge après une fausse couche, il faudrait que les femmes aient la possibilité de discuter davantage avec les médecins et être mieux informées sur les causes et les conséquences possibles d'une fausse couche. Ces informations leur permettraient d'atténuer leurs sentiments de culpabilité. Il faudrait également que leur souffrance psychique soit prise en compte au moment de la fausse couche et dans les mois qui suivent et que la possibilité d'un soutien psychologique leur soit offerte. A la fin de ce travail, nous avons publié, en collaboration avec Hélène Legrand, gynécologue, un livre destiné aux femmes, à leur entourage et aux soignants qui les prennent en charge (9). Notre désir était de répondre à la demande d'informations médicales et de restituer une partie de ce qui nous avait été dit aux femmes concernées.

Références

1-Friedman T., Gath D., The psychiatric consequences of spontaneous abortion. Br J Psychiatry, 1989, 155, 810-813.
2-Stack JM., Psychological aspects of early pregnancy loss in Huisjes HJ, Lind T eds. Early Pregnancy Failure. Churchill. Livingstone, Edinburgh, 1990, 212-223.
3-Turner M-J, Flanelly GM, Rasmussen MJ, Ryan R, Cullens S, Maguire R, Strounge JM., The miscarriage clinic : an audit for the first year. Br J Obstet Gynaecol, 1991, 98, 306-308.
4-Oakley A, MC Pherson A, Roberts H. Miscarriage. Fontana, London, 1984.
5-Williamson W. Miscarriage. Walker, New York, 1987.
6-DSM III. Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Pichot P, Guelfi JD, Masson, Paris, 1985.
7-Fuhrer R., Rouillon F., Psychotropic drug prescriptions in French primary care attendees: Prevalence and relationship with depressive disorders. (abstract) in proceedings of: Symposium on Psychiatric Epidemiology and Social Sciences, Oslo, 1991, p. 20.
8-Lecomte T., Classes pharmaceutiques, consommation selon l'âge et le sexe. CREDES, Paris, 1990.
9-Garel M, Legrand H., Une fausse couche et après? Albin Michel, Paris, 1995.