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Wilhelm Reich et la révolution sexuelle
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°107 - Page 24-25 Auteur(s) : Olivier Douville
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Wilhelm Reich et la révolution sexuelle

La collection Punctum est une bonne aubaine pour tous ceux à qui il importe de lire des destins insolites, des biographies d'hommes et de femmes aux engagements d'exception, dans les domaines de la politique, des arts ou des sciences. Frédéric de Rivoyre a fait le choix d'y loger une biographie d'un disciple rebelle de Freud, Wilhelm Reich, dont on parle de moins en moins en France, alors qu'avec Fromm, il fut pour beaucoup dans une persistance du freudo-marxiste chez les intellectuels et les thérapeutes marqués par mai 68 et par les effets idéologiques immédiats de cette brève révolution : prétention à la libération des moeurs et de la sexualité, mise en brèche des répressions "bourgeoises", "droit au plaisir", etc.. Que ces slogans sonnent aujourd'hui assez périmés n'est qu'à moitié bon signe. Et trop de professionnels vertueux attribuent encore au bouleversement de 68 la raison des incertitudes idéologiques contemporaines. Y aurait-il pourtant encore un danger à évoquer Reich ? Ou, réduit à ses archaïsmes et à l'échec de ses espoirs, le psychanalyste dissident était-il à moyen ou court terme condamné à l'oubli ? Fritz Zorn aura-t-il été un des derniers écrivains à évoquer encore, dans son Mars, cette figure ?

Frédéric de Rivoyre est psychanalyste et a longtemps enseigné l'histoire des psychothérapies à l'Université. Et il lui semble que l'examen de la pensée et de la trajectoire de Reich peut nous éclairer sur de nombreux bricolages que des psychothérapeutes proposent de nos jours. Sans se faire procureur, ni, surtout rejoindre les maigres rangs des bien rares thuriféraires de Reich, il sait raconter avec exactitude et tendresse les périples de cet homme qui, pour avoir rêvé une humanité heureuse car enfin réconciliée avec le plaisir, s'est tourné vers la psychanalyse et vers le marxisme, à un moment -celui d'un autre "Reich" (le troisième en l'occurrence)- où plus d'un firent des choix plus conformistes. Et nous cheminons alors, par la grâce de l'écriture du biographe, toujours juste et jamais pesante, sur au moins trois pistes. D'abord, F. de Rivoyre évoque la vie de Reich, avec cet aspect d'éternel exilé : les voyages, les fuites, les lieux de refuge transitoires de l'Allemagne berlinoise au Danemark, puis aux États-Unis, la Russie et la rencontre avec la pédagogue Véra Schmidt qui, dans son jardin d'enfant, utilise la psychanalyse. On découvre aussi le formidable appétit de lecture, lui qui fit de Marx et des anthropologues dont, au premier plan, Malinowski, ses principales sources d'inspiration extra-freudiennes.

Semblant avaler les difficultés propres à ces textes, Reich en déduisait des conceptions générales sur les liens entre misère sociale et misère sexuelle. Il voit dans le marxisme un levier qui permettra de libérer les opprimés, vision des choses propres à de nombreux intellectuels, mais assez rare chez les psychanalystes de son temps, à l'exception de la dite "gauche freudienne" (O. Fenichel, S. Bernfeld, puis E. Fromm, donc). A bien des égards Reich reste un pionnier mal reçu, mal entendu et, la plupart du temps, persécuté. C'est une campagne ignominieuse, antisémite qui le fait quitter l'Europe pour le Nouveau-Monde, où bien des années après, une avalanche de calomnies dans la presse à sensation (et tout particulièrement dans le Harper's Magazine) lui vaut d'être interpellé par la justice. Se défendant en récusant les procédures de la justice américaine qui avait déjà ordonné, un an auparavant, que périsse dans les flammes d'un incinérateur la quasi-totalité de son oeuvre, il est condamné à la prison où il décèdera.

Reich n'a peut-être jamais cessé de vouloir être un martyr écrit de Rivoyre (page 103), il n'empêche, une telle volonté a pour mérite de mettre au jour toutes les volontés et les ferments de répression et de meurtre de la pensée qui vont du nazisme au politiquement correct de la prude Amérique. Vient ensuite une seconde piste, soit une longue réflexion qui traverse tout le livre sur la vie de l'institution psychanalytique du temps de Freud, les tensions, les filiations et les scissions qu'elle connut. Les manoeuvres d'appareil aussi. La réception quasi-nulle de l'analyse que Reich fit du Nazisme et du fascisme et des nouveaux aspects de la psychologie de masse qui ébranlaient alors l'Europe jusqu'à l'horreur peut, avec le recul du temps, atterrer. Reste à de Rivoyre à tenter une critique des thèses de Reich. Et à nous proposer une tentative d'explication de ce qui finira par culminer dans une sorte de rêverie paraphrénique de quête de l'orgone, principe divin qui guérira le monde, du moment qu'on laisse Reich prophétiser à sa guise sur le salut sexuel de l'humanité.

Sans vouloir céder aux illusions d'un déterminisme trop rigide, F. de Rivoyre indique bien comment le refus de prendre en considération les liens entre libido et pulsion de mort a pour conséquence ce retour à la confusion pré-freudienne entre répression et refoulement. Si est omise la référence à la pulsion de mort en ce qu'elle organise le sexuel, il est inéluctable d'en revenir à des théories souvent fumeuses de l'énergétique et qui donnent de plus en plus de place à des impératifs stéréotypés de bien-être et de vie harmonieuse. Par ce précis démontage, le texte de F. de Rivoyre éclaire les soubassements idéologiques de bien des entreprises dites "psychothérapeutiques" aujourd'hui.