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Eros aux mille visages
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°27 - Page 9-10 Auteur(s) : Serge Lebovici
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Eros aux mille visages

Dans son dernier ouvrage, Joyce McDougall nous montre une fois encore -et avec quelle habileté!- que le psychanalyste peut élaborer ses hypothèses théoriques à partir d'une expérience clinique sincèrement décrite. Mais on voit notre amie s'engager davantage dans cette direction. Elle est en effet conduite à tenter d'interpréter un rêve personnel à consonance homosexuelle survenu après un rêve de même aspect chez sa patiente. Pour son compte l'analyste venait précisément de vivre une scène où son compagnon lui reprochait un fait exact, à savoir de l'avoir abandonné le soir, précisément au moment où elle réalisait qu'aucune de ses deux analyses, conduites l'une et l'autre par des collègues du sexe masculin, ne l'avait exposée à ce type de matériel. Elle décida donc de travailler sur ce problème qui la maintint éveillée toute la nuit.

Joyce Mc Dougall, grâce à l'analyse de ce rêve, consacré au fait que sa mère aurait été jalouse d'elle, va comprendre qu'elle eût surtout voulu que son père la préférât à sa mère. Une telle conclusion qui témoignait que toute contre-identification à sa patiente pouvait être niée, n'apaisa pas l'analyste qui dut finalement conclure que, comme cette dernière, elle ressentait qu'elle enviait en fait les relations de sa patiente avec sa mère. Cette dernière faisait l'objet des fantasmes masturbatoires de sa patiente; c'est du moins ce que nous apprenons : son analyste lui demanda si cette hypothèse était valable, ce qu'elle confirma, non seulement par son acquiescement, mais aussi par l'afflux de matériel dans ce sens. Mais nous apprenons aussi que cette interprétation fut rendue possible grâce à la contre-identification de la psychanalyste à la mère de cette patiente, ce qui permit à Joyce McDougall de comprendre son silence avec cette patiente comme l'attente qu'elle puisse devenir aussi le "trésor érotique" de son analyste. "Mais de mon côté, je dus prendre conscience de ma tendance contre-transférentielle à l'investir, elle aussi, en tant que "trésor libidinal", dans la mesure où ses séances me poussaient à écrire beaucoup autour de sa problématique et surtout à consigner ce que notre voyage analytique m'enseignait de précieux pour la compréhension, non seulement de ma fonction analytique, mais aussi de ma sexualité féminine dans ses couches les plus profondes"(p.53). Une des conclusions de cette lecture est de nous ramener au chapitre précédent de ce livre. On y lit comment les difficultés éprouvées par un patient au cours d'un traitement l'amènent à réfléchir, voire à consigner ses réflexions par écrit, ce qui ne diminue pas l'importance des réalités contre-transférentielles et des découvertes à quoi elles mènent. Dans le cas présent, il s'agit de l'importance de l'homosexualité dans les composantes de la sexualité féminine.

C'est là une question sur laquelle Joyce McDougall brosse un excellent tableau de la littérature analytique, complété par ses vues personnelles à propos de l'homosexualité féminine primaire et de l'étude de la théorie de la libido homosexuelle. Elle la considère comme inscrite dans une constellation :

-elle sert d'abord à affermir l'image narcissique de la femme

-si la jeune fille peut renoncer à son désir d'être du sexe masculin, cela renforcera sa capacité à bénéficier de bonnes relations amoureuses. La relation de la mère avec ses enfants est chargée d'investissements homosexuels. Les activités artistiques et créatrices seront très investies.

-enfin désexualisé, cet investissement homosexuel est une source essentielle de réalisations affectives chaudes et riches.

C'est aussi sur la base d'un exemple clinique que Joyce McDougall nous propose un débat fondamental sur la sexualité et la créativité : nous y reviendrons. Mais il faut souligner la richesse des exemples qui lui permettent de discuter :

-de la psychosomatique à partir de ses travaux sur la sexualité archaïque,

-des organisations néo-sexuelles, celles qu'elle regrette de voir désignées sous le nom de perverses et où elle se réjouit de la possibilité d'accepter la bisexualité. Elle y oppose les néo-besoins à propos desquels elle oublie, je le crains, de citer Michel Fain.

On suit donc Joyce McDougall dans sa recherche d'un nouveau paradigme psychanalytique qui nous permette d'échapper aux sectes de la psychanalyse. Elle dénonce à ce propos les héros charismatiques et prône l'idée que les analystes doivent avant tout assurer la survie psychique, ce qui suppose qu'ils n'aient aucune règle de "normalité" à imposer et qu'ils aient pour objectif de respecter la liberté créatrice de chacun. On l'a lu dans le chapitre III de cet ouvrage : Benedicte a retrouvé son énergie créatrice en reconstruisant ses identifications bisexuelles. C'est à ce qu'il me semble, ce qu'a éprouvé une de nos collègues, Véronique Lemaitre, analyste jungienne qui a su utiliser les fruits de sa lecture de cet ouvrage pour visiter l'exposition récemment consacrée au peintre Bacon. Je ne veux pas m'empêcher d'évoquer ce travail qui dit bien l'effroi qui guettait le visiteur. "Il me semble bien que le propos si dynamique et généreux de J. McDougall m'a aidée à m'identifier au peintre et à le suivre dans son effort pour dégager le vivant de ce qui tend à l'étouffer." Véronique Lemaitre écrit plus loin "mais mon propos n'est pas de balbutier une psychanalyse sauvage de l'artiste à partir de son oeuvre; il m'a semblé plutôt y voir une illustration de la thèse de J. McDougall selon laquelle on pourrait lire que l'oeuvre d'art est réalisation déplacée du désir incestueux de donner un enfant à chacun de ses parents sous la forme d'une création parthogénétique où l'artiste serait à la fois homme et femme". Winnicott s'est, on le sait, intéressé à Bacon, en particulier dans son travail intitulé "le rôle du miroir de la mère et de la famille dans le développement de l'enfant"(1966). Il écrivait : "je pense à cet artiste de notre temps, exaspérant, habile, qui relève un défi et ne cesse de peindre des visages humains déformés. Dans la perspective qui est ici la nôtre, ce Francis Bacon se voit lui-même dans le visage de sa mère, mais avec une torsion en lui ou en elle, qui nous rend fous, et lui, et nous."(p.157). Cette citation me semble montrer que Winnicott voulait définir ici la ressemblance désirée par le bébé de lui-même avec sa mère, lorsqu'il la regarde comme dans un miroir. Il "co-créé" avec elle sa propre image et contribue ainsi à la maternalisation de sa mère.

Notre jeune collègue va terminer son travail en comparant le psychanalyste au créateur : "le psychanalyste va offrir, grâce à la particularité de son écoute, le matériau dont l'artiste va jouer pour se donner naissance à lui-même" et elle ajoute : "cette écoute qui ne donne prise ni au discours informatif ni au discours séducteur permet à D.Widlocher de décrire le processus du "co-pensé" qui n'est pas loin du co-créé empathique", une notion que je remercie Véronique Lemaitre d'avoir reprise dans certaines de mes contributions pour expliquer les effets "enactants" du contre-transfert, surtout à l'oeuvre dans les consultations thérapeutiques. Le peintre, le bébé et la psychanalyste seraient ainsi occupés par la même énigme. Cette dernière proposition me convient parfaitement et j'espère qu'elle sera également adoptée par l'auteur de l'ouvrage que nous venons de présenter et qui mérite, on l'a compris, l'attention de très nombreux lecteurs.