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Les forces de la destinée
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°27 - Page 10-13 Auteur(s) : Bernard Golse
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Les forces de la destinée

Les Éditions Calmann-Lévy, et il faut les en remercier, nous offrent - quelques sept ans après sa parution originale en Anglais - la traduction française du livre de Christopher Bollas, "Les forces de la destinée ", ouvrage qui, me semble-t-il, ne court pas le risque de laisser indifférent. I

l s'agit, en effet, d'un texte inventif, non académique et qui ouvre au fond sur deux perspectives principales : d'une part, une théorie du développement du vrai self et d'autre part une théorie revisitée de la cure, ni plus, ni moins ! Comme on le voit, si D. Widlocher a pu dire que la grande majorité des écrits psychanalytiques avaient plus souvent une fonction de réassurance identitaire qu'une valeur scientifique ou créative au sens strict, le livre de Ch. Bollas échappe très largement à cette critique, ce dont j'espère rendre compte dans les quelques lignes qui suivent. Christopher Bollas, d'origine américaine, exerce la psychanalyse à Londres et il est membre de la Société Britannique de Psychanalyse. Comme tel, il se réfère principalement à D.W. Winnicott et à W.R. Bion mais, et la chose n'est pas si fréquente chez les analystes anglo-saxons, sa pensée s'appuie à de nombreuses reprises sur les travaux de J. Lacan, d'A. Green ou de J. Mc Dougall. Le lecteur français ne se trouve donc pas fondamentalement déconcerté. En revanche, le style de Ch. Bollas est extrêmement personnel, fait d'une grande liberté, sur fond de simplicité et de profondeur. L'objectif du texte comportant intrinsèquement une certaine dimension phénoménologique, on pense parfois en le lisant - mutatis mutandis - à l'ouvrage fameux d'O. Sacks : "l'homme qui prenait sa femme pour un chapeau" ... Manière de dire qu'à travers des mots de tous les jours, Christopher Bollas tente de nous faire partager l'intimité de certains vécus existentiels et ceci tant sur un plan psychologique et développemental (au bon sens du terme) que sur un plan psycho-pathologique. Remercions-le d'y parvenir souvent. Signalons enfin que Christopher Bollas a publié en 1987 un premier ouvrage auquel il se réfère ici à plusieurs reprises. Ce livre était intitulé "L'ombre de l'objet" (titre d'ailleurs repris sans vergogne et dans une autre optique en France par Marie Moscovici !) et il se proposait alors comme une étude psychanalytique de la "Connaissance impensée", concept Bionien qui réapparait également dans ce nouveau texte.

Mais venons-en au fond.

Le livre se compose de deux parties. La première constitue un exposé de diverses conceptions théoriques personnelles de l'auteur tandis que la seconde les illustre en quelque sorte par six applications cliniques. La thèse principale de Christopher Bollas est annoncée dès la première page du livre, comme en exergue : "L'idiome humain est ce trait distinctif de la personne (ou de la personnalité) qui accède à l'existence à travers la sélection et l'utilisation personnelles de l'objet. Dans ce sens restreint, « être » équivaut à « s'approprier » ". À partir de là, Christopher Bollas va s'appliquer à définir ce qu'il dénomme une "pulsion de la destinée", terme qui selon lui "s'applique au besoin de chaque individu d'exprimer et d'élaborer son idiome à travers le choix et l'usage des objets". Il ajoute : "c'est une forme de l'instinct de vie par laquelle le sujet cherche à accéder à son être véritable grâce à l'expérience qui libère ce potentiel". Autrement dit, si D.W. Winnicott s'est en quelque sorte échiné à définir et à décrire le "faux self", on peut avancer que d'une certaine manière, Christopher Bollas poursuit l'ouvre Winnicottienne en tentant de définir et de décrire le vrai self, et ceci... en l'attaquant de front ! Travail qui le mène finalement à cette sorte de conclusion très anglo-saxonne : "A certains égards, le vrai self est en fait l'expérience. Il représente la nature de l'action spontanée qui permet l'accomplissement des expériences du self qui constituent le caractère du vrai self ".

Plusieurs remarques s'imposent alors pour un lecteur français.

Première remarque

Christopher Bollas distingue très utilement les concepts de destin et de destinée en faisant toute sa place à l'effet de rencontre (pages 51 & sq.). Il se situe là dans la double filiation de S. Freud et de D.W. Winnicott. Comme on le sait en effet, S. Freud était en quelque sorte plus destinal que développemental.

Dans les "Trois essais sur la théorie de la sexualité", son chapitre sur les pulsions ne s'intitule-t-il d'ailleurs pas "Pulsions et destin des pulsions" et non pas "Pulsions et développement des pulsions" ? Ce qui montre bien, pour ceux qui en douteraient encore, que S. Freud n'avait pas du développement psycho-sexuel une vision purement biologique, programmée et endogène mais bel et bien une vision mixte, endogène et exogène, à l'interface, à l'entrecroisement exact du biologique et du relationnel. Mais le destin n'est pas encore la destinée et c'est là que se situe le travail de Christopher Bollas en référence aux concepts de vrai et de faux self de D.W. Winnicott. Pour Christopher Bollas en effet, la notion de destin peut être utilisée "pour définir le sentiment, déterminé par l'histoire de sa vie, qu'une personne peut avoir lorsqu'elle sent que son vrai self n'a pas été acccompli, ni facilité dans l'expérience vécue".

La notion de destin renvoie donc au concept de "faux-self" alors que celle de destinée renverrait au contraire à l'évolution du vrai self. La pulsion de destinée représenterait ainsi la force de l'idiome du sujet qui tend vers la constitution du self véritable, au carrefour même des potentialités endogènes propres de l'individu et des diverses rencontres qu'il fera quant à ses objets, effet de rencontre qui inclut à la fois la manière dont il utilisera ces objets et la manière dont ceux-ci se laisseront ou non utiliser de manière féconde (la mère, en premier lieu).

Sans vouloir brouiller les cartes, je dirais volontiers que la destinée, au sens où l'entend Ch. Bollas, correspond un peu au destin selon les grecs anciens pour lesquels il n'y avait de justice pour un individu donné que si celui-ci avait pu, au cours de sa vie, accomplir son véritable destin. À ceci près, cependant, que la destinée de Christopher Bollas se fonde sur un vrai self immanent et intrinsèquement humain alors que le destin de l'antiquité grecque se fonde quant à lui sur un horizon assigné, d'essence divine et extrinsèque à l'individu qu'il transcende. Mais dans un cas comme dans l'autre, il y a, me semble-t-il, l'idée d'adéquation aux virtualités profondes du sujet.

Deuxième remarque

L'ouvrage de Christopher Bollas repose à mon sens, une nouvelle fois et différemment, la question des rapports entre la théorie des pulsions et la théorie des relations d'objet. On sait qu'il y a là le terreau de toutes les polémiques entre la psychanalyse européenne et la psychanalyse anglo-saxonne, pour radicaliser les choses de manière un peu trop schématique. Entre théorie des pulsions et théories des relations d'objet, l'écart apparaît en effet comme à la fois minuscule et crucial. Minuscule car les pulsions sont les "grandes quêteuses d'objet" que l'on sait (S. Freud) et parce qu'il n'y a pas d'objet qui puisse s'inscrire psychiquement sans un double investissement pulsionnel (d'amour et de haine). Mais crucial aussi et c'est là le point qui nous interpelle à travers le livre de Christopher Bollas. La théorie des pulsions délimite en effet en quelque sorte un en-deçà de l'objet, registre freudien par excellence qui ouvre sur toute la métapsychologie de l'absence. La théorie des relations d'objet en revanche, qui décale le regard vers l'objet ouvre quant à elle sur toutes les dérives - si souvent dénoncées - de la métapsychologie de la présence.

Le changement de vertex, comme aurait dit W.R. Bion, est donc d'importance. La position de Christopher Bollas apparaît alors comme une sorte d'entre-deux (on n'ose pas dire de compromis) puisqu'elle essaye de contenir dans le même regard et le vrai self et l'objet en soutenant l'idée que le vrai self ne peut se construire, s'élaborer et se révéler qu'à travers ses manipulations et ses expérimentations de l'objet; Ch. Bollas exprime les choses en termes pulsionnels et un thème se perçoit facilement en filigrane : la pulsion sans objet est un mythe, l'objet sans pulsion est un leurre... Le vrai self s'enracine très précisément en leur point de rencontre. L'approche est donc séduisante et elle est surtout pragmatique : c'est dans la manière dont le sujet utilise ses objets qu'il édifie et dévoile son self (vrai ou faux, selon les cas). Malgré tout, et telle est en tout cas ma lecture de ce livre, la balance penche ici plutôt du côté de la théorie des relations d'objet et de ce fait la question de la sexualité infantile, au sens freudien du terme, se voit un tout petit peu marginalisée, cette désexualisation allant comme toujours de pair avec une évacuation pure et simple du principe de plaisir-déplaisir, dès lors que la recherche de l'objet prime sur la question de la source pulsionnelle des processus en jeu.

Troisième remarque

Tout naturellement, à partir de cette conception des choses, Christopher Bollas se trouve amené à conceptualiser une nouvelle théorie de la cure ou plutôt de la direction de la cure puisque l'analyste s'offre ainsi à l'analysant comme un objet, si ce n'est comme un nouvel objet qui va alors lui permettre de déployer, dans les bons cas, son vrai self demeuré en jachère. Dans cette perspective, l'analyste doit donc se présenter, non pas comme un objet ou un miroir neutre, mais comme un objet vivant ce qui conduit l'auteur à proposer, quant au rôle de l'analyste, ce qu'il désigne sous le terme d'une véritable "théorie du sujet". Christopher Bollas avance ici le concept de "dialectique de la différence", et ceci le porte à réfléchir sur la technique de l'interprétation ainsi que sur la notion d'insight qui, pour lui, se fonde sur un "retour topographique" (p. 130) lequel participe à la pulsion de destinée en permettant à l'analysant d'utiliser une idée analytique comme un nouvel objet psychique ayant à faire un aller et retour entre les systèmes conscient et pré-conscient. On voit bien comment cette théorie de la technique s'enracine dans la vision que défend Christopher Bollas à propos de l'instauration du vrai self et du déploiement de l'idiome de l'analysant. De cette théorie de la technique découle alors une reformulation du travail de l'analyste au niveau de son contre-transfert qui n'est pas sans rappeler, comme un écho lointain, les idées de S. Ferenczi quant à la "technique active". L'auteur, à travers plusieurs vignettes cliniques, nous montre la valeur opérationnelle de ses conceptions, et notamment auprès de patients non-névrotiques - non-psychotiques voire de patients très jeunes comme Elena (p. 109). Tout l'intérêt du travail de Christopher Bollas est cependant, me semble-t-il, de reconceptualiser le processus de la cure sous le sceau du concept de vrai self Winnicottien même si on ne peut s'empêcher de ressentir parfois quelques relents réparateurs quant aux temps manqués du développement précoce de l'analysant. La seconde partie de l'ouvrage permet, nous l'avons dit, une illustration clinique de ces différents concepts théorico-cliniques. N'ayant pas le loisir de les détailler ici, je laisse au lecteur le plaisir de les découvrir par lui-même au travers de textes cliniquement très riches et très heuristiques.

je ne ferai que citer les six chapitres qui composent cette deuxième partie du livre.

" La personnalité fantôme" qui permet à Christopher Bollas de proposer le concept très intéressant d'"identification projective évidante" ainsi qu'une élaboration qui n'est pas sans rappeler les travaux de N. Abraham et M. Torok sur les notions de "crypte" et de "fantôme" (eux aussi !) ainsi que ceux de M. Klein et de F. Tustin sur les "îlots autistiques".

"Le trip" qui nous donne une nouvelle approche de la personnalité toxicomaniaque comme recherche pathologique de l'idiome entravé.

"L'anti-narcissisme" comme obstacle à la pulsion de destinée.

"Le traumatisme de l'inceste" centré sur le concept de "renversement topographique" puisque "l'acte du père inverse l'orientation du désir sexuel de l'enfant" et instaure chez l'enfant violé(e) une "paranoïa secrète" en tant que peur paralysante de toute inversion des processus psychiques en général. L'avant-dernière illustration intitulée

"Ne crée pas de soucis à ton père !" repositionne les différents registres et les différents temps du maternel et du paternel.

La dernière illustration enfin, "Séries historiques et processus de conservation" offre au lecteur une analyse passionnante des rapports entre l'idiome humain et la mémoire, analyse relativisant pourtant un tant soit peu les effets d'après-coup. D'où quelques pages très intéressantes sur les souvenirs-écrans et le concept d'a-venir comme vision du futur et "commémoration" de notre self et de notre idiome. Tel est donc le panorama très vaste, tant clinique que théorique, que nous révèle la lecture de cet ouvrage fort original et fort créatif. Puisse-t-il jouer pour le lecteur français comme un nouvel objet susceptible de l'aider dans l'établissement de son idiome et de son self psychanalytique propres ! La découverte de cet ouvrage imagerait ainsi utilement son contenu et ce d'autant que notre liberté de pensée et notre espace de critique s'y trouvent naturellement foncièrement respectés.