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Ethnopsychiatrie des Indiens mohaves
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°27 - Page 13-15 Auteur(s) : Simone Valantin
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Ethnopsychiatrie des Indiens mohaves

Georges Devereux donne à lire, dans cet ouvrage dédié à R. Dodds, professeur de grec à l'Université d'Oxford, une monographie détaillée des troubles psychiques observés dans la culture mohave au cours des années 1932-1933, 1936 et 1938 puis revisitée en 1947, 1949 et 195O. Ce livre publié en anglais en 1961 et réédité en 1974 sous le titre «Mohave Ethnopsychiatry : the psychic disturbance of an indian tribe», traduit récemment en français, complète d'autres travaux cliniques de G. Devereux tels « Psychothérapie d'un indien des plaines» et s'avère être la source d' articles théoriques de l'ouvrage « Essais d'ethnopsychiatrie générale » (Normal et anormal, l'Ethnopsychiatrie comme cadre de références).

Il s'agit comme le dit l'auteur d'une « contribution à la branche de l'anthropologie qui étudie la science primitive » et de montrer au-delà de l'intéret descriptif suscité par la compréhension intuitive et empathique des troubles psychiques, de suivre l'élaboration systématique que suscitent certaines conduites pathologiques, dans la culture mohave. Se construit sous nos yeux un champ épistémologique nouveau à l'époque, appelé ethnopsychiatrie : G. Devereux cite fréquemment dans cet ouvrage S. Freud et A.L. Kroeber mais aussi K. Abraham et S. Ferenczi, plus rarement R. Benedict et J.G. Bourke. C'est d'ailleurs après la découverte de la culture mohave et de ses « dons » exceptionnels pour la compréhension de la maladie mentale et des énigmes de la folie, du suicide, de la maladie somatique à travers les processus oniriques et leur interprétation par le « chamane », que l'auteur accèdera au « savoir » psychanalytique et s'initiera à l'approche psychodynamique des troubles mentaux.

Une préface de l'auteur rappelle deux points de vue méthodologiques essentiels : refuser le relativisme culturel pratiqué dans les recherches « Culture et personnalité », ce qui implique de choisir une conception « absolue et culturellement neutre c'est-à-dire psychanalytique » des faits culturels; constater qu'une culture aussi permissive soit-elle, n'est pas exempte de troubles psychologiques et de conflits. Un troisième point de vue complémentaire du premier y est aussi présent : une conduite présente dans une culture trouve son équivalent dans un fait clinique de la psychiatrie occidentale ou du corpus psychanalytique. Par exemple, l'incrédulité des mohaves à l'égard de la psychose de leurs « déités » est équivalente à celle refoulée des enfants à l'égard de leurs parents malades psychiquement. Le récit de la dégradation psychique et somatique d'un héros mythique mohave rappelle mot pour mot le tableau clinique de la schizophrénie. Ces trois points de vue aboutissent en effet à trouver à travers l'expérience ethnopsychanalytique des similitudes de base dans les réalités humaines et non des différences. Ainsi les maladies mohaves attribuées à une attaque en rêve des chamanes devenus sorciers ou l'imputation des troubles au sujet ou la confusion entre agents internes et externes sont-ils des modes d'expression pathologique reconnaissables dans les processus psychiques psychotiques identifiés par la technique psychanalytique.

La culture mohave possède de la maladie des théories étiologiques assez peu systématisées et assez pauvres. Le rôle étiologique de base est donné à un pouvoir, ou à une force en proie à une désorganisation par l'action d'un conflit interne ou d'une cause externe surnaturelle ou naturelle : s'ensuivent conflits, rupture, et confusion des âmes... (des morts, des parents, des fantômes, des étrangers etc...) révélés et traités par le rêve à la fois proche de la réalité et scène privilégiée des tensions. Les rêves de combats, les rêves traumatiques, les rêves récurrents typiques etc . sont clairement identifiés même si la culture ne différencie pas entre elles les maladies organiques ou psychiques.

La médecine mohave est résolument non pharmacologique. Assurée par des chamanes dont l'élection obeit à un processus complexe temporel et conflictuel d'alliance entre leurs défenses névrotiques et caractérielles et l'organisation culturelle, elle use de procédés divers ayant une efficacité calmante sur l'angoisse et dynamisante sur le désir de vivre par l'énonciation des conduites typiques culturellement sanctionnées et supposées impliquées dans la maladie. Pour avancer une nosologie compréhensible, il faudra que l'observateur étranger se livre à une investigation méthodique (questions à des chamanes et des informateurs), à une approche de la cohérence interne « mohave » (plausibilité) construite sur des dénominations possédant un mot-clef en commun et une lecture psychanalytique de ces troubles.

Chaque cas présenté dans la monographie est suivi d'un diagnostic mohave et d'un diagnostic « psychiatrique » ; il appartient à un système classificatoire constitué à partir des 140 observations cliniques. Les cas se rapportent respectivement à des troubles instinctuels (agression, rage homicide, troubles de l'hyperactivité, troubles de la sexualité), à des troubles de l'humeur (syndrome du coeur brisé, de la perte de l'objet d'amour), aux troubles psychiques graves (emprise de certains êtres séducteurs et tout-puissants agissant en rêve). Les observations portent également sur les troubles psychiatriques de l'enfance et de l'adolescence, le suicide et l'alcoolisme. G. Devereux se réfère à des notions, des mécanismes et des symboles psychanalytiques. Citons en premier lieu : la causalité psychique en après-coup (une cause actuelle vient revivifier la névrose préexistante), la présence de chaînes symboliques d'équivalences identificatoires par la possessivité et l'emprise (fantôme équivalent à étranger, équivalent à défunt, équivalent à sorcier, équivalent à déité, équivalent à substances toxiques ou magiques etc), la co-existence de couples d'opposés (ennemis/parents suscitant les mêmes défenses), l'attitude contre-transférentielle comme voie d'investigation diagnostique (le diagnostic ne peut se faire sans motivation et participation du chamane), le sentiment d'inquiétante étrangeté (fantômes des parents ou des conjoints morts faisant retour, pouvoirs magiques aliénant des substances toxiques), la scène primitive (figuration du serpent à deux têtes)... etc .

Citons aussi :

a) le retournement des forces dans leur contraire et sur leur possesseur. Ce mécanisme explique des réactions d'auto-punition et des peurs de contre-agression chez des êtres doués de pouvoirs chamaniques reçus en rêve. Un chamane guérisseur devient un sorcier suicidaire; le pouvoir de chanter chamaniquement aboutit dangereusement ... à devenir guérisseur; les "substances" étrangères reviennent "sur" les Mohaves après un contact (en rêve ou en réalité) et les rendent malades ;

b) la soumission régressive (allant jusqu'à la simulation) à des conduites jouant un role canalisateur et protecteur : certains individus egodystones au caractère incertain et susceptible (le chamane a été un enfant difficile, porté à commettre des actes inquiétants) sont utilisés thérapeutiquement ;

c) la répression : le mésusage de conduites culturelles visant le traitement des conflits sur le mode culturellement acceptable (le chamane est garant de l'organisation oedipienne) se retourne en conduites ostentatoires, excessives, passionnelles insupportables poussant éventuellement à des actes homicides (la contention d'énergie magique ou sexuelle aboutit à la folie);

d) le retour du refoulé (par l'alcoolisme)... etc.

G. Devereux découvre ce terrain peu de temps après son arrivée à l'Université Berkeley où il étudie l'anthropologie. A.L. Kroeber en 1925 avait affirmé l'appartenance de la culture mohave à une « culture du rêve ». G. Devereux décrit à son tour une culture dont les traits relèvent de l'individualisme mais aussi de la solidarité intra-tribale et inter-tribale, dans laquelle la souplesse (voire l'inconstance) des liens interpersonnels, l'intérêt pour les relations sociales, la générosité profuse, le sentiment élargi de propriété, l'intense nationalisme et l'estime de soi sont intriqués de telle façon qu'une sensibilité de la culture aux processus intrapsychiques semble immanente.

Par sa disponibilité aux manifestations oniriques telles le rêve ou la translation des âmes, l'intérêt pour la parole et le narratif, une manipulation verbale humoristique voire obscène des problèmes sexuels, certaines facilités à la régression (l'ivresse n'est pas mauvaise), la préoccupation identitaire (le voyage en quête de nom), la neutralisation des actions persécutoires des personnages de rêve par l'institutionnalisation de la sorcellerie, son enracinement «dans des satisfactions érotiques matures», la culture mohave offre à l'individu troublé des produits culturels « prémodelés » et au malade mental, une grande indulgence comme une relative considération sociale lorsqu'une crise est achevée. La tolérance à l'égard de certaines conduites existe (travestissement féminin et masculin), l'interprétation de certaines conduites (l'inceste) en termes relationnels existe, la dédramatisation des conflits familiaux est opérante (rupture, abandons) bien que la fragilité des investissements objectaux soit grande. L'éducation des enfants est ouverte et permissive comme l'est l'acceptation de l'enfant quelque soit l'ampleur et l'instabilité des parentèles : on veillera sans cesse à ce que sa faim d'amour soit comblée . L'homicide est rare (les seuls meurtres connus sont ceux de sorciers et encore sous l'influence de l'alcool); la névrose de contrainte (« symptômes obsessifs-compulsifs ») est absente. Les formes affirmées de perversions sont inconnues. La différence entre conduites sexuelles normales et perverses est nette.

L'intérêt de l'auteur et l'attachement contre-transférentiel à l'égard de la culture mohave, on l'aura compris, sont très forts. Cette culture, lui, G.Devereux, le «homeless» venu d'Europe et dont le voyage commence, en est pénétré et la pénètre : « je me suis davantage senti chez moi parmi eux que n'importe où au monde » dira-t-il des Mohaves dans la conclusion du livre... « La culture mohave n'est jamais un système clos à aucun moment de son histoire». En proposant une spéculation ouverte sur l'esprit humain, le surnaturel et le supranaturel, la culture mohave fournit selon l'auteur, par son étrangèreté, une bonne distance et un exemple pour repenser notre connaissance de la psychopathologie ...