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Le diagnostic prénatal, aspects psychologiques
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°27 - Page 16-17 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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Le diagnostic prénatal, aspects psychologiques

Accordons-nous un moment de rêverie. Imaginons un groupe de soignants tous concernés par la période prénatale. Constitué de gynécologues-obstétriciens, sages-femmes, pédiatres, psychiatres, échographistes, épidémiologistes, cytogénéticiens, foeto-pathologistes, psychologues... il se réunirait mensuellement et débattrait des enjeux bio-psychiques et éthiques de la grossesse et de ses avatars. Idée originale sans doute, mais en l'état chimérique ! L'argumentaire fataliste est connu depuis l'échec immobilier de la tour de Babel : une telle réunion produirait une cacophonie stérile car cliniciens de l'âme et du corps ne parlent pas plus la même langue que les multiples spécialistes du pré et du post-natal.

Orchestrée par Didier David et Sylvie Gosme-Séguret, la publication de cet ouvrage est un authentique démenti de ce scepticisme encore trop souvent, sur le terrain, source de clivages et de résistances opiniâtres.

Témoignage vivant de six années de fonctionnement d'un groupe fondé justement sur l'interdisciplinarité, ce livre est pour les professionnels de la périnatalité et de la petite enfance une invitation mobilisatrice à l'enrichissement apaisant de ce que les deux animateurs du groupe nomment la « parole multiple et commune » qui favorise l'accueil et la mise en mots de ces « choses indéchiffrables qui arrivent dans notre pratique, à chacun d'entre nous, chaque jour» et qui font «surgir en nous des émotions, des peurs, des paroles». Ces « choses », ce sont la mort, la douleur, la malformation si effractantes dans l'institution maternité, temple moderne de la fécondité.

De fait, à la lecture de cet écrit, il apparaît clairement combien le fil rouge transdisciplinaire de l'abord psychologique du diagnostic prénatal permets de rentrer de plein pied dans la complexité -virtuellement tragique- des multiples visages de la parentalité et de la filiation. Plus encore, à l'instar de l'historique de la foetologie brossé par P. Cesbron, cette fenêtre épistémologique contemporaine révèle avec acuité les dangers défensifs et la potentialité dynamique du « couple parents-soignants » durant l'anténatal.

Lors du suivi coutumier d'une grossesse et en particulier à l'occasion des succesives échographies, il existe un risque de malentendus car parents et opérateur n'ont pas, en dépit des apparences, la même démarche. En regard de l'imaginaire parental, le dépistage objectivant du médecin « est toujours une effraction, un bris de clôture, un viol du secret. Cette effraction serait-elle légitimée par une fonction eugénique? » interroge L. Gourand. Quand une suspicion d'anomalie foetale entraîne un bilan diagnostic dans un centre spécialisé cette question prend toute son ampleur. Il existe alors trois chemins possibles (A. Bizot, A.M. Cazenave-Robert, C. Millot) : soit le bilan s'avère normal, soit il fait apparaître une maladie ou une malformation soignable ou opérable, soit, enfin, l'atteinte n'est pas curable et le « diagnostic prénatal devient le cadre d'une indication d'interruption médicale de grossesse » qu'étudie J.-P. Legros.

Dans ces trois cas, parents et professionnels peuvent schématiquement osciller entre deux polarités. Dans des registres distincts mais en étroite homéostase, ils peuvent se figer de concert dans une paralysie psychique face à la sidération induite par la menace où la confirmation traumatiques d'une anomalie foetale. A contrario, en investissant ensemble des rites réanimant la symbolisation de l'irreprésentable (D. David), ils peuvent établir que l'enfant-foetus, monstrueux ou mort, « appartient à l'humanité, même et surtout si la loi et la société l'en ont exclu » (M. Dumoulin). On accordera une particulière attention aux propositions pionnières de ce dernier auteur qui, avec ses collègues de Lille, propose une critique constructive de la « réalité juridique » et sociale des décès d'enfant en maternité favorisant la prévention des deuils pathologiques. Sur ce même sujet, le rôle éminent de la sage-femme amenée à « accompagner la mort au milieu de la vie » (E. Blanchard) est emblématique.

Le clinicien périnatal sera aussi sensible aux propos éclairants de L. Frémont et J. Israël sur le rôle du père et pas moins à ceux de O. Chouchéna et M. Soulé sur le vécu des grands-parents et de la fratrie lors de ces tragédies. Les thèmes de l'abandon et de l'autopsie sont généralement des candidats privilégiés au refoulement collectif : les écrits de F. Peille et N. Mulliez s'opposent avec un discernement créatif à cette répétition. De son coté, B. Golse, nous rappelle un précieux paradigme théorique utile pour toute réflexion clinique périnatale car profondément générique. Il se réfère à la conceptualisation des « contenants psychiques » initié par W. Bion et résume ainsi le débat en notant : « les parties non nées du foetus sont probablement celles qui n'ont pu être encore contenues par aucun autre psychisme ».

Psychothérapeute en maternité, je remarque à l'issue de cette revue une absence. Je pense aux angoisses parentales de malformation pendant la grossesse. A mon sens, elles auraient mérité une réflexion psychologique et psychopathologique à part entière. Elles sont trop rarement évoquées dans la littérature et pourtant si récurrentes en clinique quotidienne. Le vécu du diagnostic prénatal est certainement, en partie, prédéterminé par la nature structurale variable de cet affect, si représentatif de la signification unique de chaque maternité et central dans la sémiologie d'une stratégie préventive prénatale.

Sur le fond, la rencontre d'un désir parental d'un enfant imaginaire parfait et d'un idéal médical tout puissant peut favoriser une vaine croyance dans la maîtrise de la "nature" dans ce qu'elle a de plus énigmatique : la sexualité, la douleur, la mort. Pourtant, certains dénouements périnatals n'en illustrent pas moins, parfois cyniquement, les limites de cette illusion et le jeu combiné permanent d'Éros et de Thanatos. Merci à D. David, à S. Gosme-Séguret et à tous les membres du groupe de Saint-Vincent-de Paul de nous en livrer, a capella, une mise en scène et en sens, stimulante pour notre clinique.