La Revue

Sauver les enfants
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°9 - Page 10-11 Auteur(s) : Marianne Rabain
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Livre concerné
Sauver les enfants

Ce livre est avant tout une leçon d'histoire. Son auteur, Madame Vivette Samuel, fit preuve toute jeune encore, d'un grand courage en s'engageant dans un combat, pendant la deuxième Guerre Mondiale, pour sauver des enfants juifs menacés de mort. Elle s'est consacrée par la suite, après-guerre, au travail social, faisant figure de pionnière dans l'élaboration des mesures de protection de l'Enfance. Ce livre, paru en avril 1995, vient juste célébrer le cinquantième anniversaire de la victoire des Alliés sur le Nazisme, et de la libération des camps de concentration où périrent des millions de juifs, tandis que d'autres étaient sauvés grâce à la lutte acharnée de militants qui, comme Vivette Samuel, ont refusé de plier sous la loi du plus fort. Vivette Samuel est née à Paris en 1919 de parents juifs originaires d'Ukraine, arrivés en France pendant la deuxième Guerre Mondiale. Pour ceux-ci, la France représentait le pays de la liberté et des droits de l'homme. Le couple Hermann chercha à s'intégrer dans la culture française sans pour autant renoncer à son identité juive, et se fit naturaliser après la guerre. Nahum Hermann, le père, était un homme engagé, qui exerçait le métier de journaliste; il était correspondant de journaux new-yorkais et de Jérusalem.

L'enfance de Vivette Samuel est marquée de l'empreinte de la première Guerre Mondiale. Elle a fait ses études à l'École publique qui lui a enseigné les valeurs de la tolérance et de la laïcité. Elle se destinait à des études philosophiques; elle s'est trouvée confrontée à la montée du nazisme dans les années 30. C'est alors qu'elle a réalisé, non sans mal, la portée de l'exclusion et de la persécution, voyant arriver en France avec angoisse ces flots de réfugiés venus d'Europe Centrale, chassés par la discrimination raciale. C'est dans ce contexte que va se forger son engagement humanitaire futur, d'abord en faveur des Espagnols républicains luttant contre le fascisme, puis en faveur de populations affluant en France, traquées puis déportées par la suite. Ses études sont interrompues par la capitulation française en 1940, et le statut des juifs promulgué peu après par le régime de Vichy. Elle se retrouve alors en zone libre avec sa famille et cherche à s'employer de manière utile. C'est ainsi qu'elle sera recrutée par l'OSE, l'été 1941. Elle y rencontre des personnes exceptionnelles parmi lesquelles le Dr Joseph Weill, André Salomon ou Julien Samuel, son futur mari. Elle accepte un poste d'assistante-résidente au camp de Rivesaltes, c'est à dire d'Internée volontaire. Dans ce camp, au sud de la France, sont entassées, dans des conditions plus que précaires, des familles juives entières, raflées en octobre 1940, dans les pays de Bade et de Wurtemberg, et expédiées en France. C'est dans ce camp que Vivette Samuel va faire preuve de ses qualités de femme d'action. 20 000 personnes sont internées dont 5000 enfants de moins de quinze ans, qui vivent dans des conditions morales et matérielles proches du dénuement. V. Samuel est mandatée par l'OSE pour assurer une présence humaine, une écoute, destinées à soulager un peu de cette misère, mais sa mission est avant tout d'organiser la libération des enfants. Les mères de famille ont compris que la vie de tous est menacée. Elles assaillent le bureau de la permanence de la déléguée de l'OSE pour la supplier de sortir leurs enfants du camp, sachant qu'elles ne les reverront sans doute plus jamais. 400 enfants vont pouvoir ainsi sortir légalement du camp et, pour la plupart, être placés dans des maisons d'enfants de l'OSE. La priorité sera donnée à l'émigration (essentiellement aux États-Unis) pour les enfants étrangers et orphelins. Parmi les enfants évacués, la grande majorité ne retrouveront pas leurs parents. Car neuf dixième d'entre eux sont morts en déportation. Les quelques enfants dont les parents ont refusé l'évacuation seront tous déportés, eux aussi.

L'OSE: Oeuvre de Secours aux Enfants

Il est grand temps de présenter l'OSE (sigle russe qui voulait dire : société pour la protection sanitaire des populations juives). En France, les initiales ont été conservées et signifient : oeuvre de secours aux enfants. L'OSE fut fondé en Russie en 1912 par un groupe de jeunes médecins pour secourir et soigner des populations juives déshéritées ou pourchassées par les pogroms. Très rapidement, cet organisme va s'internationaliser avec toutes les migrations liées à la révolution russe de 1917, puis la montée du nazisme. L'OSE France est crée en 1935 par Lazare Gurvic. Très vite, il faudra faire face à l'afflux des réfugiés juifs venant d'Autriche et d'Allemagne et mettre à l'abri des enfants envoyés de ces pays par leurs parents souhaitant les protéger. Ainsi va se créer une section d'assistance à l'enfance avec l'ouverture des maisons d'enfants. Lorsque la guerre éclate, ces enfants étrangers seront mis à l'abri en zone libre; le siège de l'OSE devra lui aussi être transféré dans le sud de la France où sont mis en place des centres d'aide médicale et sociale pour les réfugiés. Toutes les antennes de l'OSE ne vont cesser, pendant la Guerre, d'aider ces populations juives traquées ou internées, avec trois objectifs prioritaires :1) une aide médicale et humanitaire 2) la libération des enfants 3) leur hébergement en dehors des camps et si possible leur émigration.

L'OSE a travaillé aux côtés d'autres oeuvres laïques ou religieuses catholiques et protestantes, tout à fait officiellement et dans le cadre de la législation de Vichy jusqu'en 1942.

L'été 42 est un tournant de l'Histoire. Pour la première fois des enfants sont arrêtés et déportés. En juillet 42, c'est la rafle du Vel d'Hiv. Après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, les Allemands vont envahir la zone sud, et les rafles vont s'effectuer massivement dans la région lyonnaise, et dans le sud de la France. Fin août 42, les maisons d'enfants deviennent elles aussi dangereuses. Au nom du regroupement familial décrété par Vichy, les enfants placés risquent d'être déportés avec leur famille. L'évacuaion des enfants qui restent dans les camps devient urgente. La décision est prise à l'OSE de passer dans la clandestinité et de dissoudre les maisons d'enfants. C'est Georges Garel, qui fait partie de la Résistance, qui est chargé d'organiser un réseau clandestin qui permettra la dispersion des enfants, la falsification de leur identité et la mise en place de filières de passage vers la frontière suisse.Car, désormais, la vérité sur le sort des déportés est connue.

Ainsi, les militants de l'OSE sont devenus de véritables résistants qui travaillent en étroite collaboration avec d'autres réseaux constitués entre autres, de personnalités laïques ou religieuses (protestantes ou catholiques). Ce livre nous raconte d'une manière très vivante, tous ces événements, un peu comme un journal de bord, un récit précis de cette période noire de notre Histoire et du climat qui régnait dans notre pays sous l'occupation Allemande. Vivette Samuel nous fait ressentir son chemin intérieur; enfant, elle se sentait en sécurité et faisait confiance à son pays et à ses valeurs de liberté et de fraternité. Mais dès l'adolescence, elle va se trouver confrontée à l'exclusion décidée par les institutions françaises en tant que juive, puis au danger de mort. Son engagement à l'OSE va lui ouvrir les yeux : le pays des Droits de l'Homme a accepté l'inacceptable : parquer des familles, puis les livrer ensuite aux Nazis pour leur extermination. Elle-même ne sera pas épargnée : son père sera arrêté sous ses yeux puis déporté.

A la lecture de ce livre, nous ne pouvons qu'éprouver de l'admiration et du respect pour cette jeune femme d'alors, qui a su mener à bien sa mission, qui consistait souvent à convaincre des familles de se séparer de leurs enfants pour sauver la vie de ceux-ci. Grâce à elle, ces mères ont dû sentir qu'elles pouvaient faire confiance à l'OSE, institution capable de transmettre à leurs enfants leur identité et leur culture juive après leur déportation. Madame Samuel a contribué à cette formidable chaîne de solidarité qui a permis de sauver des milliers d'enfants promis à une mort certaine. Peu de ces enfants rescapés ont retrouvé leur famille après la guerre. Les orphelins ont été alors pris en charge par l'OSE qui a assuré leur éducation.

A la fin des années 50, la tâche de l'OSE va se tourner vers d'autres impératifs liés à la migration des populations juives venues d'Afrique du Nord. Vivette Samuel revient travailler à l'OSE en 1954 pour diriger le service "Enfance". Elle va alors donner un essor au travail social auprès des familles d'enfants reconnus en danger, et participera largement à la formation des travailleurs sociaux. Ainsi, la boucle est bouclée : du sauvetage des enfants menacés de mort à celui des enfants menacés de désinsertion sociale ou de désintégration psychique.