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Ma vie d'autiste
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°4 - Page 14-15 Auteur(s) : Jacques Hochmann
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Ma vie d'autiste

Autobiographie d'une autiste particulièrement douée, ce livre est riche d'enseignement. Comme le rappelle le Pr Lelord dans sa préface, il ne doit pas donner des espoirs démesurés aux parents d'enfants autistes. Le cas de Temple Grandin est en effet exceptionnel. Il a néanmoins l'intérêt de nous donner à entendre en clair des messages que les autistes habituels transmettent de manière codée. Il ouvre donc des perspectives nouvelles sur la compréhension d'un vécu intérieur qui reste encore énigmatique. Désignée jadis par ses camarades d'école comme "la folle dingue qui tapait sur la tête des autres", Temple Grandin est devenue aujourd'hui "conceptrice d'équipement de traitement du bétail" et, accessoirement, conseillère en traitement de l'autisme. Sa mère lui a raconté comment, à six mois, elle avait refusé les "câlins", se raidissait quand on la prenait dans les bras et griffait les autres, "comme un animal pris au piège". Ce bébé qui rejetait sa mère est ensuite devenue une enfant repliée sur elle-même, mutique jusqu'à trois ans, en proie à des hurlements continuels, fascinée par les objets tournants, sursautant aux bruits imprévus qui déclenchaient sa rage destructrice. "Les gens autour de moi, étaient transparents", ajoute Temple Grandin qui décrit encore, d'après sa mère, son "regard fuyant", ses longues séances consacrées à laisser filer du sable dans ses doigts et sa manière de tourner sur elle-même. "Je contrôlais les choses" remarque-t-elle, pour aussitôt annuler le sens qu'elle donne à ce comportement qu'elle réfère à une hypo-sensibilité vestibulaire. L'autisme, affirme-t-elle, est lié à une mauvaise interconnexion entre les neurones qui rend le système nerveux central hyperactif et hyper-réactif aux stimulations extérieures. Pour contenir l'assaut de ces stimulations l'enfant autiste se replie sur lui-même (ce qu'elle appelle "l'évasion") ou s'autostimule de manière à mieux maîtriser les excitations subies et imprévues par celles qu'il déclenche lui-même.

Cette conception dérive, selon Temple Grandin, des travaux de physiologistes bostoniens poursuivis chez des "animaux autistes" (sic). Elle vient recouvrir d'autres aveux qui intéressent davantage le psychanalyste. Temple Grandin fait plus que parler des autres en termes purement abstraits de source d'excitation. Contrairement à l'hypothèse qui dénie aux autistes l'usage d'une "théorie de l'esprit" elle leur prête des intentions, ressent à leur égard des sentiments différenciés. Ainsi sa première rencontre avec une orthophoniste, Mrs Reynolds et avec sa baguette : "la baguette était pointue et avait un air méchant. On m'avait fait la leçon à la maison : il ne fallait jamais diriger un objet pointu vers quelqu'un. Il pourrait crever un oeil. Et là, Mrs Reynolds, pointait sa baguette vers moi! Je reculais de peur". Ainsi encore ses rapports avec Miss Cray sa gouvernante, "vieille fille typique" avec son chignon à l'arrière de sa tête et "des épingles en os de baleine qui semblaient piquées droit dans son cuir chevelu". Miss Cray "jugeait les câlins superflus" et ne touchaient les enfants que pour les punir. Elle avait découvert la terreur qu'inspiraient à la petite Temple les bruits incongru et lui faisait éclater des sacs en papier gonflés d'air aux oreilles pour la punir lorsqu'elle rêvassait au lieu de manger sa soupe. Cette incarnation d'un sur-moi sadique s'oppose à l'image, tout aussi menaçante, d'une "tante très obèse". "Quand elle me prenait dans ses bras, raconte Temple Grandin, j'étais complètement engloutie et je paniquais. C'était comme être étouffée par une montagne de guimauve". Mais sans doute cette notation métaphorique est-elle trop dangereuse car Temple Grandin ajoute, plus doctorale, "sa tendresse abondante faisait déborder mon système nerveux". Elle fait suivre cette remarque par un extrait très personnel et très émouvant du journal de sa mère mais conclut sèchement : "maman a rempli l'échelle diagnostique pour les enfants qui ont des troubles du comportement. Ses réponses sur mon comportement font apparaître quelques uns des caractères typiques des autistes". Ainsi dûment cataloguée selon le DSM, Temple Grandin peut s'autoriser à nous transmettre quelque chose d'un conflit ambivalent toujours centré autour de la tante obèse. "Sa tendresse était comme se faire avaler par une baleine. Je désirais profondément cette tendresse que je fuyais". Elle va donc imaginer un "mécanisme magique" une machine à bien-être" qui lui permettra d'obtenir les "câlins" dont elle a un ardent désir et qui correspondra "au besoin impérieux de son système nerveux défaillant d'avoir des sensations tactiles", tout en contrôlant la source de ces sensations. Elle a commencé par s'envelopper avec des bouts de plastique, par se glisser sous les meubles ou les coussins, par se serrer dans une couverture. Puis elle évoque les jouets gonflables entrevus sur les plages et dessine "une sorte de boîte ressemblant à un cercueil avec une doublure gonflable en plastique". Il s'agit, pour elle, de trouver un équilibre entre le plaisir de la sensation tactile et la peur de se faire engloutir, peur qu'elle attribue à son manque de câlins du fait des difficultés interactives précoces avec sa mère. Mais à peine a-t-elle dit cela qu'elle évoque "les travaux récents" sur l'excitation d'un système nerveux défaillant, par la chaleur et la pression. De même, lorsqu'elle évoque sa créativité et ses possibilités artistiques elle les rattache à l'opposition entre "intelligence fluide" et "intelligence linéaire cristallisée", cerveau droit et cerveau gauche, pour les référer aux travaux anatomo-cliniques sur l'hypertrophie du cerveau droit chez les dyslexiques. Quand elle mentionne son père, dont on apprend incidemment qu'il s'est séparé de sa mère, c'est pour faire état de ses colères qu'elle rapproche de ses propres débordements, dans une perspective strictement génétique : "Des travaux de recherche récents de l'Université de Californie à Los Angeles ont montré que certains traits de caractère se transmettent dans les familles d'autistes". Elle écrase ainsi la description souvent très riche, de son vécu intérieur, de ses sentiments, de ses émotions, entre deux machines : sa "machine à bien-être", encore fantasmatique, et une conception machinique du psychisme qu'elle construit à partir de données scientifiques ou supposées telles qu'elle recueille dans la littérature spécialisée. Le récit de la puberté, la découverte de la sexualité et de l'apparition de masturbations et de propos obscènes qui gênent ses rapports avec les autres enfants accentuent immédiatement le recours à ses deux garde-fous. "Si au lieu de se noyer dans un ras de marée de stimuli incontrôlés quand ma tante obèse me faisait un câlin, j'avais eu un appareil à bien-être, le discours répétitif et ridicule sur le sexe ne serait jamais apparu". Et un peu plus loin : "la sensibilité à certains stimuli peut être déclenchée chez un jeune enfant alors que la réaction complète n'apparaîtra qu'après la puberté. Dans mon cas, entre sept et seize ans j'ai eu à plusieurs reprises des vers intestinaux. Les démangeaisons provoquées par les vers m'ennuyaient quand j'étais petite... Avant la puberté, les démangeaisons n'étaient qu'agaçantes, mais après la puberté elles déclenchaient une réelle crise de stress avec tous les symptômes physiologiques, les battements de coeur accélérés, la transpiration, l'anxiété... Des études récentes démontrent que les hormones féminines peuvent altérer la sensibilité du système nerveux. Cela pourrait expliquer ma réaction aux démangeaisons provoquées par les vers intestinaux". On comprend qu'en proie à cette lutte féroce contre la signification de ses émois , Temple Grandin n'ait pu apprécier les efforts d'un psychanalyste pour l'aider à se comprendre. "En 1956, note-t-elle, la théorie psychologique posait comme hypothèse que l'autisme était provoqué par une blessure psychique. Depuis les progrès des neurosciences ont montré que c'était une idée absurde. L'autisme est provoqué par une lésion du système nerveux central. C'est un problème physiologique".

Avec le temps, Temple Grandin va pouvoir réaliser son rêve et construire sa machine. L'expérience initiatique a lieu au ranch d'une de ses tantes où, pour marquer et vacciner le bétail, on utilise un dispositif de contention, la trappe à bétail. Dans un scénario sadomasochiste typique, -dont la dimension perverse apparaît nettement à sa mère et à ses éducateurs qui cherchent à la dissuader-, Temple Grandin obtient de sa tante qu'elle l'enferme et la serre à l'aide de cette trappe. "Seul maître à bord", complètement dépendante et maîtrisant en même temps la dépendance, Temple Grandin avoue : "souvent, dans la trappe de contention, j'ai eu des sensations agréables et j'ai pensé à l'amour", pour aussitôt rejeter cette prise de conscience et dénoncer ceux qui dans son entourage, se sont laissés contaminés par le freudisme et voient du sexe partout . Malgré le très remarquable travail interprétatif de sa mère qui lui écrit que "à la différence des objets qui ne sont capables ni de parler, ni d'étreindre, les êtres humains sont vivants et nous répondent", Temple Grandin poursuit la réalisation de son fantasme et perfectionne la trappe pour se faire une machine à usage personnel qui lui donne enfin, à volonté, le sentiment d'être bercée et câlinée. "Ta trappe, c'est ton doudou, dit la mère". Et Temple Grandin semble un instant d'accord. Plus elle se serre dans la machine et plus elle est capable de découvrir un sentiment jusque là inconnu, "la compassion". Elle note : "pour ressentir l'empathie, il faut avoir fait l'expérience du réconfort". Mais cette consolation, procurée par une machine, la fait s'intéresser davantage aux animaux qu'aux êtres humains, et sur un mode bizarre. Elle se faufile dans les abattoirs où elle vient caresser les animaux juste avant qu'on les tue, manie elle-même la "machine à étourdir" et va transformer sa propre machine à bien-être en un instrument pour faciliter l'immobilisation des animaux pour leur marquage comme pour leur abattage, afin, dit-elle, de les réconforter et de câliner avant la mort, ce qui, entre autre avantage, fait que leur viande est de meilleure qualité que s'ils sont tués en état de panique. "L'utilisation régulière de la machine à serrer, dit encore Temple Grandin, aide à modifier une partie des anomalies biochimiques provoquées par le manque de stimulations calmantes de la petite enfance". Grâce à cette machine, grâce aussi à l'imipramine qui règle son système nerveux central, comme "la vis platinée sur un carburateur de voiture", Temple Grandin poursuit aujourd'hui une carrière internationale, publie dans des congrès scientifiques et est unanimement appréciée. Elle n'en reste pas moins une autiste avec des aménagements pervers qui lui permettent de survivre sans s'effondrer sous le poids du désespoir que fait planer sur son histoire la récurrence d'un reproche probablement inconscient adressé à sa mère. Quand ce retour du refoulé apparaît, elle le neutralise aussitôt par une invention technique (la machine à serrer) ou par un discours scientiste, en s'identifiant à un animal : un veau marqué à l'abattoir ou un rat de laboratoire trop tôt sorti du nid maternel et qui, de ce fait, supporte moins bien, une injection d'amphétamine. La dimension perverse repose ici sur une relation d'objet partiel marquée par l'investissement exclusif d'un seul canal sensoriel : le tact, la sensibilité à la chaleur, à la pression, au frémissement de la bête promise à la mort et dont Temple Grandin frôle l'encolure avec jouissance. Cette relation d'objet partiel dont on peut suivre l'établissement progressif à partir de prémisses infantiles (une cruauté à l'égard des camarades, un plaisir à se faire souffrir) apparaît comme une sorte de compromis entre le désir autistique d'abolir toute relation et le besoin dramatique d'un contact relationnel. Ce qu'il s'agit d'empêcher à tout prix (et que sa mère lui suggère pourtant de tenter) c'est la relation à un objet total, objet de sollicitude, ce qu'on pourrait qualifier d'objet éthique. Cet objet éthique ne peut être qu'intériorisé. Dans un évitement permanent de la position dépressive, Temple Grandin dénie sa réalité psychique et celle des autres. Quand, malgré tout, cette réalité s'impose à elle, elle se clive en deux parties, parfaitement contradictoires et pourtant coexistantes, l'une humaine qui vit dans la nostalgie des "câlins", qui cherche le "réconfort", et l'autre machinique.

Cette confession bouleversante de franchise amène à s'interroger sur les relations entre défenses perverses et défenses autistiques et aussi sur la possible activation, en tout un chacun d'un noyau pervers dans le contact avec l'autisme. Peut-être certains dérapages contre-transférentiels trouvent-ils là leur explication? C'est un problème d'actualité à l'heure où la pédopsychiatrie est mise violemment en accusation par des groupes de parents que la souffrance vécue quotidiennement conduit à abandonner toute objectivité et toute modération.