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Changer de sexe
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°30 - Page 11-13 Auteur(s) : Serge Lebovici
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Changer de sexe

Dans son livre, Colette Chiland fait part des résultats de nombreuses années d'expériences cliniques auprès de ceux et de celles qui étaient venus lui demander à changer de sexe. Cette longue approche nous conduit à nous interroger avec elle sur les liens qu'a notre sexe biologique avec la mention du sexe portée sur notre acte de naissance et avec notre sexualité. Les féministes nous ont appris qu'on devient femme, mais qu'on ne naît pas femme. Aujourd'hui on naît mâle ou femelle ou intersexué. Parmi les mâles ou les femelles, il en est qui refusent leur sexe de naissance : ce sont les transsexuels. Ce sont ceux qui demandent à changer de sexe, pour retrouver leur « vrai corps ». Les médias ont banalisé cette situation.

Mais Colette Chiland se demande non sans raison, si, à banaliser leurs discours, on ne valorise pas un produit révélateur de notre culture et de ses contradictions. Colette Chiland nous propose des définitions concernant notre sexe qui en principe, répond à la conformation de nos organes génitaux. A partir de la deuxième moitié de ce siècle, on a introduit, dans la langue anglaise, une distinction entre sexe (biologique) et genre (psychologique et social). On s'est intéressé à la discordance entre les différentes composantes de notre sexe biologique : il s'agit alors de l'hermaphrodisme ou pseudo-hermaphrodisme ou intersexuation. S'il y a discordance entre le sexe biologique harmonieux et le sexe psychologique, il s'agit de transsexualisme ou de dysphorie de genre.

Colette Chiland propose qu'on parle d'identité sexuée là où la tradition française parlait d'identité sexuelle et où les anglophones parlent d'identité de genre. Elle propose qu'on distingue entre sexuation et sexué (division entre les sexes) d'un côté, et sexualité et sexuel de l'autre (conjonction des sexes). Elle propose de ne pas inclure l'orientation sexuelle (choix homosexuel, hétérosexuel ou bisexuel du partenaire) dans l'identité sexuée, contrairement à ce que fait John Money. Cet auteur utilise l'acronyme G-I/R (Gender-Identity/Roles) et considère que l'identité est la face privée des rôles sociaux, et que les rôles sont la face publique de l'identité. Mais ceux qui s'élèvent contre les stéréotypes assignés à chaque genre par leur société ne refusent pas nécessairement leur identité biologique, par exemple les féministes.

La question reste ouverte de savoir quelles sont les relations entre refus du sexe d'assignation et homosexualité. La connaissance par l'enfant qu'il existe des sexes différents est antérieure à l'acquisition du langage. La croire liée au langage est une illusion indo-européenne : les langues indo-européennes comportent deux ou trois genres (masculin, féminin et neutre), mais les langues qui ne comportent pas de genre sont bien plus nombreuses. Quelle que soit la langue, la distinction du rôle en fonction du sexe est universelle. Le soleil est un nom masculin en français et féminin en allemand, die Sonne ; le soleil n'en est pas moins un symbole paternel pour les Allemands.

Freud reconnaît une certaine bisexuation embryologique et anatomique et une bisexualité psychique. On sait qu'il estime que la femme a deux organes sexuels, le vagin et le clitoris, ce dernier étant vécu comme un membre masculin, mais tout petit. Cette distinction l'amène à penser que la masturbation clitoridienne est masculine, mais aussi que la bisexualité conduit à une identification au rôle sexuel du père et de la mère, c'est à dire que le masculin /féminin correspond à un rôle actif/passif.

En fait au niveau biologique, il peut y avoir trois sexes, du fait de la présence d'ambiguïtés sexuelles. Elles ont été étudiées par Léon Kreisler . Elles caractérisent les états intersexués. Au niveau social, il y a une dichotomie masculin/féminin qui est déclarée à la naissance. Au niveau psychologique, le sexe est subjectif. C'est à cette condition que s'attaque le transsexuel : il estime qu'il y a un sexe de l'âme et un sexe du corps.

Le transsexualisme est né au cours des années cinquante. En 1956, J.-M. Alby, présenta une thèse en médecine sur cette question. Il me semble intéressant de raconter l'odyssée d'un cas qui illustra sa thèse, car je le suis encore. Il s'agissait d'un pré-adolescent de treize ans qui voulait se faire opérer et devenir une fille. Il fut rapidement considéré comme un schizophrène, et reçut une série de comas insuliniques (cure de Sakel). J-M. Alby tenta d'entreprendre avec lui une psychothérapie qui, après son départ du service de Georges Heuyer, fut reprise par une jeune collègue italienne, qui était supervisée par moi. Après son départ en Italie, notre équipe tenta de le prendre en psychodrame : ce fut une époque bénie pour lui. Il avait subi un traitement hormonal : il avait des seins. Il s'attendait à avoir bientôt des règles.

A cette époque, il acceptait en fait d'être homosexuel. Il était « protégé » par un policier. En même temps, nous eûmes des ouvertures sur sa biographie : il était le fils d'une schizophrène juive qui était restée hospitalisée à Sainte-Anne, pendant toute la guerre, ce qui l'avait protégée contre la déportation qu'avait subie son conjoint. Le patient tenta de retrouver ce père : une petite annonce dans un journal d'anciens déportés le mit en contact avec lui, mais la brouille survint rapidement. Sa mère avait été emmenée en Israël pendant cette période. Elle fut de nouveau rapidement hospitalisée à Jérusalem.

Pendant ces quelques mois, notre patient se brouilla avec son policier et reprit ses revendications pour une transformation de son identité sexuée. Il rencontra un psychiatre connu et très âgé, qui lui déclara qu'il devait se convertir à une pratique religieuse. Il restait en rapport avec moi : sachant que je partais à Jérusalem pour organiser le congrès international de psychanalyse en 1977, il me demanda d'aller voir sa mère, ce que je fis. Je rencontrai une femme très affaiblie et qui ne se rappelait pas l'existence de son fils. Or celui-ci avait été recueilli pendant l'occupation allemande par une assistante sociale, qui se maria et eut six enfants d'un mari, qui la quitta ultérieurement parce qu'il se proclamait homosexuel. Pendant ce temps là, notre patient tout en pratiquant pieusement sa religion et en portant la calotte rituelle, réussit à obtenir le diplôme de kinésithérapeute. Il fut employé quelques mois dans un hôpital psychiatrique de la région parisienne. Il essaya de rentrer en Israël mais il fut refoulé comme malade mental.

Il ne lui restait plus qu'à mener une carrière d'invalide avec la protection de sa mère adoptive. J'ai continué à le voir régulièrement, environ une fois par an. A l'occasion d'une consultation, il me déclara que le seul événement utile dans cette psychothérapie était l'interprétation que je lui avais donnée, à savoir qu'il désirait se faire couper la verge et apparaître comme une femme, pour ne pas avoir à connaître un sort comme celui de son père. J'ai cru qu'il était d'un certain intérêt de raconter l'histoire de ce patient que je connais depuis plus de quarante ans, et qui n'était pas à l'origine un psychotique au sens complet du terme. De tels sujets sont convaincus d'être victimes d'une erreur de la nature, ils estiment qu'on doit transformer leur corps et les reconnaître comme un membre de l'autre sexe. Ils exercent une forte pression sur les médecins et sur les juristes, notamment auprès de la Cour européenne.

Le changement est demandé dans les trois-quarts des cas dans le sens masculin vers féminin. En France, des interventions chirurgicales sont faites légalement depuis 1979. Mais la Cour de cassation n'a reconnu qu'en 1992 le droit de changer de sexe pour cause de transsexualisme, après avoir été condamnée par la Cour européenne. Avant cette autorisation, nous avons connu des sujets du genre masculin vivant en femme : j'en ai suivi un cas avant la guerre pendant plusieurs années.

Les apôtres du transsexualisme opèrent sans doute trop facilement dans un certain nombre de pays. Les médias favorisent cette demande. Pourtant la réassignation ne peut pas conduire à la réalisation du désir des transsexuels de changer complètement de sexe. Le transsexuel « primaire », décrit par Stoller, est en fait très rare. Sans doute est-il « politiquement correct » de les désigner par leur désir de transformer leur masculinité en féminité (M Æ F) ou de transformer leur féminité en masculinité(F Æ M). On ne sait pas comment parler d'eux ni leur parler quand on veut ni les agresser ni aller d'emblée dans le sens de leur demande.

A vrai dire, beaucoup de garçons veulent sans doute se travestir en fille dès le plus jeune âge. L'évolution de cette tendance au travestissement dépend beaucoup des réactions parentales. Nous avons vu plusieurs cas de ces enfants qui ont évolué vers l'homosexualité, en particulier lorsque leur parenté comportait un homosexuel notoire. De même, les garçons ont très souvent des fantaisies masturbatoires au cours desquelles ils s'imaginent pénétrés par des hommes forts, vivant ainsi l'homosexualité qui unit un fils à son père en fonction de ce qu'on appelle l'Odipe inversé. Mais cette évolution plutôt banale va se confiner à l'organisation névrotique plutôt normale. Le transsexuel transformé en femme dit sa satisfaction de la chirurgie, mais sa vie sexuelle et son insertion sociale continuent souvent de faire problème.

La lecture du livre de Colette Chiland a suscité chez moi, comme on le voit, le rappel de souvenirs nombreux. Son livre est une revue très complète qui nous fait bénéficier de l'immense travail de lecture et de clinique personnel. On y voit le destin des hommes M Æ F et celui des femmes F Æ M, mais on lit aussi la difficulté des études catamnestiques, la relative satisfaction des sujets opérés. Colette Chiland se demande, avec certains de ses patients eux-mêmes, s'il ne faudrait pas changer plutôt ce qu'il y a dans la tête : « la chirurgie ne constitue pas un traitement curatif et mérite à peine le nom de traitement » (p.219). La psychothérapie est difficile. Il ne s'agit pas ici d'évoquer toutes celles qui ont été mises en oeuvre, mais de rappeler surtout l'intérêt des traitements des enfants dont l'identité sexuée est mal définie, ou de ceux qui pourraient être classés dans le « transsexualisme primaire », « à la Stoller ». Colette Chiland a pu traiter plusieurs de ces cas avec son équipe : il s'agit de traiter l'enfant et ses deux parents, au cours de trois psychothérapies simultanées.

Ainsi -et nous suivrons Colette Chiland dans sa conclusion -«les transsexuels formulent une double demande, la demande d'occuper la place de l'autre sexe dans le registre des échanges symboliques et la demande d'attester cette appartenance symbolique à l'autre sexe par une marque dans le corps » (p.231). C'est une demande contradictoire qui est bien l'expression de notre culture contemporaine. Il faut reconnaître pourtant que chacun d'entre nous appartient à un sexe et à une génération. C'est là un dogme pour tous les psychanalystes. On a écrit souvent que les psychotiques n'ont pas d'Odipe. Or le transsexuel n'est pas un psychotique. Mais il ne s'identifie pas à son père ou à sa mère : il n'a pas d'identité narrative. Mais la liberté et le droit de changer de sexe sont actuellement reconnus. Nous ne sommes pas sûrs que les lois définies par la psychanalyse puissent être contournées par l'habileté technique qui ne vise finalement qu'à constituer des leurres. Si l'acceptation de sa condition ne saurait plus être imposée à l'homme d'aujourd'hui, il faut lui demander d'être sage avant de mettre en cause la limite de ses désirs et par conséquent son destin.