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Secrets de femmes (de mère à fille)
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°31 - Page 11-13 Auteur(s) : Serge Lebovici
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Secrets de femmes
de mère à fille

Une seconde lecture de ce livre m' a beaucoup ému; c'est cette émotion que je voudrais tenter de communiquer dans cette note de lecture. Les écrits de Bertrand Cramer donnent de lui l'image d'un psychanalyste très réputé pour sa formation qui associe aux intuitions que lui procure la qualité de son écoute, les bénéfices de sa formation initiale lui permettant de suivre et de planifier les recherches empiriques dans le domaine de la psychopathologie précoce. Or, la lecture de l'ouvrage dont il est ici question, nous révèle un autre Bertrand Cramer. On le voit par exemple nous faire part de son admiration pour J-J. Rousseau et son Emile qu'il cite longuement : "je le répète, l'éducation commence à la naissance... de ses pleurs qu'on croirait mériter si peu d'attention, naît le premier rapport de l'homme à tout ce qui l'environne : ici se forge le premier anneau de cette chaîne dont l'ordre social est forgé" et quelques lignes après cette citation, on peut lire : "Par ces positions, Rousseau contribuera à créer un nouvelle représentation du bébé; il est réceptif, emmagasine des connaissances et s'inscrit dans les relations sociales". "La lecture de Rousseau est un vrai délice", ajoute Bertrand, pour l'observateur du bébé que je suis. "D'abord, elle montre la capacité admirable qu'ont certains hommes de renverser l'ordre établi de représentations du monde profondément ancrées dans l'imaginaire collectif. Ensuite, il est infiniment réconfortant de voir ainsi, au cours de ses lectures, un interlocuteur d'un autre siècle agiter les mêmes idées que les chercheurs contemporains, les plus pointus, alors que, aujourd'hui encore, plus de deux cents ans plus tard, tant d'adultes intelligents négligent l'évidence de la complexité psychique du bébé» (p.204-205).

Cramer va montrer plus loin que Rousseau a également compris les liens privilégiés de l'enfant avec sa mère, lorsqu'il écrit : "Notre premier précepteur est notre mère". "Rousseau prépare l'ascension de la mère comme figure centrale pour l'enfant, faisant du même coup passer l'éducation de la primauté de l'autorité (des hommes) à celle de l'amour (des femmes)" (p.205). Peut-être, cette admiration de Cramer pour Rousseau, longuement commentée dans ces pages, révèle-t-elle quelque chose de la difficulté que notre collègue montre à proclamer le rôle des pères et nous y reviendrons. Il est en effet à craindre qu'il soit encore trop fixé à la nécessité de proclamer avec Benjamin Spock :"Remember ! Feeding is learning" (Rappelez-vous ! nourrir, c'est apprendre).

Nous n'insisterons pas en effet sur le contenu des trois histoires admirablement démonstratives qu'il nous rapporte. La première est celle d'Antoinette, quelque peu boulimique; elle amena à Cramer son bébé, une fille, Gwen, à 11 mois pour anorexie. Or Cramer ne manqua pas de remarquer que le plaisir de manger était marqué chez cette jeune femme par la culpabilité odipienne : "son père faisait si bien la cuisine". Gwen lui servait donc à limiter l'acte sexuel de manger. Mais elle cherchait à régler ce problème par "bébé interposé".

Au cours de la consultation suivante, Antoinette rapporta un rêve qui l'avait beaucoup inquiétée : sa fille refusait un biberon, qui avait l'aspect d'un sexe masculin. Gwen se sentit au contraire assez rassurée par le fait que la mère avait enfin pris à son compte ce dégoût si commodément attribué à sa fille. Il n'en est pas moins vrai que mère et fille se confondent dans une identité commune, ce que démontre l'incident suivant : à Gwen qui, en fin de séance, blottie dans les bras de sa mère, tente d'abaisser une bretelle de son pantalon, elle va reprocher (plaisamment ?) de vouloir faire du strip-tease devant le docteur.

Il va apparaître que le refus du sein maternel qui se manifesta d'emblée (et qui fut caricaturalement aggravé par les attitudes du personnel soignant) peut être expliqué à plusieurs niveaux:

-la confusion par la mère de la bouche et du vagin,

- sa confusion contre-identifcatoire avec sa fille,

- la soumission de mère et fille aux interdits maternel et grand-maternel.

D'ailleurs, les choses vont mal et les repas sont devenus un véritable enfer, ce qui n'empêche pas la mère d'avoir rêvé qu'elle encourait la réprobation de son psychothérapeute auquel elle cherchait à plaire. Ce rêve est probablement la cause de la venue du père à la séance suivante. Par la suite, Bertrand Cramer va présenter la microanalyse du comportement de la mère et montrer comment la transmission des attitudes relève plutôt du comportement que des mots prononcés; c'est le récit coloré de la bataille du chocolat. Cette "séquence interactive symptomatique" dure 11 minutes et fait l'objet de 18 interdictions de la part de la mère. Leur observation permet au thérapeute de lui montrer que son dégoût lié à l'attitude de sa fille, n'est pas tant due au fait qu'elle mangerait du chocolat, mais que le comportement de son bébé lui montre comment elle se laisse aller à son envie d'en manger.

L'entente entre Antoinette et sa fille, malgré l'amélioration des problèmes alimentaires de cette dernière va se manifester à l'occasion d'une nouvelle rencontre avec cette famille : Gwen a alors quatre ans et sa mère qui a eu un autre enfant s'inquiète de son attachement à une petite fille de son âge. Antoinette n'aime pas leurs jeux interminables à la poupée. Mais Gwen refusera systématiquement tout contact avec Bertrand Cramer et montrera ainsi à sa mère qu'elle peut compter sur elle pour ne pas céder à la séduction qu'il exerce sur elle. Ainsi si la petite fille ne posait plus de problème concernant son alimentation, son attitude sur la féminité n'avait pas bougé : elle pouvait rassurer sa mère, qui cependant avait assez évolué pour comprendre le danger de cette attitude et elle entreprit une psychothérapie.

Bertrand Cramer, en s'interrogeant sur les origines de ce comportement identificatoire de Gwen montre que l'éducation donnée par cette mère a toujours comporté un "double message", ce que Bertrand Cramer a perçu dès le début. Antoinette lui révèlera cependant encore que son idéal serait d'être comme un homme, sans des gros seins, comme lorsqu'elle était enceinte et qu'elle séduisait probablement les hommes. Elle va d 'ailleurs lui confier qu'elle rêve que sa fille est androgyne. La conclusion de cette observation qui montre l'entente entre ces deux "femmes" est que la prédiction pouvait en être faite; car lorsqu'une attitude est bien assurée chez un bébé et qu'elle correspond à un besoin chez les parents, ses caractéristiques risquent de durer.

On ne s'étonnera pas que cette entente entre Gwen et sa mère soit également trouvée dans les cas de Stella et de Graziella. L'une et l'autre sont aussi clairement fondées que pour Gwen. Le lecteur de ce livre s'en assurera. Bertrand Cramer pose le problème en terme "de transmission de l'art d'être femme" pour expliquer ces ententes d'abord implicites, mais qui impliquent aussi des messages implicites, moins lorsqu'il s'agit d'injonctions éducatives que lorsque cette interdiction correspond à une idéalisation de ce qui est interdit. D'où l'échec des éducations trop strictes qui donnent l'occasion d'une jouissance secrète à des parents trop interdicteurs, lorsque par exemple un(e) adolescent(e) est passé(e) outre. L'échec au changement est aussi l'expression du poids de la transmission intergénérationnelle, cela va sans dire.

Je me pose ici la question de savoir pourquoi Bertrand Cramer, si soucieux de pouvoir évaluer les résultats des psychothérapies reste si calme devant ce que certains pourraient considérer comme des échecs. Il explique, il est vrai, que chaque enfant dans une même famille a beaucoup de raisons d'agir différemment. Prenant l'exemple d'un frère : il montre que, si sa sour est amenée à avoir un comportement peu féminin en fonction d'un accord secret avec sa mère, chargée de transmettre à sa fille le mépris dans lequel elle voulait transmettre la mémoire d'un grand-père maternel, son propre père, qui, à ses yeux, représentait l'inceste, cela pouvait aussi signifier qu'elle tâcherait d'imposer à son fils une égale renonciation aux identifications viriles.

Mais, je dois le dire, je m'étonne de la modestie de Bertrand Cramer qui, soudain (et non sans raison) limite les effets de la transmission intergénérationelle et évoque le tempérament de chacun, aussi bien que le rôle des éducateurs parafamilaux dans la formation de la personnalité, même s'il affirme -et je lui donne ici parfaitement raison- que "l'étude des interactions, c'est celle des sens partagés" (p. 211). Il signale cependant quelques pages plus loin que "l'image future de l'enfant est toujours présente" (p.213) et ceci donne un sens à chaque réponse que donne la mère - et ceci dès sa naissance : par exemple donner le sein à un nouveau-né qui pleure, ce peut être parce que sa mère veut qu'il devienne fort et sûr de lui. Le lui refuser, c'est vouloir dire "tu ne pourras pas satisfaire tous tes caprices, parce que tu as un pénis".

Et Bertrand Cramer de nous rappeler que chaque famille a droit à sa philosophie éducative dont l'absence est "une utopie qui risque d'engendrer la tyrannie" (p. 213). Il a certes bien raison de nous rappeler l'existence de ce "contrat familial caché" dont la rupture est souvent intitulée "confit des générations". Quant au "travail de mémoire", il peut être celui de la psychothérapie qui doit conduire à "rétablir une continuité là où il y a eu rupture, une intelligibilité là où dominait l'étonnement inquiet"(p. 221) Mais il semble que l'auteur de ces remarques éprouve de grandes difficultés à remplir la mission qu'il vient de définir si remarquablement. On lit en effet "les messages inconscients ont tendance à se répéter à l'infini" (p. 221). Se demandant si on peut abolir la mémoire, sa réponse est qu'il s'agit plutôt de la rendre consciente, afin de trouver de nouveaux rapports au passé. Mais Bertrand Cramer rappelle que le développement de l'enfant le soumet à de nouvelles périodes où il va retrouver ses problèmes fondamentaux. Cela est évident à l'adolescence. Mais en même temps, il nous rappelle à ce propos le scepticisme de Freud qui à la fin de sa vie nous rappelait que les femmes, comme les hommes, ne sauraient accepter leur féminité.

On ne s'étonnera donc pas de lire à la fin de ce livre un dernier hommage à la puissance des mères qui soumettent leurs filles aux exigences de leur secret, qui peut aboutir cependant à définir le statut d'une "nouvelle femme", avec peut-être la collaboration des hommes. Mais, écrit-il, "il faut espérer que les deux parents aient réussi à s'entendre assez bien sur la définition des rôles liés au sexe, que le père ait pu porter une image de femme qui s'accorde assez avec l'image d'homme transmise par la mère. Alors seulement la fille parcourra sereinement sa destinée de fille" (p.235). On comprendra ma déception de constater que la passion de la recherche n'ait pas ici conduit notre collègue, comme ce fut si souvent le cas et, qu'il ne se soit pas demandé, par exemple, si les résultats de ce type de psychothérapies ne seraient pas différents, s'il s'y engageait avec les pères et si ces résultats ne sont pas différents quand la psychothérapie est conduite par une femme.

Et surtout, mon cher Bertrand Cramer, j'aimerais que tu croies aux vertus et que tu vérifies les vertus créatrices du "co-senti" et du "co-créé" dans le cadre d'une empathie métaphorisante. Voilà pourquoi ma deuxième lecture de ce remarquable ouvrage m'a remué, (sans compter qu'elle m'a conduit à une auto-analyse de ma destinée : j'ai eu deux sours -et pas de frère- et deux filles -sans fils-). Mais c'est une autre histoire que je ne pouvais pas ne pas évoquer.