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La part de la mère
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°31 - Page 15 Auteur(s) : Sylvie Séguret
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Livre concerné
La part de la mère

Inauguré sous l'égide de la maïeutique socratique et se clôturant par un hommage à Georges Devereux, l'ouvrage de Geneviève Delaisi est au carrefour d'un travail analytique et ethnologique. Le parti-pris de l'auteur est celui du récit de la chronique quotidienne de son travail au coeur d'une grande maternité parisienne. Son journal de bord, sur six mois, introduit le lecteur dans le vif des situations rencontrées; ce sont ainsi des "histoires au présent", mélange de réalité, de vérité et d'actualité qui nous sont retransmises. L'analyste s'y trouve impliquée, puisqu'elle allie "l'écoute bienveillante" avec l'analyse de ses réactions contre-transférentielles, de ses propres fantasmes et de ceux de l'équipe médicale. Le lecteur sera ainsi amené, au cours de l'ouvrage, à rencontrer une trentaine de femmes, de couples, dont les histoires émouvantes et les parcours éprouvants sont relatés clairement et succintement dans de courtes narrations, ce que P-L. Assoun a nommé "la nouvelle clinique". Les mères qu'elle a rencontrées sont des victimes de l'exclusion, des clochardes, des "mères prolétaires", qui procréent "hors normes (sociales, familiales, médicales)", des couples entraînés par les conséquences du diagnostic prénatal, des parents bouleversés par le deuil périnatal, qu'il soit celui du bébé, dans le cas de fausses-couches à répétition ou la conséquence du diagnostic prénatal avec la décision d'une interruption médicale de grossesse, d'un foeticide, ou qu'il soit celui de la mère elle-même.

Dans ces lieux où la vie se doit d'avoir droit de cité, la mort est toujours une immense catastrophe, et toute une écoute est nécessaire, tant des parents que de l'équipe, pour permettre l'élaboration possible d'un deuil. On sait combien sont parfois difficiles ces deuils d'enfants non-nés. Pour J. Allouch, ils représentent "le paradigme du deuil" puisque la vie du bébé sera restée en puissance et qu'il est impossible de faire le deuil de "rien". D'où l'importance du travail des équipes obstétricales actuelles autour de la mort du foetus et du bébé, reconnaissant qu'il s'agit bien d'un être humain, nommé, décédé, inscrit légalement, inhumé et pleuré. Le travail du psychanalyste -de la psychanalyste?- n'est pas ici un travail d'interprétation mais s'appuyant sur une approche dite "Tender-Love-Care" (à la manière des équipes anglo-saxonnes et nordiques), il permet une mise en sens de l'histoire actuelle et une possibilité de reconnaissance d'une répétition pathogène.

A la lecture de ce livre passionnant, on ne peut qu'être convaincu de la nécessité de ce type d'écoute en maternité, de son caractère éminemment préventif devant le risque d'histoires problématiques qui, sinon, se répètent presque à l'identique de générations en générations, avec leurs cortèges d'abandons, de ruptures, de morts. Par petites touches fines extrêmement délicates et sensibles, G. Delaisi, dans ses "histoires immédiates", dans le lien qui se crée continuellement entre vérité et réalité, interroge de sa place le fonctionnement de notre société occidentale sur son approche de la procréation, de la maternité, de l'abandon, de l'adoption, de l'exclusion. Sa double formation d'ethnologue et de psychanalyste génère un regard empreint d'humilité et de précision dans le questionnement qu'il adresse au législateur, avec les trous ou les excès du texte juridique, au médecin dont le pouvoir ne peut qu'être interrogé quand il intervient au coeur du désir d'enfant de chaque être humain, enfin sans doute à tout citoyen devant les fonctionnements de plus en plus auto-protecteurs de notre société, engendrant une multiplicité de mécanismes d'exclusion en corollaire.

J'aurais aimé que Geneviève Delaisi développe plus son questionnement sur l'hôpital lui-même, qui comme l'illustrent parfaitement ses histoires immédiates, est un lieu d'extrême paradoxe, puiqu'il est aussi bien celui qui "produit" ces conflits psychiques insoutenables - conséquences mortifères de la procréation médicalement assistée et du diagnostic prénatal pour ne citer qu'eux- que celui, peut-être un des rares, à tolérer, écouter et soigner ceux qui en sont les victimes. Questionnement sur l'humain, l'humanitaire, sur le rôle de la médecine, sur son implication -incontournable?- dans ce que l'on appelle nos problèmes de société, questionnement qui me parait nécessaire.