La Revue

La mort prénatale: à deuil infaisable, une issue la nostalgie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°31 - Page 19-22 Auteur(s) : Marie-José Soubieux, Dominique Blin
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- Je viens vous voir parce que je suis déprimée. J'ai perdu un bébé à la naissance - (silence). - Je suis écartelée entre les vivants et le mort, à qui penser ? " Dois-je continuer à penser à lui, à l'imaginer, à le rêver, à le soigner ou au contraire devrais-je le laisser aller, l'abandonner ? "Je suis envahie d'une folie de sentiments pour ce bébé. "Je sens un poids tel qu'à certains moments j'ai l'impression que ma tête va éclater. A la fois, je l' aime et je le hais, je le hais de m'avoir quittée, je le hais de m'avoir bernée... je me déteste aussi, j'ai le sentiment de m'être bernée moi-même, d'y avoir trop cru... Dieu sait si je l'ai voulu ce bébé, je l'ai rêvé, je l'ai senti vivre à l'intérieur de moi... Sa disparition a eu quelque chose d'insensé, il était là, puis plus là ! Il s'est évanoui, pourtant, certains jours je le sens encore là , il me fait encore mal. Je suis seule à l'avoir senti vivre. J'ai, ici, une marque indélébile , je touche encore mon ventre comme je le faisais lorsque j'étais enceinte ; dans ma tête, je sais que jamais rien ne sera comme avant, je ne suis plus la même, tout s'est bouleversé. J'ai l'impression de m'être, comme mon bébé, désintégrée, une partie de moi est morte!".. "Je me suis sentie envahie d'un sentiment de grande culpabilité envers mes enfants vivants, c'est pour eux que je suis ici. Mon bébé mort est omniprésent. Ne pas penser à lui, ce serait une trahison ! Ce serait le faire mourir doublement ! Il a été et je veux qu'il continue d'être... " "Que puis-je faire de mes sentiments pour ce bébé ?"

Une souffrance particulière en un temps particulier

Ici, nous entendons une mère qui nous montre une détresse insurmontable et un total désarroi. C'est un corps et un psychisme mortifiés qui souffrent d'un mal indéfinissable, innomable, celui de la perte d'un enfant en période périnatale. Pouvons-nous, dans cette "forme unique de deuil" nous exprimer en terme de perte d'objet ? Pouvons-nous comprendre et qualifier les mouvements internes qui se mettent en route ou s'inhibent lors de la perte d'un enfant ? Même si chaque histoire diffère et se vit différemment et, si la structure psychique varie d'une femme à une autre femme, ce déchirement, nous l'entendons si souvent. Freud, peu de temps après la mort de sa fille Sophie, tente de rendre compte de sa douleur, il parle de "deuil infaisable", qu'en est-il de la souffrance de la perte d'un bébé né mort, non encore identifié ? Sommes-nous dans la problématique de la pathologie dépressive d'un deuil non résolu ou dans celle d'un deuil infaisable ?

L'événement traumatique

L'interruption de la grossesse, la mort in utero ou la mort à la naissance est une interruption de vie et d'espoir de vie en un temps où, une relation à l'enfant futur n'est pas encore constituée mais où une relation fanstasmatique intense s'est engagée. La femme, flouée dans ses espérances, stoppée dans sa maternification sent s'évanouir rêves et croyances en la vie. Ce temps auquel survient le traumatisme confère à l'événement un statut particulier. Durant la grossesse, la femme traverse une véritable "crise d'identité" un travail de transformation physique, psychique, sociale s'opère, c'est un temps de remaniements où se réenvisagent les identifications précoces. L'attente d'un enfant induit "une crise psycho-sociale à l'intérieur de la constellation des représentations, des conflits et des fantasmes de chacun". Si la perte du bébé surgit pendant la grossesse, elle devient une crise dans une crise qui entraîne une importante "désorganisation maternelle" (Bribing et col.). Naissance et mort, joie et douleur se confrontent. L'enfant-miroir sans tain ne peut renvoyer le reflet de la bonne mère, celle-ci s'est transformée en une mère au physique désassemblé dont une partie s'est tuée. Le mot choc revient toujours pour décrire ce moment : tout s'arrête, tout bascule en une fraction de seconde. La brutalité du drame engendre un état de stupeur, de confusion, il y a effraction , sentiment d'éparpillement, dislocation du moi, c'est une "attaque vitale". L'appareil psychique est débordé sous l'effet d'une trop violente information, le pare-excitation n'est plus en mesure d' assurer sa fonction, le traumatisme provoque un déplaisir insurmontable et une angoisse massive, un "anéantissement du sentiment de soi, de la capacité de résister, d'agir et de penser en vue de défendre le soi propre" : arrêter la perception du mal devient la priorité.

Entre la blessure narcissique et la perte de l'objet

Brisure, située dans un entre-deux, mi-moi, mi-autre qui ne peut s'envisager ni comme la perte d'objet de l'endeuillé, ni comme la perte du moi du mélancolique, la perte périnatale surgit au carrefour de l'être : "je suis enceinte" qui relève de la problématique narcissique, et et de l'avoir "je vais avoir un enfant" qui énonce le désir oedipien. L'enfant in utero, pour sa part, se situe à la fois à un niveau d' investissement narcissique et à un niveau d' investissement d'objet.

Mais à qui, à quoi font-elles référence lorsqu'elles parlent du bébé dans ce contexte ? qu'est-ce qu'elles perdent ?

Ces quelques paroles de femmes prononcées au cours d'entretien nous aident un peu mieux à situer la position du foetus dans le psychisme maternel: "Pour moi, c'était comme un bouton, un kyste dont il fallait me débarasser; maintenant je réalise que c'était un bébé, que c'était mon bébé", "On perd quelque chose qu'on ne retrouvera jamais", "une chose monstrueuse", "un espoir de vie "un bout de soi arraché". Quelque chose de soi, quelque chose en soi s'est désagrégé. Atteinte dans son intégrité physique, la femme éprouve des sensations kinesthésiques de manque, de vide, comme chez l'amputé. Elle connait aussi de réelles transformations corporelles qui s'inscrivent définitivement : "mon corps s'est modifié, ma poitrine a grossi, mon bassin s'est élargi, j'ai un corps de mère mais je n'ai pas de bébé" autant de sensations douloureuses qui rendent et font présent l'absent.

De quel type de douleur sommes-nous en présence ?

Douleur physique et psychique se superposent ou se mélangent. Douleur en creux, liée au manque, à l'absence incrustée dans le corps. La femme débordée par une souffrance trop forte: le vide est un trop, le "ça fait trop mal" vient entraver l' activité de pensée et, si "la scène psychique peut paraître peuplée, (mais) elle est peuplée d'ombres, de figurants, de fantômes, la réalité psychique est ailleurs, moins refoulée qu'enkystée". De même qu'il n'a pas réussi à exister, l'enfant ne réussira pas non plus à mourir ; l'angoisse de l'oublier, d'oublier aussi la déchirure en soi, la partie de soi disparue hante la mère "je ne serai plus jamais la même".. "Ma douleur c'est mon cordon ombilical, c'est tout ce qu'il me reste pour être avec mon bébé". La douleur qui s'effectue à l'intérieur d'un moi-corps, est la réaction propre à la perte de l'objet, elle est la conséquence de l'effraction dans le pare-excitation, elle agit comme une excitation pulsionnelle constante.

Une douleur qui ne se partage pas

Seule dans et avec sa douleur car, "elle ne se partage pas : la douleur n'est qu'à soi". La femme souffre d'un profond sentiment de solitude, pourtant elle vit avec un besoin impératif de se mettre en retrait, d' être seule avec son bébé mort, elle refuse de le partager; la solitude, nécessaire, constitue une étape obligée, elle donne le temps à la jeune femme de se réapproprier l'enfant dans son nouvel état. Une douleur qui se crie en silence ou à grand bruit "mais le cri ne l'apaise en rien"; la colère que procure la perte alterne dans son retournement contre soi ou contre l'autre -le monde extérieur- dont le foetus fait aussi partie.

Un "non événement".

La femme explose de colère à l'endroit du monde hostile ou deshabité qui l'entoure, accès de rage et temps d' accablement se succèdent. L'environnement sûr et stable s'est effondré, le sentiment de sécurité a disparu. Ni rien, ni personne, ne paraît pouvoir comprendre le chagrin. Sentiments de colère et de persécution émergent alors : "on ne nous comprend pas, personne n'en parle comme si c'était honteux ! J'ai l'impression qu'on s'éloigne de moi comme si j'étais une pestiférée... Je reviens vous voir car vous m'avez connu quand j'étais enceinte, vous êtes le témoin que cet enfant a existé; parfois je ne sais plus si j'ai eu cette grossesse, je ne sais plus si j'ai eu un rêve ou un cauchemar". Un vide de soutien en échange d' un vide de vie. De trop interrogatifs "ça va", lourds de sous entendu, sont ressentis comme autant de négation de la plainte : "Qui peut comprendre ? pas même mon mari !". Cette nécessité d'une reconnaissance de l' existence de l'enfant et de la douleur qui le présentifie semble se contredire avec l'idée que personne ne peut comprendre le malheur et pourtant, c'est un élément de réalité, l'événement traumatisant est non ou mal reconnu par l'entourage, considéré souvent, en un "non événement".

Le temps a changé !

La mort se fuit, surtout celle de l'enfant, elle n'est pas dans l'ordre des choses, elle souligne la fragilité de l'homme, elle assène qu' il suffit de quelques instants pour passer de vie à trépas et beaucoup de hasard pour naître et voir le jour. La mort ne demeure plus uniquement celle de l'autre, elle devient la nôtre :"Personne ne croit à l'éventualité de sa propre mort". Ici, en un temps désordonné, l'inéluctable fait une entrée fracassante. La source d'espoir, la promesse de vie disparaît et avec elles le temps du tout-était- possible. Rien de sera plus jamais pareil ! Le futur devient incertain, le présent insupportable, seul le passé ou la pensée du passé offre un semblant de paix, il s'opère alors un retour vers un passé sans cesse présent, "un passé présent dans le présent"(1). Un temps qui a perdu sa mesure : "un temps qui ne passe pas" (titre d'un ouvrage de J-B. Pontalis) ou, un temps qui passe d'un coup. Temps sous condition, c'est au conditionnel que dorénavant se décline la vie de la femme : "si il avait vécu", "si c'était à refaire", et si... un présent conditionnel qui se conjugue à la première personne du singulier. C'est le rêve de l'éternel retour d'un temps d'avant l' événement.

Le travail de la perte

"Comment serait-il ?... il aurait 8, 10 mois ou 5 ans... il pourrait-être comme cet enfant qui joue devant moi ou... qui pleure là-bas..". Un souvenir blanc persiste et revient en mémoire perpétuellement. Le bébé mort-né -bébé à jamais mythique- ne semble pouvoir être ni incorporé, ni identifié comme dans un deuil classique. Dans le deuil, s'opère un travail de désinvestissement qui entraîne un état dépressif profondément douloureux, il nécessite la remémoration de souvenirs et d'espoirs. Les représentations mentales associées à cet objet doivent être également désinvesties. Dans Deuil et Mélancolie, Freud écrit : "Le Moi après avoir achevé le travail du deuil redevient libre et sans inhibition." Les caractéristiques bien particulières de la perte périnatale ne peuvent conduire à une telle élaboration. En effet, comment faire un deuil alors que le bébé mort est un "objet-non-objet" disparu ? Comment désinvestir un enfant qu'on n'a pas pu connaître ? La blessure narcissique endurée par la mère ressemble à la souffrance du mélancolique : le bébé, en mourant, lui fait vivre une offense ! L'enfant rêvé idéal peut se transformer rapidement en un persécuteur monstrueux, il brave ou fait la nique en refusant de vivre. Ni dans un clivage du moi, ni dans un retrait de libido avec déplacement sur un nouvel objet, comme dans la mélancolie où dans le deuil, dans ce cas de figure la perte se situe entre le moi et l'objet. Parce qu'il est unique et irremplacable l'enfant ne sera substitué par rien ni personne, il n'y a pas d'identification possible aux traits de l'objet perdu puisqu'il s'agit d'un deuil "d'on ne sait quoi" et de "ce qui n'a pas eu lieu", "Il ne saurait y avoir de deuil d'une vie non accomplie... Le temps du deuil serait alors le temps pour comprendre, débouchant sur ce moment de conclure que, bel et bien, cette vie fut accomplie et en quoi elle le fut"(2). Mais la question reste entière : Peut-on vraiment conclure et faire le deuil d'un être dont le processus vers la vie s'est interrompu ? Permettre que la vie de l'être perdu - le foetus- s'accomplisse ne pourrait-elle pas s'envisager en nostalgie ?

La nostalgie une issue ?

Dans Les Leçons d'Introduction, Freud parle de transformation de la souffrance en quête nostalgique. Etymologiquement, nostalgie signifie la souffrance du retour (nostos = retour, algos = souffrance). Sous ce terme -crée en 1678 par un médecin suisse Hofer- on désigne un état de dépérissement et de langueur causé par le regret obsédant du pays natal. On parle de la nostalgie des exilés mais aussi du regret mélancolique d'une chose révolue ou que l'on a pas connue que l'on aurait aimée connaître. Le bébé en soi, "perçu" mais non encore identifié que l'on perd brutalement se transforme et renaît sous la forme d'un fantasme nostalgique. La plainte revêt l'allure d'une quête nostalgique. Pleurer l'enfant, pleurer la souffrance qui le représente clame son existence. Freud écrit dans un des addenda de Inhibition, symptome et angoisse : "L'investissement de l'objet absent (perdu) en nostalgie, investissement intense et qui en raison de son caractère inapaisable, ne cesse d'augmenter crée les mêmes conditions économiques que l'investissement en douleur concentré sur l'endroit du corps lesé... douleur extrême qui déborde les barrières du pare-excitation"(3). Investissement de l'objet-non-objet perdu, en nostalgie, douleur inatténuable, mais qui semble pouvoir quand même permettre de penser l'absent, de le faire revivre sous condition, de lui donner une (sa) place et de retrouver un fonctionnement psychique qui peut s'accompagner de désir, de goût qui se vit essentiellement dans un présent immédiat : "j'ai trois enfants dont deux seuls sont vivants avec qui je peux jouer et avoir du plaisir mais , lorsque je pense à mes enfants, le second (qui est mort à la naissance) en fait aussi partie"

Notes

1-Georges Perec. Citation.
2- J. Allouch fait référence à Kenzabutô Oe.
3- C. Chabert. "L'une et l'autre",   conférence, septembre 1993.

Bibliographie :

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Ferenczi S., Oeuvres complètes, tome IV, 1927-1933,Paris, Payot.
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Freud S. (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, trad M.Tort (1981), Paris, PUF.
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