La Revue

L'ethnopsychanalyse, éléments d'un débat. De la société aux soins
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°33 - Page 17-18 Auteur(s) : François Giraud, Marie-Rose Moro
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Pourquoi en France sommes nous incapables de penser la différence culturelle et l'exil, incapables d'intégrer ces données, quand c'est nécessaire, dans nos systèmes de soins? Nous cherchons à penser l'universel, fort bien, mais un universel sans les immigrés, un universel centré autour de nous. La question polémique est la suivante: faut-il proposer aux immigrés des dispositifs de soins psychiatriques ou psychologiques spécifiques, qui tiennent compte de leurs origines culturelles? L'ethnopsychanalyse cherche à créer des lieux de soins qui prennent en compte les singularités de chaque situation, les détracteurs de l'ethnopsychanalyse le refusent. Ils considèrent que l'introduction de la culture des patients dans les consultations menace la clinique psychologique et par là-même l'unité républicaine. Tenants et détracteurs de cette innovation qu'est l'ethnopsychanalyse sont engagés dans de vives controverses opposant de manière caricaturale des universalistes (tous pareils) et des relativistes (tous différents).

Animant une consultation d'ethnopsychiatrie à l'hôpital Avicenne, nous soignons les patients migrants au quotidien et nous constatons que les termes du débat sont mal posés. Partant du postulat précieux de l'universalité psychique, fondateur de l'ethnopsychanalyse, nous défendons une approche pragmatique des soins aux migrants qui respecte l'identité des patients et des thérapeutes, une pratique du lien et des métissages.

Mais pourquoi, une telle effervescence autour de l'ethnopsychanalyse? Ceci tient au fait que les pratiques cliniques sont étroitement liées aux contextes culturels où elles naissent, aux enjeux personnels des thérapeutes voire à leurs excès provocateurs, aux problématiques qui animent le champ intellectuel des pays où elles se développent. Chaque société, en fonction de son histoire, réagit de manière distincte à la question de la différence, et par conséquent examiner l'accueil des théories introduit déjà au problème d'une approche culturelle.

Bien d'autres pays, anglo-saxons par exemple, ne sont pas moins concernés par de tels processus migratoires pourtant, ils y répondent d'une manière différente de la nôtre, manière qui se révèle beaucoup plus pragmatique. Ainsi, la dernière édition du DSM, classification des troubles mentaux publiée par L'Association Américaine de Psychiatrie, introduit, sans que cela produise beaucoup de réactions, la dimension culturelle dans l'approche des troubles psychiatriques.

Chaque culture, chaque pays donc, envisage à sa manière la question de l'intégration de la culture dans la pratique clinique. Par conséquent en examinant l'accueil des théories, de leurs modalités, on est déjà introduit au problème d'une différence culturelle que l'on semble parfois nier de ce côté-ci de l'Atlantique. Il en va de même pour les soins aux migrants.

Le débat à propos du multiculturalisme s'est ouvert il y a plusieurs années déjà. L'affaire du voile islamique à l'école fut incontestablement un révélateur de questions latentes et d'interrogations profondes sur l'évolution de la France, de ses institutions et de ses valeurs fondatrices. Pourtant, aujourd'hui, il s'est déplacé vers une discipline et une pratique clinique et, l'ethnopsychiatrie se retrouve au coeur d'une controverse qui semble ne pas s'éteindre. D'une certaine manière on n'avait pas vu cela depuis les discussions autour de Jacques Lacan, même si l'impact de ses théories et de sa lecture de Freud concernait plutôt des cercles intellectuels restreints. Parti de cliniciens, la portée de ce débat est plus vaste. Il s'inscrit en fait dans la société et il s'avère être une interrogation anthropologique et philosophique sur le statut de la différence. En ce sens c'est à une mise en cause de ce que l'on peut appeler contre-transfert culturel des théories que l'on se trouve amené à se confronter. En d'autres termes comment elles naissent, se construisent et opèrent au sein d'un champ dont les déterminations leur sont en fait externes. Une telle réticence à la référence culturelle résulte en effet de plusieurs caractéristiques du champ intellectuel français et de la façon dont il s'est constitué. Et de ce point de vue la psychiatrie et la prise en charge des migrants ne font pas exception, du fait même que la psychiatrie naît dans les années mêmes où se constituent l'imaginaire et la pratique politique contemporaines, c'est-à-dire dans les conditions de l'établissement de la légitimité républicaine.

Pourtant, ceci ne rend pas non plus compte de la clinique. Les cliniciens ne peuvent oublier la souffrance et toutes les formes singulières qu'elle peut prendre, ce qui appelle précisément une complexification des pratiques. Cette prise en compte des différences culturelles, et par conséquent d'autres approches de la maladie envisagées par exemple selon d'autres modalités d'expression et d'autres étiologies, ne résulte par conséquent pas d'un parti pris, mais d'une exigence éthique. Celle qu'impose l'écoute attentive du discours de patients traversés par un débat qui est au coeur de leur expérience, et met à nu ce qui chez tout humain oppose l'universel et le particulier, la multitude des appartenances.

En effet, le travail quotidien avec les familles migrantes nous a appris que deux paramètres sont importants à prendre en compte pour construire un cadre contenant et pertinent:

1- l'appartenance culturelle de la famille, appartenance première qui ne résume pas son identité mais constitue un pôle de structuration important qui reste en partie efficient malgré l'acculturation;

2- le voyage migratoire qui est parfois traumatique pour la famille et qui, dans tous les cas, constitue un événement signifiant pour la génération qui le vivra, voire pour les générations suivantes qui naîtront en France. Cette dynamique migratoire introduit une perspective de transformation et de métissages qui va se conjuguer à des degrés divers avec les exigences des premières appartenances culturelles et les nécessités de l'inscription dans la nouvelle société. Sur le plan psychique, on perçoit la nécessité de l'élaboration de ces différents mouvements parfois ambivalents, parfois contradictoires, quelquefois déniés. Ainsi, dans de nombreux cas, cette peur de la différence culturelle de la société d'accueil et de ses soignants entre en contradiction avec la nécessité des migrants de rester eux-même dans l'exil et donc de vivre cette différence non pas comme une différence ontologique spécifique et irréductible mais comme une différence créative, une différence individuelle qui enrichit l'être et qui fait sa singularité d'humain.