La Revue

Quelques lieux de consultation d'ethnopsychiatrie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°33 - Page 19-27 Auteur(s) : Françoise Sironi, Quitterie de La Noë, Eric Cao Huu Hai, Patrick Fermi, Claire Mestre, Yahyaoui Abdessalem, Cécile Rousseau, Kouakou Kouassi
Article gratuit

Paris et sa région parisienne

La consultation d'ethnopsychiatrie de l'hôpital Avicenne (Bobigny). Service de psychopathologie de l'enfant et de l'adolescent du Pr Ph. Mazet.

Cette consultation est animée par Marie Rose Moro. Ouverte par Tobie Nathan, il y a une vingtaine d'année, elle a été reprise, développée et complexifiée par Marie Rose Moro depuis 1989. C'est une consultation créée sous l'impulsion du Pr Serge Lebovici, elle a grandi avec l'aide du Pr Philippe Mazet. C'est la seule consultation d'ethnopsychiatrie hospitalo-universitaire en France. Elle s'articule avec les autres activités du service. Elle est ouverte à tous et coûte le prix d'une consultation psychiatrique publique comme toute consultation de l'Assistance Publique. Nous recevons toutes les familles migrantes quelque que soient la nature des souffrances avec cependant une orientation spécialisée en psychopathologie du bébé, de l'enfant et de l'adolescent. Etant donnée l'importance des demandes, un délai d'attente de deux mois au moins est à prévoir (tel: 01 48 95 54 74).

Cette consultation a plusieurs buts:

1- clinique: soins aux migrants et à leurs enfants;

2- formation des professionnels et encadrement des stagiaires universitaires;

3- groupe de recherches en ethnopsychiatrie. Quelques thèmes actuels : analyse de la vulnérabilité spécifique des enfants de migrants, évaluation de l'efficacité thérapeutique des psychothérapies ethnopsychiatriques, analyse pragmatique des actes du thérapeutes, analyse de la triade mère-bébé-thérapeute en situation de psychothérapie, place des facteurs psychiques dans le lupus. Elle accueille des étudiants en DEA et des thésards de médecine, de psychologie et d'anthropologie.

4- Enseignement: un Diplôme Universitaire de Psychiatrie Transculturelle débutera en octobre 1998 à l'Université Léonard de Vinci (Bobigny, Paris XIII) [Renseignements pour ce DU, ouvert aux professionnels: 01 48 95 54 74 ou, Quitterie de la Noë tel: 01 42 63 01 24). Il prolongera le séminaire qui a lieu actuellement et qui cette année porte sur le thème : « Naître et renaître ». De cette consultation est née l'Association internationale d'ethnopsychanalyse qui réunit des cliniciens et des chercheurs du monde entier et favorise les échanges dans ce domaine (Tél. : 01 48 95 54 74).

Le Centre Georges Devereux

Le Centre Georges Devereux, centre universitaire d'aide psychologique aux familles migrantes a initié ses activités le 1er janvier 1993. Le Centre Georges Devereux est la première unité universitaire de clinique psychologique en France, émanation de l'UFR Psychologie, Pratiques cliniques et sociales de l'Université de Paris 8 (Tél. : 01 49 40 68 51-Fax : 01 49 40 68 01.) Le Centre Georges Devereux s'est structuré autour de quatre grands objectifs:

1) L'innovation technique en psychologie clinique Ayant constaté que la recherche universitaire en Psychologie Clinique souffrait souvent d'un grave déficit du fait : 1) de son inadaptation aux problèmes concrets des populations en souffrance ; 2) de l'absence de structures universitaires (cliniques psychologiques universitaires) telles qu'elles existent dans de nombreux pays, Le Centre Georges Devereux propose une prise en charge spécifique destinée aux familles migrantes en difficulté psychologique , tout en développant des recherches cliniques au plus haut niveau en psychologie et en psychopathologie transculturelle (ethnopsychiatrie).

2) La création d'une véritable dynamique de recherche en psychologie clinique Considérant que les recherches en psychologie clinique - et plus particulièrement en psychothérapie - s'appuient souvent sur des bases logiques difficiles à soutenir du fait que les cliniciens sont eux-mêmes adeptes de la théorie censée rendre compte du processus qu'ils mettent en ouvre, Le Centre Georges Devereux tente d'apporter de nouvelles propositions théoriques et techniques. Il constitue un lieu de recherche sur la spécificité des souffrances psychologiques des populations migrantes rencontrées en Seine-Saint-Denis; un lieu de réflexion sur les modèles théoriques habituellement proposés en psychopathologie et en psychologie clinique; un lieu de regroupement et de diffusion de connaissances complexes en ethnopsychiatrie, en ethnopsychanalyse et plus généralement en psychopathologie.

3) La constitution d'une unité d'enseignement clinique en Psychologie, sur le campus. Le Centre Georges Devereux permet aux étudiants en fin de cursus de Psychologie Clinique (DESS et DEA de Psychologie clinique et de psychopathologie) de bénéficier d'un encadrement de leur apprentissage technique au sein d'une équipe universitaire qualifiée.

4) La constitution d'un pôle de formation post universitaire destiné aux professionnels de la santé (médecins, psychologues, infirmiers et travailleurs sociaux). Avec l'appui du Centre de Formation Continue de l'Université de Paris 8, le Centre Georges Devereux a créé un Diplôme Universitaire (D.E.S.U.) intitulé: Pratiques cliniques avec les familles migrantes: Intervention et prévention, dont la première session a débuté en mars 1993 - premiers diplômés, mémoires soutenus en octobre 1995 et un Certificat d'aptitude à la fonction de médiateur ethnoclinicien dont la première session a débuté en 1993.

5) Un partenariat d'enseignement et de recherche en ethnopsychiatrie avec les universités de Rio de Janeiro, de Cotonou, de Port au Prince et de Pavie.

Le Centre Georges Devereux honore entre 200 et 300 consultations spécialisées par an (environ une cinquantaine de familles prises annuellement en charge), encadre vingt à vingt-cinq étudiants en stage clinique, accueille une dizaine de chercheurs et une vingtaines de thésards.

L'ethnopsychiatrie du C.M.P Jean- Baptiste Carpeaux.

I - Présentation

Cette consultation d'ethnopsychiatrie existe depuis 1989. Elle a été créée à l'initiative de Pierre Bogoratz. Il s'agit d'un dispositif de prise en charge des patients de culture non occidentale. Ce dispositif de soins est intégré à l'ensemble des activités de prise en charge des patients du secteur. Actuellement, le docteur D. Terres, chef de service, est le médecin référent. En raison des demandes croissantes, l'ouverture d'une seconde consultation s'est faite dans le secteur infanto- juvénile du service du Dr R.Teboul, dans le 19è arrondissement de Paris. C'est en groupe que nous accueillons les patients et les équipes qui font la demande de consultation. Il s'agit du dispositif mis en place par Tobie Nathan. Ce dispositif prend en compte les représentations culturelles des patients et les théories étiologiques traditionnelles qui en découlent.

II- L'importance du groupe thérapeutique

C'est en groupe (médecins, psychologues, stagiaires d'origines différentes) que nous recevons les patients, accompagnés par les membres de l'équipe qui en font la demande. Le groupe, dans diversité et sa pluridisciplinarité constitue et renforce le cadre et lui confère une fonction contenante, protectrice. La demande de prise en charge du patient passe nécessairement par des relais médico-sociaux ou familiaux, et par l'émergence d'une demande individuelle pour les raisons suivantes : - Les cultures traditionnelles donnent au groupe une place essentielle. L'individu n'existe pas en tant que tel. Il est un des éléments de la lignée à la quelle il appartient (les vivants, les morts, les ancêtres.). - dans les cultures où le concept même de maladie mentale n'a aucun sens, la souffrance psychique est organisée au sein d'autres paradigmes tels que la transgression des tabous, la jalousie, l'envoûtement, etc.

III - L' interprète

Il joue le rôle fondamental de médiateur, voire d'interface, permettant d'accéder aux représentations liées au pays d'origine du patient (langue maternelle, rituels, coutumes...). La consultation doit pouvoir se dérouler dans la langue maternelle du patient, mais il peut choisir de s'exprimer en français. Le dispositif ainsi préconisé consiste donc en l'organisation de consultations se déroulant au sein d'un groupe de co-thérapeutes pluriethniques et plurilingustiques. Un tel groupe permet :

1- d'inclure facilement les membres de la famille et les différents intervenants médico-sociaux ou éducatifs selon les souhaits du patient lui-même.

2-La circulation des interprétations, un peu à l'image de " l'assemblée du village".

Et, cela permet également de diffracter le processus transférentiel ou de le rendre pendulaire entre le patient et les différents co-thérapeutes. Cela dit, nous ne recevons pas systématiquement tous les patients en groupe, cela varie en fonction des indications.

IV - Activité clinique

Nous recevons des patients venant des secteurs de Maison Blanche, des hôpitaux parisiens, mais aussi de banlieue et d'autres hôpitaux psychiatriques de province. Parmi nos patients, on remarque une majorité de patients venant d'Afrique occidentale, essentiellement du Mali et du Sénégal ainsi que des patients en provenance du Maroc, de l'Algérie, de la Tunisie et de l'Afrique centrale (ex Zaïre ou la République du Congo, Cameroun). Enfin, nous recevons des patients originaires des Antilles françaises, du Sud-Est asiatique, et du continent indien...

V - Activités de formation et de sensabilisation

Des formations universitaires: nous accueillons des stagiaires des universités de Paris V, Paris VII, Paris VIII et Paris X. L'encadrement de ces étudiants nécessite des synthèses après chaque consultation, ainsi qu'un travail de réflexion et d'élaboration théorique. - un travail avec les équipes scolaires: pour permettre une prise en charge des enfants en échec scolaire.

VI- Centre Françoise Minkowska (18 rue Saulnier, 75009 Paris, tél. : 01 44 79 96 40, fax : 01 42 46 63 36).

En dehors de notre consultation, il existe dans Paris intra-muros d'autres lieux de prise en charge des patients migrants, tel que le Centre Françoise Minkowska. Mais, il est important de souligner que ce centre ne fonctionne pas avec les mêmes modèles théoriques et le même cadre pratique que celui de l'ethnopsychiatrie telle qu'elle est pratiquée parTobie Nathan. Il s'agit d'une pratique qui intègre la langue maternelle du patient et les données culturelles du pays d'origine, dans une approche que nous pourrions qualifier d'anthropologie psychiatrique. Le Centre Minkowska et Migrations-Santé organisent un séminaire sur Clinique et culture : l'épreuve de l'altérité.

Le programme de recherche clinique sur les patients cambodgiens dans le secteur psychiatrique du XIIIème arrondissement de Paris.

Depuis 1990 le secteur psychiatrique du XIIIème arrondissement de Paris a mis en oeuvre un programme de recherches cliniques pour répondre à l'afflux massif de patients originaires du sud-est asiatique (essentiellement Cambodgiens) et réinstallés dans le quartier dit chinois. En fait il s'agissait de concilier l'exigence du service public, répondre à l'ensemble de la population du quartier, avec les particularités cliniques et culturelles des patients asiatiques. C'est dire que l'adaptation des réponses thérapeutiques et des différentes structures de soins devait se faire conformément à l'esprit de la psychiatrie de secteur. Les priorités furent donc : l'accessibilité aux soins, l'ouverture de consultations bi-hebdomadaires dans la langue des patients, l'élaboration et la théorisation du rôle de l'interprète transculturel, l'ouverture des structures intermédiaires aux patients non-francophones et enfin le travail de relais auprès de la communauté d'origine du quartier. L'approche transculturelle qui sous-tend cette démarche se fonde essentiellement sur la prise en compte de la dimension culturelle globale et traumatique des patients dans l'expression et surtout le traitement des troubles mentaux. L'apport d'une démarche anthropologique s'avère ici fondamentale pour réinscrire le sujet dans un univers linguistique et culturel qui dépasse le seul cadre de l'expression de la pathologie pour s'élargir aux représentations du sens commun, aux modalités des rapports sociaux et familiaux, et à leur nécessaire réaménagements dans le contexte de l'exil.

Richard Rechtman Rechtman, R., & Welsh, G. (1993). Approche transculturelle des patients non-francophones du sud-est asiatique dans le dispositif psychiatrique du XIII ème arrondissement de Paris. Santé mentale au Québec(XVIII), 145-161.

Rechtman, R. (1993). Rêve, réalité et expériences traumatiques chez les Cambodgiens. Cahier d'Anthropologie et de Biométrie Humaine, XI (3-4), 259-279.

Un diplôme Universitaire a été créé par J.F. Allilaire et R. Rechtman au CHU Pitié Salpétrière «Anthropologie et Psychopathologie» (renseignements: service du Pr Allilaire).

Il existe un DESS de Psychologie interculturelle à l'Université Paris V ( Pr H. Stork).

Autres lieux

Nous ne prétendons pas être exhaustifs car la liste est longue des initiatives dans le champ de l'ethnopsychiatrie et des pratiques transculturelles et nous ne les connaissons pas toutes. Citons encore la consultation de Rebecca Duvilliers qui a la particularité de se trouver dans une école à Paris (XVIIIème arrondissement), celle de Mohamed Bettisch en banlieue parisienne. Le champ est créatif et ouvert.

L'ethnopsychiatrie à Marseille

Marseille, porte de l'Afrique, ville portuaire, terre d'immigration depuis sa création ne peut pas faire l'économie d'un dispositif de soins ethnopsychiatrique. Conscient de l'ampleur des besoins et de l'importance de la demande en ce domaine le Pr. Rufo (CHU Sainte-Marguerite) souhaite développer cette approche. Pour cela, il travaille à la création d'une fédération intersectorielle, base structurale minimum susceptible de mobiliser les moyens nécessaires pour répondre à ces besoins qui appellent des réponses cliniques, de formation et de recherche. Cette structure débuterait son action selon quatre axes principaux :

1-Mise en place d'une consultation d'ethnopsychanalyse au CHU Saint-Marguerite par les praticiens déjà formés à cette discipline (Dr. Cao Huu Eric, Dr. Ibrahim Said).

2-Un axe de recherche sur les particularités migratoires de la ville, en termes de populations (immigration des pays du Maghreb déjà ancienne, importante communauté Comorienne d'installation récente, etc.) et en termes d'organisation sociale des dites communautés.

3-Mise en place d'une collaboration originale avec prioritairement les Comores puis les autres pays de l'Océan Indien. Dans ce cadre, des praticiens formés à l'ethnopsychiatrie clinique dans la structure marseillaise pourraient mettre en place dans les pays d'émigration des structures de soins inspirées de cette approche et créer ainsi de lieux de recherche et de formation croisée afin d'enrichir et les pratiques métropolitaines et l'approche de la santé mentale dans les pays du Sud.

4-Enfin en terme de formation et d'enseignement, M. Rufo souhaite que des praticiens marseillais suivent l'enseignement du Diplôme Universitaire d'Ethnopsychiatrie de MR. Moro au CHU de Bobigny (octobre 1998). Ensuite, il sera créé un Diplôme Inter-Universitaire entre Bobigny, Marseille et d'autres villes en France et à l'étranger.

L'ethnopsychiatrie à Bordeaux

Unité de Consultation interculturelle (Association Geza Roheim, tel: 05 56 06 08 59.)

Notre travail clinique auprès des personnes et des familles migrantes ou d'origine étrangère se fait dans le cadre de l'Unité de Consultation Interculturelle dépendante du centre Hospitalier Spécialisé de Cadillac (Gironde) et en relation avec l'Association Géza Roheim. Notre objectif principal est d'apporter une aide psychologique aux personnes dont les difficultés sont liées à l'acculturation ou s'expriment au travers de leur monde culturel. Nous intervenons aussi auprès des professionnels travaillant auprès de ces personnes avec l'objectif d'apporter un complément culturel et méthodologique sans se substituer aux démarches déjà existantes. Le cadre humain et technique est constitué par une équipe pluridisciplinaire et pluriculturelle. La consultation est collective et peut se dérouler dans la langue maternelle des consultants avec l'aide de médiateurs-interprètes.

Plutôt que de décrire notre fonctionnement qui se réfère globalement aux modèles connus et élaborés à l'hôpital Avicenne et au centre Devereux par Marie Rose Moro et Tobie Nathan, nous exposerons brièvement l'usage que nous faisons de la notion de représentation culturelle. Notre approche se réfère résolument à la notion de complémentarité de Georges Devereux et aux analyses de Freud et de Winnicott concernant les représentations collectives et plus généralement la culture. Pour Freud, ces représentations sont «un trésor» dans lequel on puise pour se protéger de la détresse humaine. Winnicott quant à lui pense la culture dans le prolongement de l'espace transitionnel.

L'acte migratoire prend différentes formes mais les personnes que nous rencontrons souffrent toujours d'une manière ou d'une autre de cette difficulté à puiser dans le trésor dont parle Freud et à créer un espace d'acculturation favorable à l'intégration. Pour éviter tout malentendu nous définissons l'intégration comme la capacité à se référer à une culture d'origine et à une culture d'accueil. Ce que nous proposons est simple, c'est d'introduire et de faire travailler par l'évocation et le récit les jeux de représentations culturelles; non seulement celles des consultants et celles de la culture d'accueil mais d'autres encore. Ces dernières fonctionnent alors comme tiers avec le bénéfice de rendre pensable, représentable un espace interculturel et humain transitionnel permettant une élaboration psychique pour eux et pour nous.

Consultation de médecine interculturelle de Bordeaux (Centre Jean Abadie, Service du Pr Moreau, 89, rue des Sablières, 33 000 Bordeaux. tel: 05 56 79 56 69)

La consultation de médecine interculturelle est née il y a 4 ans sous l'impact de plusieurs impératifs, créer un dispositif intégrant la spécificité clinique des migrants, et répondre à une demande croissante du milieu médico-social en but à des difficultés d'approche avec les familles issues de l'émigration.

C'est une consultation de groupe, se référant aux travaux des ethnopsychiatres (MR.Moro,T. Nathan) et dont le fondement méthodologique est le complémentarisme défini par G. Devereux. Ses buts principaux sont le soin et la prévention auprès des individus et des familles migrantes, et le conseil technique pour des équipes soucieuses d'engager avec nous une réflexion sur des situations liées à la migration et jugées incompréhensibles. Le groupe rassemble des cothérapeutes d'horizons différents (médecins et psychologues), de formation psychanalytique, des anthropologues, et un médiateur interculturel. Le médiateur interculturel connaît la langue maternelle du patient et de sa famille, et témoigne d'une culture commune. Les anthropologues, s'ils sont aussi les témoins d'une culture qu'ils étudient, participent à l'analyse de la construction des altérités de chacun, et aident à ordonner les logiques intriquées et actives de la culture d'origine et de la migration. La relation patient(s)-thérapeute principal-groupe pluriel est analysée selon la dynamique interactive transféro-contre-transférentielle, et inclut les représentations culturelles des patients, les références de la société globale d'accueil et de l'institution.

Le travail thérapeutique vise à construire des liens intrapsychiques et à créer des passerelles entre des univers clivés et hétérogènes mais contenus dans le cadre: monde d'ici et de là-bas, d'avant et d'après la migration, du monde visible et invisible, du corps et du langage. Proverbes, récits, parfois prières et surtout métaphores sont les objets privilégiés utilisés et créés par chacun, et qui enrichissent et complexifient la situation tout en lui donnant du sens. Le patient et sa famille, (re)trouvant des ressources au sein de son entourage et de son groupe d'appartenance, concrétisent des alliances et dénouent matériellement des conflits dans d'autres lieux que la consultation. La consultation est ainsi un lieu de soin et de création, de médiation et de passage, qui ne peut se passer d'un travail actif de recherche.

L'ethnopsychiatrie à Grenoble

Le centre APPM-CRESSI (Association de Psychologues, Psychothérapeutes, Médiateurs pour la Clinique, Recherche, Enseignement-Formation en Situations Interculturelles, tél. : 04 76 46 94 00.Fax : 04 76 43 09 64) que nous avons fondé en 1981 reçoit des patients d'origine étrangère issus essentiellement du Maghreb mais aussi d'Afrique et de Turquie.

Les activités thérapeutiques qui y sont proposées sont variées (prise en charge individuelle, de groupe, familiale, d'enfants, d'adultes). Cependant la source théorique principale reste l'ethnopsychanalyse. A l'intérieur de ce cadre, nous proposons une activité clinique de thérapie familiale ethnopsychanalytique qui est à la fois une écoute du couple, de la fratrie et du groupe-famille. S'inspirant des pratiques de groupes, de la thrapie familiale systémique, de la thérapie familiale analytique et des apports de l'anthropologie et de la psychanalyse, cette technique cherche à pallier certaines carences constatées dans l'approche systémique et surtout analytique de la famille. Ces carences se situent surtout au niveau d'un manque de souplesse du cadre thérapeutique, ainsi que dans la non-reconnaissance de l'univers de croyances culturelles du patient et /ou de la non-utilisation de ce dernier comme levier thérapeutique. Elles se traduisent souvent à travers les grandes difficultés de ces deux approches à prendre en charge des familles migrantes. Notre cadre thérapeutique est défini par un certain nombre de règles souples, négociables à l'avance avec le groupe familial. Parmi celles-ci nous pouvons citer la règle de présence multigénérationnelle, de différenciation des espaces de parole qui permet à certains moments de travailler seulement avec le couple ou la fratrie pour revenir ensuite au groupe-famille, de libre choix de la langue de communication sans aucune obligation de traduction qui favorise un travail d'élaboration grâce à la création d'un espace interlangue...

Ces règles sont complétées par un certain nombre de techniques d'approche tels que l'illusion bi-culturelle, bi-linguistique, -l'écoute et l'utilisation du matériel culturel comme levier thérapeutique sans intrusion ni acharnement par rapport à l'émergence de ce matériel, sans recours non plus à des tâches de type magico-religieux ni à la fabrication ou la manipulation d'objets appartenant à l'univers de croyances culturelles de la famille, -la construction et l'utilisation thérapeutique du génogramme qui offre la possibilité de travailler sur le double plan synchronique et diachronique et qui fait vivre l'histoire de la famille, -l'appel des rêves et l'induction imaginaire par la proposition ou la construction de contes à partir de l'imaginaire collectif ou de l'histoire familiale, -l'utitilisation de la vidéo. Ce qui est observé à travers ce cadre, c'est l'importance de la rupture qui traverse la famille. Au-delà de la notion, c'est le vécu, l'expérience de rupture qui prennent place dans l'univers affectif des membres de la famille et qui se traduisent à travers les types de liens que ces derniers entretiennent avec leur environnement immédiat et lointain.

Cette notion trouve son plein sens dans l'expérience de l'exil. En tant que trauma, ce dernier provoque un choc qui ébranle la continuité de la vie, du temps qui la construit. Ce dernier ébranlé ne peut plus fournir les conditions de l'expérience. Il plonge souvent les familles fragiles dans une logique de répétition de la rupture, de son moment inaugural. Ce temps est figé et à travers lui se construit une attitude de déni, de désaveu des événements présents qui ne peuvent plus faire sens. L'évocation nostalgique du pays de l'enfance et de ses objets chers rappelle une tentative de détruire le temps en procédant ainsi par une confusion des catégories spatio-temporelles. La différence entre le passé, le présent et le futur est annulée au profit d'une confusion entre passé idéalisé et présent futur qui ne seraient eux que la réalisation ultime de ce passé. Tel Janus, Dieu aux deux visages, la famille regarde souvent le passé et l'avenir en essayant de faire tenir dans un même instant le regret et l'espérance. Dans une telle position, l'accès au présent est barré et la saturation est assurée par les fantômes de l'absence.

Cette rupture, ce temps figé, découlent également de l'exil en tant que moment de convergence, sur la famille, de messages contradictoires, messages qui accentuent chez elle, le vécu du non-lieu et du hors-temps. Aussi le recours à l'instantané, sans anticipation, sans travail de lien permanent entre le passé, le présent, le futur apparaît comme un mécanisme de défense contre l'angoisse désorganisatrice. Le clivage, l'idéalisation, le déni accentuent le caractère excessif de cet instantané et marquent de manière significative les lieux de la rupture. Certes ce fonctionnement touche davantage les parents. Mais, comme nous l'avons signalé à d'autres occasions, les frontières ne sont pas si épaisses entre les parents et les enfants. Grâce aux processus de transmission de vécus psychiques d'inconscients à inconscients, à l'interfantasmatisation entre les membres de la famille, à la communication implicite/explicite, analogique/digitale, les enfants reproduisent à leur manière ces expériences de rupture qu'ils projettent sur leurs parents, sur le pays d'accueil (ses institutions), sur le pays d'origine de leurs parents... sur les langues, sur la scolarité, sur la société...

Face à ces vécus de rupture qui déstabilise l'équilibre familial et entravent l'épanouissement de ses membres, le cadre thérapeutique que nous proposons permet un travail de construction. Par définition, cette construction est rétroactive en même temps qu'elle est anticipatoire. C'est vers cette logique que le cadre cherche à amener la famille : à faire des liens entre le passé, le présent et le futur, à inscrire l'ensemble dans la vie. Par l'intermédiaire des règles et des techniques qui le fondent, il aide la famille à prendre conscience de l'évolution de ses objets internes même si ses objets externes (pays d'origine, valeurs, normes...) n'évoluent pas. Pour ce faire, il l'aide à élaborer sur ce qui est enkysté, fétichisé, clivé, à faire des ponts entre des univers vécus comme inconciliables. Bref, il l'aide à s'inscrire dans la durée, dans la continuité c'est-à-dire dans la vie. C'est dans la mesure où elle s'inscrit dans la durée, où elle arrive à jouer avec la temporalité, que la famille est vivante et qu'un moment de sa vie (l'immigration, la guerre...) peut devenir souvenir (et non traumatisme). C'est à cette condition également que chacun, dans la famille, peut évoluer sans cesse et peut construire, à son rythme, son histoire interne.

L'ethnopsychiatrie au Québec

Interview de Cécile Rousseau par Marie Rose Moro.

L'ethnopsychiatrie au Québec présente des caractéristiques qui la différencie de l'ethnopsychiatrie en France.

Plusieurs éléments macroscopiques (sociaux et politiques) doivent être pris en compte pour comprendre le développement de l'ethnopsychiatrie théorique et clinique: 1- Tout d'abord, au Canada, le concept de multiculturalisme promeut le maintien des différences culturelles dans la cité. Ce qui se situe à l'exact opposé du modèle républicain français qui les efface au nom d'une intégration individuelle et d'un effacement des différences dans un espace dit laïque. La mosaïque canadienne est donc un modèle spécifique différent du modèle républicain mais aussi du melting pot nord américain. Dernièrement, cependant le mouvement nationaliste au Québec avec la crainte de la disparition de l'identité francophone pousse vers un modèle républicain. 2-Dans le même temps, dans toute l'Amérique du Nord, le mouvement dit de «political correctness» introduit une contrainte importante sur les choses qu'il ne faut pas dire dans le domaine du racisme mais aussi de la différence culturelle. Cette contrainte est beaucoup plus forte qu'en Europe.

Ainsi, on se trouve dans une société où il est admis et même souhaitable de garder ses origines, de respecter ce qui fait la différence de l'autre mais en même temps des pans entiers de la différence ne doivent pas être évoqués comme la différence homme/femme, parents/enfants où l'implication de tel groupe ethnique dans un phénomène de violence par exemple. La société oscille entre ces tensions et ces pôles contradictoires. La clinique est prise dans les mêmes conflits que la société. Sur le plan institutionnel, on connaît l'influence homogénéisante sur la psychiatrie et la psychologie de la biologie, du comportementalisme et des sciences cognitives qui se sont imposés aux USA et au-delà de plus en plus dans toute l'Amérique du Nord. L'anthropologie échappe en partie à cette emprise et l'ethnopsychiatrie est une voix discordante dans cette tendance lourde. Ceci se fait d'ailleurs en lien avec l'anthropologie critique.

Le paradigme québécois de l'ethnopsychiatrie clinique se situe alors entre la tradition européenne et l'influence américaine avec ces deux pôles qui sont représentés et entre les deux de multiples ancrages possibles. Au Québec, certains comme Ursula Streit voudraient reproduire la technique de Tobie Nathan telle quelle, d'autres à l'opposé tel que Laurence Kirmayer se situent dans la mouvance américaine et sont très proches de Kleinman. Entre les deux pôles, on trouve des cliniciens qui ont développé des modalités d'interventions souples et multiples tels que notre équipe au Montreal children Hospital ou Carlo Sterlin à l'Hôpital Jean Talon. Ces cliniciens mettent moins d'emphase sur la théorisation et introduisent du jeu entre les différents modèles. Ils constituent des bricolages à géométrie variable qui intègre à la fois le modèle médical, les conceptions plus classiques de prise en charge et les modalités culturelles de compréhension et d'action.

Carlo Sterlin a réuni autour de lui une équipe pluri-disciplinaire qui intervient auprès des patients en respectant la multiplicité des niveaux de compréhension. Par, ailleurs, ils ont développé une expertise spécifique sur Haïti. Pour ce qui concerne notre équipe, nous travaillons selon le principe de multiplicité des approches et de pluralité. Ce qui nous importe, c'est la mise en évidence des différents modèles d'explication de la maladie et par conséquent, nous proposons des cadres multiples qui s'adaptent aux demandes des patients en fonction de leur parcours. Un même patient peut faire appel à différents systèmes à différents moments. Il est donc important de laisser coexister ces modèles dans nos dispositifs. Notre approche doit respecter la notion d'itinéraire thérapeutique des patients et ne pas leurs imposer ce que nous pensons le plus adapté pour lui et sans définir a priori ce qui serait culturellement conforme. Nous recevons les familles, les enfants en individuel quand c'est nécessaire, nous cherchons à développer la multiplicité et la créativité des approches. Et dans la migration, ce qui prévaut, c'est la superposition des modèles car aucun n'a prouvé sa suffisance en lui-même, sa validité universelle. Sans oublier aussi que notre modèle de compréhension et d'intervention est aussi intéressant à proposer, il ne s'agit pas d'idéaliser les modèles quels qu'ils soient y compris les thérapies traditionnelles.

Une autre caractéristique du Québec, est le fait que malgré la liberté relative de la clinique face à la théorie, celle-ci a été très en avance sur la clinique. En effet, depuis longtemps déjà existe à l'Université de Mc Gill un groupe, le GIRAME, qui a initié une réflexion novatrice sur les interactions entre la culture et le psychisme. Le GIRAME s'est créé autour d'H.B. M. Murphy, de Gilles Bibeau et Ellen Corin. Il constitue le premier lieu en Amérique du Nord de pensée sur ces questions à l'interface entre l'anthropologie et la clinique psychologique et psychiatrique et réunit des chercheurs et des cliniciens. Au Canada, la pratique clinique est un peu en retard sur la pensée et les recherches théoriques et anthropologiques. Mais, l'ensemble reste beaucoup moins idéologique qu'en France.

 Note : A noter que l'influence du GIRAME sur l'ethnopsychiatrie en France est importante et ancienne. Il n'existe pas d'équivalent de structure en France

Dans d'autres pays


Nombre d'actions de consultations ou de recherches sont en train de se développer aux USA, en Suisse (Saskia Von Overbeck), en Belgique. Il faudrait aussi citer l'Argentine, le Mexique (Armando Barriguete).un numéro prochain de Carnet psy pourait être consacré à l'ethnopsychiatrie internationale !