La Revue

Des souris, des écrans et des hommes (1). Comment la psychanalyse vint à l'internet
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°120 - Page 28-29 Auteur(s) : Yann Leroux
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Le vieux XXème siècle a finalement accouché d'une surprise : le réseau Internet. Ce nouvel espace a été rapidement colonisé par l'homme. À ce cyberspace1, quelques-uns ont apporté la psychanalyse. L'implantation s'est faite dans les différentes régions de l'Internet : le Web (1992-1993), USENET (2001), les listes de diffusion (1996) via trois vecteurs : les individus, les revues et les institutions2. Les individus- R. Desgroseillers est le premier à mettre en ligne un contenu sur la psychanalyse. En 1992, il dispose d'une masse importante de notes de travail provenant de ses séminaires sur les écoles psychanalytiques. Il souhaite leur donner une forme plus exploitable et, comme il est par ailleurs intéressé par le fonctionnement du Web qui a tout juste un an3, il décide de mettre le tout en ligne. De ce côté de l'Atlantique, c'est sur le mail que la psychanalyse rencontre un public. En mai 1996, H. Kreutzen crée la liste de diffusion4 Psychanalyse et Internet mais son adresse, lacan-list@linkline.be, et le contenu des discussions feront qu'elle sera appelée "la lacan-list". La liste sera malmenée par cela même dont elle se proposait de faire l'étude : un troll conduira le nouveau responsable de la liste, J. Tontlinger, à mettre fin à l'expérience en 2002. Durant l'été 1997, un nouveau dispositif de messagerie, ICQ, apparaît sur l'Internet. J.-N. Radulesco propose immédiatement de jouer avec en instaurant des rendez-vous hebdomadaires où l'on utilise le système de chat pour discuter de psychanalyse. Il sera également à l'origine de la création du groupe alt.psychology.psychoanalysis, qui a pour objet "la pratique et la théorie selon les enseignements de Freud et de Lacan" et dont il attendait des discussions entre les praticiens par-delà les frontières. Le groupe est bilingue, et il faudra attendre 2002 pour qu'un groupe francophone, fr.sci.psychanalyse, soit créé sur USENET5. Sur inconscient.net (1998) de G. Lombard, on est invité a suivre le pas léger de la Gradiva pour s'orienter dans la "forêt des news"; elle y pense/rêve l'Internet, ses jeux, ses effets d'inquiétante étrangeté. Le plaisir de partager "le goût de la psychanalyse" en dehors des pesanteurs institutionnelles conduit L. Fainsilber sur le Net en 1999. La même année, L. Le Vaguerèse fait basculer le serveur minitel 36-15 Oedipe sur le Web avec comme nom de domaine oedipe.org. Oedipe sera l'un des théâtres de la mobilisation contre l'amendement Accoyer et des affrontements vigoureux entre psychanalystes et TCCistes à l'occasion de la sortie du Livre noir de la psychanalyse. Lorsque R. Major appelle à des États généraux de la psychanalyse, sa voix porte jusqu'à psychanalyse.refer.org, qui recense les différentes interventions à venir et les fait circuler. C'est une autre voix, celle de J. Lacan, qui se fait entendre grâce au travail de J. Siboni sur les sources sonores du séminaire : les fichiers sont accessibles sur lutecium.org et le travail est discuté sur une liste de diffusion. Les institutions- L'association historique fondée par Freud et Ferenczi arrive sur le Web en août 1997. L'International Psychoanalytical Association y présente ses congrès, ses conférences et ses associations membres. Un lien est proposé via une newsletter. Ce n'est qu'en 2003 que l'IPA présente l'histoire de sa fondation. en passant sous silence les grandes controverses et les scissions des institutions psychanalytiques françaises. Première association psychanalytique française à être présente en ligne, le Quatrième Groupe présentera d'emblée son histoire et son processus de formation en ligne en 1998. Le fameux Cahier bleu est disponible dès les premières versions du site grâce au travail de G. Lombard qui en assurera personnellement la mise en oeuvre technique et la maintenance, aidée de B. Defrenet, jusqu'à ce qu'un "Comité du site" soit mis en place. À la suite de la Société Psychanalytique de Paris, qui naît au réseau en 1999, la plupart des institutions psychanalytiques françaises s'établissent sur le Web. Le mouvement s'accélère avec l' "effet millenium": être présent à l'Internet devient de plus en plus une nécessité. L'implantation se fait sur le même schéma : un pionnier porte l'institution sur le réseau et celle-ci reprend, tôt ou tard, avec plus ou moins de tact, le contrôle de son annexe. Les implantations se sont toujours faites dans une certaine conflictualité car le réseau pose des problèmes nouveaux qui provoquent un intense travail de refondation de l'institution : quel contenu mettre en ligne ? Qui en a le contrôle ? Quels dispositifs (site, forum, liste de diffusion, wiki.) utiliser ? Les revues- Le Carnet/PSY se dote d'une version électronique en juillet 1996. Il innove en donnant la possibilité à l'internaute de proposer un avis, une manifestation ou un signet : traditionnellement, lors de leur passage en ligne, les revues s'étaient montrées assez frileuses. C'est ainsi que la vénérable revue Imago n'avait mis en ligne qu'un résumé des textes publiés depuis janvier 1995, date de sa mise en ligne. L'International Journal of psycho-analysis fera de même en décembre 1996 mais en proposant l'accès à certains articles. En Janvier 1998, Le Coq-Héron proposera en ligne la quasi-totalité des sommaires de son catalogue, soit quelque 160 numéros. Malheureusement, le site fermera en juin 2002. Conclusion La place manque pour dire le foisonnement de ces moments premiers, dans lesquels les plaisirs de découverte de nouveaux espaces, de discussion ou de confrontation présidaient aux échanges ; et pour rendre hommage au travail de culture qu'ils ont accompli. Côté institutions, le premier mouvement a été l'indifférence ou bien des résistances nourries par les lieux communs du "virtuel" : lieu sans lieu, porteur des tares de l'imaginaire, lieu de non-parole et d'aliénation. Aujourd'hui, les individus continuent à faire connaître la psychanalyse sur l'Internet tandis que les institutions marquent toujours une certaine réticence. Aucune n'a pris le virage du Web 2.0. Aucune ne propose des dispositifs permettant une meilleure participation des internautes : il n'est pas possible de commenter les articles, d'en proposer de nouveaux, de faire des liens sur les espaces communautaires (del.i.cious, magnolia etc.). Il est souhaitable que nous prenions mieux compte, collectivement, de l'importance de l'Internet comme ce qui est à la fois à la pointe et au fond de la culture.