La Revue

Des souris, des écrans et des hommes (1). E-Groupes
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°120 - Page 34-35 Auteur(s) : Yann Leroux
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"Cyber-espace : Une hallucination consensuelle vécue chaque jour par des dizaines de millions de participants volontaires répartis sur toute la planète." W. Gibson (1984). Internet a été inventé par une succession de hasards et la nécessité dans laquelle l'homme se trouve de communiquer et de jouer. À l'extraordinaire enchevêtrement des machines, des systèmes d'exploitation, des logiciels, des protocoles de communication va se superposer très rapidement un réseau au moins aussi complexe : celui des relations sociales qui se créent en ligne. Le réseau permettra de trouver de nouvelles modalités d'être ensemble. L'entrée, la sortie et la circulation dans cet espace autre, hétérotopique (Foucault, 1984) qu'est le cyberspace sont réglées par des dispositifs. J'entends par dispositif "l'arrangement selon lequel une chose a été établie, d'une manière appropriée à un objectif ou à une circonstance" (Kaës, 1994, p. 42) et "des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques, bref : du dit, aussi bien que du non-dit. Le dispositif lui-même, c'est le réseau qu'on peut établir entre ces éléments" (Foucault, 1984). Sur le réseau, les FAQ (Foires Aux Questions), les RFC (Requests For Comment), la netiquette, les chartes d'utilisation sont les lois, les décisions réglementaires, les mesures administratives que les internautes se donnent pour réguler la circulation des messages. D'autres dispositifs transportent, mettent en commun et partagent les messages : ce sont les listes de diffusion, les forums, les bavardoirs et les wikis. Les caractéristiques du cyber-espace Forgé en 1984 par William Gibson dans Neuromancien (1984), le terme de cyberspace s'est immédiatement imposé comme synonyme de l'Internet. Par cyber-espace, j'entends pour ma part un espace qui a pour principales caractéristiques la pluralité, la trace, la malléabilité du temps et de l'espace. 1. Internet est pluralité. Celle-ci tapisse littéralement Internet : partout, des échos de textes, d'images, de voix... Il est assez remarquable que cette pluralité, sous l'effet de contraintes intrinsèques au réseau, tende à s'organiser en groupes, dont la permanence dépend à la fois du dispositif utilisé et de la dynamique du groupe ainsi constitué. 2. Sur le réseau, toute action laisse une trace. L'Internet se donne ainsi comme un énorme espace de dépôt, dans le sens d'une mise en sécurité, d'une mise en attente ou d'une mise à l'écart des objets de l'internaute et comme un espace où tout se conserve à jamais et sans altération. 3. Le temps est subverti par le fait que rien, jamais, ne semble s'y arrêter ou même tout simplement y vieillir. Il est aussi subverti par le fait qu'un utilisateur peut, dans certaines conditions, modifier les coordonnées temporelles d'un objet. 4. Le réseau constitue un espace superposable et différent à/de l'espace dont il brouille les limites, c'est un "contre-emplacement" (Foucault, 1984). Sur Internet, l'éloignement géographique n'a aucune sorte d'importance : le site, l'interlocuteur ou l'objet à télécharger peuvent tout aussi bien être à deux pâtés de maison de mon lieu de connexion ou de l'autre côté de la planète. La seule chose qui importe est que l'adresse sur laquelle je pointe soit valide. Que l'objet ne soit pas là ne signifie en aucun cas qu'il n'existe pas. Ce qui est disposé Ce qui est disposé, "arrangé", ce sont : le temps, l'identité, les traces et les autres. 1. Le temps est disposé de plusieurs façons : chaque message est étiqueté par sa date d'apparition sur le dispositif ; les plus récents se superposent aux plus anciens ; enfin, le e-Groupe peut être éphémère ou durable. 2. L'identité se distribue sur l'adresse IP, l'e-mail, le nom, la signature et l'avatar. 3. Les traces s'organisent en une mémoire publique ou privée et pouvant être organisées par date, sujet, etc. 4. Les autres sont visibles ou non, accessibles ou non. Bien entendu, ces éléments sont disposés en fonction des dispositifs utilisés et des exigences de la vie groupale. e-Groupe J'appelle eGroupe l'ensemble complexe constitué par un dispositif de groupe (forum, liste de diffusion, wiki.) et la vie groupale qui s'y greffe. La pluralité, l'absence de face à face et la textualité sont ses caractéristiques morphologiques. Les eGroupes naissent, vivent et meurent dans le cyber-espace. Ils constituent un travail d'appareillage des psychés dans le cyber-espace, et une modalité défensive des angoisses suscitées par un tel milieu. Ils sont la mesure de l'exigence de travail imposée à la psyché dans le cyber-espace. Ils proposent un cadre et une médiation. Ce sont des dispositifs à symboliser. L'expression est à entendre dans les deux sens : il faut les symboliser suffisamment pour en avoir une utilisation efficace ; ils offrent des possibilité de symbolisation à ceux qui les utilisent. Cette symbolisation se fait à la confluence de trois grands domaines : l'environnement non humain (les machines, les logiciels), l'image (l'écran de l'ordinateur, avec sa double valence de masque et de surface de projection) et l'environnement humain (les autres utilisateurs). Chaque domaine est en soi riche de potentialités de symbolisation et de dé-symbolisation : le même dispositif peut servir à aller à la rencontre de l'autre, tout comme à son évitement ; il peut être objet de mémoire ou crypte dans lesquels se déposent les objets non pensés de la psyché (Tisseron, 1999).