La Revue

Des souris, des écrans et des hommes (1). E-BAY, une relation virtuelle
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°120 - Page 36-37 Auteur(s) : Serge Tisseron
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La relation réelle est organique et matérielle : nos cinq sens y sont impliqués. À l'opposé, une relation imaginaire confronte à des objets ou à des interlocuteurs avec lesquels nous n'avons aucun lien de sensorialité : elle est une forme d'illusion que crée notre conscience. La relation virtuelle est une troisième forme de relation, à mi-chemin entre les deux précédentes : l'objet ou la personne avec lesquels nous entrons en relation ne sont ni totalement absents comme dans la relation imaginaire, ni totalement présents comme dans la relation réelle. Ils sont présents par une image, figurative ou symbolique, avec laquelle il est possible d'établir tantôt une relation réelle et tantôt une relation imaginaire. C'est ce que montre l'usage du site de vente en ligne eBay (Tisseron et coll., 2007). On y trouve de nombreux profils d'utilisateurs, mais tous se rejoignent sur un point : rien sur eBay n'est réel, tout y est virtuel, autrement dit susceptible d'être traité à tout moment comme réel. ou imaginaire. C'est à chaque fois une question de choix et d'usage, et cette ambiguïté concerne tous les aspects du site : les objets mis en vente, l'argent engagé dans les enchères et les relations avec les autres usagers. 1. L'objet virtualisé Le fait qu'un objet découvert sur eBay ne puisse pas être touché, mais qu'on puisse seulement en voir une image, facilite la mise en route de l'imaginaire. Alors que le tact est le sens le plus démystificateur, la vue est en effet le plus magique. Par exemple, après être entrée en possession d'une broche sur laquelle elle avait rêvé, une acheteuse se dit terriblement déçue de la trouver "plus petite" que ce qu'elle avait imaginé. Elle était la première à reconnaître que, pour une broche, la taille de l'objet était normale. Mais son rapport particulier à la présentation de l'objet sur l'écran l'avait entraînée dans des rêveries qui l'avaient conduite à l'idéaliser, voire, selon ses propres mots, à la "sacraliser". Une autre façon de privilégier l'imaginaire des objets sur leur réalité consiste à valoriser leur histoire, parfois réelle, mais souvent inventée. À l'opposé, certains usagers de eBay mettent en place des stratégies pour toujours rendre leur réalité aux objets. Certains demandent de nouvelles photographies au vendeur, d'autres vont voir les mêmes objets sur d'autres sites afin de comparer les prix, ou demandent des factures ou des certificats d'authenticité. Certains vont même voir et toucher ces objets dans de vrais magasins avant de les acheter en ligne ! 2. L'usager virtualisé Les usagers d'eBay comprennent vite que les évaluations mises en avant par les acheteurs et les vendeurs pour prouver leur honnêteté ne prouvent rien. Les marchands gonflent les leurs entre eux, tandis que les non-marchands se prêtent volontiers les leurs, entre membres d'une même famille ou entre amis. Mais chaque usager à beau apprendre cela très vite, la fiche d'évaluation garde une sorte de valeur magique. Comme c'est le seul repère qui se donne pour fiable, nombreux sont ceux qui choisissent d'y croire, au moins au moment de la transaction. quitte à en dénoncer l'illusion aussitôt après. On décide d'y croire ou de n'y pas croire à volonté. 3. L'argent virtualisé Beaucoup d'usagers réguliers d'eBay disent que l'argent y prend un "caractère abstrait" ou encore que "ce n'est plus qu'un chiffre". D'où des enchères souvent excessives. D'ailleurs, l'objet acheté est souvent perçu "comme un cadeau" par son nouveau propriétaire au moment où il entre en sa possession. C'est un peu comme si la dépense n'avait pas eu lieu. Ce risque est assez grand pour susciter des stratégies destinées à s'y opposer. Certains enchérisseurs se font assister d'un proche pour éviter de s'emballer. D'autres fixent d'emblée la somme à ne pas dépasser et s'interdisent de surenchérir dans le dernier quart d'heure. Certains refusent même de regarder les enchères pendant la dernière heure et ne vont sur le site que quand ils savent que tout est terminé ! Mais beaucoup reconnaissent que la tentation est grande. Ils voudraient, comme Ulysse, se faire attacher à un mât pour éviter de céder au chant des sirènes, mais ils n'y arrivent pas. Le virtuel ne laisse pas si facilement partir ceux qu'il a attrapés. C'est pourquoi cet espace contient le risque d'entraîner certains de ses usagers sur la pente de la déréalisation. C'est autant une affaire de circonstances que de personnalité : la dépendance est souvent la réponse à un bouleversement traumatique : rupture sentimentale, déception professionnelle, crise sexuelle. Toutes les forces sont mobilisées pour éviter de penser à ce qui fait souffrir.