La Revue

Des souris, des écrans et des hommes (1). Simple gourmandise ou dépendance à internet ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°120 - Page 37-42 Auteur(s) : Jean-Yves Hayez
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I. Définitions Un certain nombre de parents comptabilisent avec inquiétude le temps que leur fils ou leur fille passe devant l'écran de l'ordinateur ou celui d'une console de jeu 1, parfois depuis un âge très tendre (10, 11 ans). Une petite partie de ces parents s'alarme bien trop vite et trop fort, dans un contexte d'angoisse, d'ignorance des vrais risques, de volonté de contrôle ou de résistance au changement des habitudes sociales et récréatives contemporaines : je ne les prendrai pas en considération dans la suite de l'article. Mais la majorité constate plus objectivement que leur adolescent2 est "collé à son écran". Prenons comme frontière de dépassement préoccupant plus de trois heures par jour en semaine scolaire, et plus de cinq, six heures les jours de week-ends ou de vacances. Les plus "accros" ne dorment que quatre, cinq heures par nuit, mangent devant leur machine, se retiennent d'aller aux toilettes, se soutiennent assez souvent de joints ou d'excitants et continuent à penser Internet même quand ils ne sont pas devant l'écran. Bien que ce soit schématique, il faut cependant distinguer deux pôles dans ces fréquentations excessives, avec un gradient de fréquence décroissante qui les réunit : 1. Les adolescents grands consommateurs de loin les plus nombreux relèvent d'une "consommation abondante simple". Ce sont des gourmands, ni plus ni moins ; ils le deviennent pour de multiples raisons, mais il n'est pas trop difficile de les en détacher si leur vie externe devient plus attractive. Ainsi voit-on nombre de grands adolescents désinvestir spontanément, totalement ou très largement, leurs interminables palabres sur MSN dès qu'ils entrent dans la vie universitaire, dans le monde du travail ou dès qu'ils ont un lien sentimental profond : fondamentalement, ils n'ont jamais perdu leur liberté intérieure ! 2. Au pôle opposé, les plus rares sont des jeunes vraiment devenus dépendants, cyberdépendants ou dépendants aux jeux vidéo. C'est comme pour le cannabis : seuls 4 à 5 % des gourmands sombrent lentement mais sûrement dans la dépendance et peuvent toucher le fond à partir de 16-17 ans. J'en ai néanmoins connu quelques plus jeunes, dont un de 12 ans et demi qui avait été littéralement englouti par ce jeu vidéo au pouvoir de séduction très addictogène qu'est WOW (World of Warcraft). Heureusement, ses parents se sont repris : j'y reviendrai à la fin de cet article. Quand il y a addiction, le jeune a bel et bien perdu sa liberté intérieure : c'est la machine et les sensations qu'elle procure qui dirigent sa vie 3. II. Les facteurs d'installation Ce sont les mêmes pour la consommation abondante simple ou pour la dépendance, mais ils jouent avec une intensité différente. 1. Dans le domaine social, nombre de jeunes ici concernés vivent dans des environnements pauvres en pouvoir attractif et en relations sociales de qualité. Quasi tous sont intoxiqués par un des grands slogans de la société de consommation, que même l'école a propagé à sa manière : "Pas moyen d'être heureux et efficace sans ordinateur." 2. La scolarité de ces jeunes est assez souvent peu gratifiante avant que ne s'installe le comportement problématique : ce ne sont pas toujours l'échec ou le rejet massif, mais la dynamique liée à l'apprentissage et aux relations sociales scolaires est souvent aride, sans valorisation. L'école leur prend la tête, et ils se tournent vers le seul espoir de compensations faciles à leur portée : l'ordinateur ! 3. Les familles sont souvent caractérisées par le banal manque de dialogue et de plaisir pris en commun, ou par la fatigue des adultes le soir : nombre de ceux-ci sont contents qu'existe l'ordinateur-cocoon, mais voudraient que ce soit juste assez à leur mode. Plus rarement, c'est plus grave : l'ado fuit l'enfer du salon en se réfugiant dans sa chambre, son casque MP3 vissé aux oreilles, avec les écrans chatoyants qui l'anesthésient. 4. Du côté des facteurs individuels, on ne trouve pas toujours d'éléments spécifiques, loin de là ! L'adolescent peut être "monsieur tout le monde" qui, un peu par hasard, a éprouvé de grands plaisirs lors d'une activité Internet précise et a vite appris à la reproduire et à la finasser à la perfection. Le plaisir recherché peut être gratuit, dans une perspective hédoniste ; au moins aussi souvent, l'adolescent s'immerge dans son écran pour compenser des vécus plus pénibles : un sentiment de vide autour de lui ; une insertion pénible au collège ou au lycée, des moments d'échec et de frustration : comme c'est bon alors de se payer un massacre sur un jeu vidéo où tout le monde y passe ! Il n'est donc pas difficile de comprendre que sont davantage à risque les adolescents qui vivent plus habituellement des états d'âme douloureux comme, par exemple, le manque de confiance en soi, la timidité, alors les contacts médiatisés type MSN constituent un refuge qui évite à l'adolescent de conquérir ou d'entretenir du lien davantage à risque dans la vie incarnée. Il y a aussi ceux qui vivent habituellement des sentiments d'échec ou d'infériorité : alors les performances faites sur l'ordi -notamment dans les jeux vidéo- donnent l'impression largement illusoire d'être un champion toutes catégories, un Terminator redouté. D'autres encore ont l'impression de ne compter pour personne dans le monde incarné : de nouveau, les contacts MSN, mais aussi la fréquentation de certains types de jeux vidéo (quêtes avec jeux de rôle, participation d'autres joueurs) peuvent constituer comme une anesthésie consolatrice (Valleur, 2002 ). 5. Finalement, un facteur ultime, mystérieux et paradoxal fait passer à quelques jeunes la frontière qui sépare la gourmandise encore maîtrisée et l'abandon de soi aux démons du plaisir. Ce "facteur" n'est pas sans paradoxe, car il renvoie à la liberté intérieure, qui va s'exprimer une dernière fois pour se noyer dans les multimédias sans joker : le jeune décide au moins instinctivement de ne plus décider : "J'abandonne la partie. Que tous ces plaisirs que je connais envahissent ma vie et me téléguident. Je me donne à eux." Une fois fait ce passage, le voyage retour n'est pas vraiment impossible, mais beaucoup plus difficile. Les nouveaux maîtres du jeu repousseront sous l'eau la tête de la lucidité du jeune, les quelques fois où elle tentera d'émerger. III. La phénoménologie 1. En commençant par le plus rare, la vraie dépendance, on constate, au centre du fonctionnement du jeune, qu'il existe une conduite tenace, envahissante de recherche de plaisir (Matysiak, Valleur, 2003). À la fin, c'est le processus, le rituel qui est investi davantage que des activités précises et répétées et que leur résultat ponctuel. L'esprit finit par décrocher des contenus successifs de l'écran, en une sorte de rêverie où le jeune ne fait plus qu'un avec sa machine : nirvana, symbiose primitive, quelque chose de cette nature. Le jeune a perdu sa liberté, il est incapable d'intégrer sa conduite comme élément raisonnable d'un projet d'ensemble ; il ne sait plus contrôler l'usage du temps. S'il n'est séparé du moment de son activité que par un délai court et bien prévisible, il est toujours largement en rêve avec elle : des souvenirs liés aux bons temps tout juste passés sur l'écran se bousculent en lui et il prépare déjà ses coups suivants ; au fur et à mesure que l'heure des retrouvailles approche, c'est l'excitation, le craving. Si le délai est trop long ou si des imprévus surviennent pour déjouer ses prévisions, c'est l'état de manque : insatisfaction, tension corporelle, instabilité, passage à l'acte pour raccourcir le délai. Quand il arrive là où va se concrétiser son addiction, il oublie le froid, la faim, le besoin d'aller uriner ; tout est branché à la seconde : son confort, il y veillera par miettes, quand l'écran-tyran lui concédera un tout petit trou de temps. Quand il est occupé, il voudrait que le temps n'existe plus ; il se dit vingt fois qu'il va s'arrêter, mais repousse chaque fois la limite : vaincre sa fatigue, en se soutenant parfois de cannabis and co, se sentir invulnérable, désincarné, flottant seul dans des espaces bien au-dessus de tous les autres. cela fait partie du plaisir. Le corollaire de ce comportement fortement addictif est que le jeune désinvestit massivement la vie incarnée : scolarité en chute libre (pas d'intérêt, pas le temps, et cyber-rêveries en classe) ; isolement en famille ; résistance colérique aux tentatives faites par les parents pour réguler sa conduite ; irritation si on le dérange : les copains de toujours sont ignorés s'ils viennent frapper à la porte ; amputations sur l'alimentation, le sommeil, le temps libre, les activités structurées dans la vie incarnée. Même quand il passe par celle-ci, c'est pour parler d'Internet avec l'un ou l'autre ami qu'il a gardé, aller faire des achats pour son ordinateur, se documenter sur de nouveaux jeux, etc. Sa mémoire et sa pensée sont envahies quasiment en permanence par son addiction : souvenirs de bons coups réalisés ; élaboration de nouvelles stratégies de jeu, de ruses pour maintenir sa conduite (comment persuader les parents ? Leur désobéir sans qu'ils le sachent ?), etc. 2. Dans la consommation abondante simple, des plaisirs sont également vécus (communiquer, jouer, charger de la musique, vagabonder, fréquenter occasionnellement l'un ou l'autre site porno.). Mais ils demeurent davantage liés aux contenus précis des activités engagées. Ils ont le statut de plaisirs récréatifs gourmands. La cyberconduite n'est pas le centre du projet de vie du jeune, qui lui consacre d'ailleurs moins de temps 4 que le véritable "accro"; il sait davantage "aller et venir" par rapport à elle. Le jeune l'oublie donc aux moments bien remplis des vacances ou s'il a en vue une activité alternative agréable dans la vie réelle (sortir avec des copains). des fois même s'il a une interrogation importante au lycée. Il finit par accepter les règles qu'on met parfois pour discipliner son temps, si elles sont raisonnables : il existe donc moins de "triches" pour assurer la pérennité de sa consommation ; de là à dire qu'il ne ment jamais sur l'occupation de son temps, sur l'heure de son coucher, sur le fait qu'il bâcle ses devoirs (ennuyeux) pour aller sur MSN. L'isolement à l'égard des autres membres de la famille est moins radical ; son irritabilité est plus faible, pas démesurée si on vient l'interpeller, si on l'appelle pour le souper, même s'il ne galope pas pour descendre juste à l'heure. 3. Mais l'histoire de Valentin montre bien que certains jeunes se trouvent au milieu du gué. Valentin (17 ans) passe quatre heures chaque soir à l'ordinateur, principalement absorbé par le jeu multijoueurs Counterstrike. Les parents consultent pour ce motif et pour sa scolarité pénible. Ils ont déjà reçu bien des conseils contradictoires pour gérer sa surconsommation d'Internet. Je découvre petit à petit un adolescent plutôt introverti, indépendant, collaborant à l'idée d'une consultation visant à son mieux-être, sans difficultés relationnelles avouées : le samedi et le dimanche, il se détend avec ses copains (souvent pour faire d'autres jeux de société, il est vrai). En misant sur l'empathie, en exigeant simplement que les deux parents soient présents aux consultations et en partageant mes propres expériences et mes idées sur Internet et les jeux -pas négatives par principe- je constate progressivement que le fond du problème n'est pas Internet. Valentin a un itinéraire scolaire des plus compliqués : il fait partie de cette catégorie d'adolescents intéressés par l'idée d'avoir un diplôme, soumis au principe de la fréquentation scolaire tout en en dénonçant les injustices et absurdités. Il n'est pas vraiment paresseux, mais n'a aucune méthode, ne sait pas comment il doit faire pour retenir certaines matières, ni pour répondre aux questions trop smart de certains professeurs qui les prennent déjà pour des universitaires. C'est à cette difficulté surtout cognitive que nous nous attelons, dans des entretiens familiaux où l'on met progressivement au point un accompagnement patient de la pesanteur scolaire de Valentin. Je suis persuadé, ici, de l'authenticité de ses propos : il ne va sur Internet que parce qu'il s'ennuie mortellement et qu'il ne sait pas comment occuper son temps. S'il gagne en efficacité scolaire, sa consommation peut se réduire significativement. IV. Notre responsabilité d'adultes 1. Dans le cadre de la consommation abondante simple, les parents n'arriveront guère à mobiliser les comportements jugés problématiques du jeune s'ils se limitent à de la disqualification grincheuse. "Encore fourré sur ton ordinateur ? Qu'est-ce que ça t'apporte, ces bêtises ? Tu ferais mieux d'étudier, tes points son catastrophiques." Ou, pire encore, s'ils y ajoutent des velléités tout aussi grincheuses de réduire (ou de supprimer) la consommation, suivies rapidement d'un affrontement et d'un retour à la case départ. Je propose plutôt qu'ils s'inspirent de la liste de réflexions que voici. a) De quel témoignage de vie sociale le jeune a-t-il l'occasion de s'imprégner à la maison ? Parents disponibles, ou eux-mêmes fatigués et avachis devant la Starac ou Les Experts à Manhattan ? Place pour de la communication verbale fluide, autour de tout et de rien ? Quels modèles de prise de plaisir ? Existence de projets, individuels, en sous-groupes ou en commun ? La réponse à toutes ces questions devrait conduire si nécessaire à améliorer le pouvoir attractif de la vie en famille (autant pour l'environnement social élargi.). Si ce n'est pas possible. on doit admettre que l'ordinateur constitue lui-même une alternative intéressante de plaisirs en tout genre et en rencontres sociales, même si celles-ci sont médiatisées. Inutile de lui faire payer en plus la médiocrité, qui serait évaluée irréductible, des aspirations familiales ! b) Existe-t-il des facteurs externes qui contribuent à la consommation abondante ? Comment les prendre en compte (Matysiak, 2002) ? Je pense encore et toujours à ce vécu fréquent et banal où la scolarité apparaît comme une montagne abrupte à gravir. Il ne suffit évidemment pas de signifier au jeune "Tu ne peux pas aller à l'ordinateur (ou regarder la TV) quand nous ne sommes pas là (comble du comble, les parents rentrent vers 19 heures) ! Fais tes devoirs !" C'est une mission impossible ! Il s'agit plutôt, en écoutant les plaintes et les éventuelles suggestions de l'adolescent, de chercher ensemble cet étroit sentier au long duquel le monde de la scolarité pourrait apparaître plus accessible et positif. Pas facile, car comme dans beaucoup de domaines, le jeune déteste l'idée d'être aidé et semble incapable de faire bouger les choses tout seul ! On devrait commencer par acter que c'est là que se trouve la difficulté la plus préoccupante. Sans en faire à nouveau le reproche au seul jeune, censé être paresseux et de mauvaise volonté : c'est tout le système qui dysfonctionne lentement et sûrement, depuis bien des années. Pour y remédier, un certain nombre d'initiatives sont parfois possibles. Certaines d'entre elles gagnent à être opérationnalisées rapidement, sans palabres interminables pour savoir si le jeune est d'accord ou pas ; elles peuvent aller du plus radical - changer d'école, de type d'enseignement, arrêter l'école à temps plein et devenir apprenti - jusqu'à de petites choses (où étudier ? Seul ou avec de l 'aide ? Est-ce gérable pour lui que personne ne soit à la maison quand il doit gravir sa montagne ? etc .). Ce n'est pas le but de cet article de les détailler toutes : simplement le jeune doit-il se rendre compte qu'il n'est pas face à la énième tentative vite essoufflée, centrée sur les moralisations, les reproches, les chantages ou les promesses, mais que l'on prend vraiment à bras le corps le problème de son avenir cognitif. Et, dans cette optique, son rapport à l'ordinateur ne doit pas être placé en bouc émissaire à abattre vite fait, bien fait ! c) Précisément, les parents peuvent-ils prendre de bonnes informations, se sensibiliser au maniement des écrans, s'y intéresser au moins un peu, participer aux découvertes passionnantes que l'on peut faire sur Internet, au plaisir d'un jeu vidéo excitant. et ne pas rester porteurs d'a priori les poussant à disqualifier tout ce que le jeune fait avec son ordinateur, ou à n'y voir que le grand danger de la pornographie ou du pédophile prêt à sodomiser les plus ingénus ? d) Dans cette ambiance positive pourraient s'ouvrir des moments de dialogue basés tant sur des expériences et des découvertes ponctuelles que sur les enjeux les plus profonds d'Internet (gratuité ou commerce, libre expression ou persistance d'un contrôle social, etc.). Un des thèmes ici concernés est celui du contrôle de chacun sur les plaisirs qu'il se donne : qualitativement par exemple, que penser de la pornographie 5 ? Et quantitativement, qui commande : le plaisir dont on devient de plus en plus esclave, ou soi-même ? e) Les règles imposées par les parents en matière d'usage de l'ordinateur gardent-elles leur importance ? Il en va dans ce domaine comme dans tous les autres de l'éducation. Il est plus essentiel d'améliorer d'abord les items qui précèdent, de telle sorte que les règles n'apparaissent pas comme un carcan persécutoire, preuve de l'arbitraire des adultes, mais comme un contenant occasionnel. Dans un tel contexte positif, il est important d'aider l'enfant jeune à acquérir et à maintenir de bonnes habitudes sociales : c'est donc quand il a 8 ans et qu'il commence à manipuler son Gameboy ou sa Playstation qu'il faut à la fois dialoguer, garder la vie sociale incarnée attractive, et réguler si cela ne suffit pas ! C'est plus payant que d'essayer de rattraper une ambiance de démission à l'intérieur de laquelle un jeune Attila de 16 ans a pris le pouvoir depuis bien longtemps. Les pédagogues ajoutent qu'une règle ne doit être énoncée que si l'on a la volonté et les moyens de la faire appliquer (vigilance, sanctions positives ou négatives significatives). Sinon, elle sert surtout à confirmer l'adolescent dans un sentiment de toute-puissance couplé à une culpabilité variable qui ne l'arrête pas. Ceci étant rappelé sur le processus, existe-t-il de bonnes règles ? À chaque famille de discuter et de décider la part qu'elle accepte de laisser aux cyberdistractions et à d'autres activités de la vie incarnée. Au minimum, la fréquentation de l'ordinateur ne devrait pas empêcher une quantité de sommeil raisonnable, ou la participation à quelques rites familiaux (par exemple : repas, certaines tâches matérielles). En ce qui concerne la scolarité, j'ai dit plus haut que, pour tous ceux qui rencontraient des difficultés plus ou moins avérées, l'attitude à adopter est beaucoup plus subtile que la simple importance de la règle ! Pour les bons élèves par contre, pas question qu'ils commencent à bâcler leurs tâches scolaires pour Internet ! Enfin, les parents doivent rappeler à l'occasion qu'il n'est pas davantage permis - ni bien ! - de faire des activités antisociales sur Internet que dans la vie incarnée. Ce sont bien les activités qui sont interdites (par exemple : tromper cruellement un autre internaute) et pas les fantasmes (un bon massacre sur un jeu vidéo, ça permet souvent d'évacuer le trop plein d'agressivité !). 2. Quant aux vrais dépendants, ils relèvent d'une spécialisation dont le contenu dépasse les limites de cet article. Quand ils sont âgés (à partir de 16-17 ans ) et "drogués grave", leur problème est très comparable à celui de toutes les autres addictions, la dépendance physique en moins. Rien ne se passera vraiment avant qu'une partie majoritaire d'eux-mêmes - la plus vraie, la plus lucide - admette qu'il y a problème et que c'est dans leurs mains que se trouve le principal de la solution. Le but n'est pas de leur interdire toute fréquentation d'Internet, mais plutôt qu'ils définissent eux-mêmes ce qu'ils considèrent être une victoire sur l'esclavage du plaisir et qu'ils s'y tiennent. En Europe francophone, nous manquons certainement de thérapeutes qui se sont formés à la prise en charge de ces problématiques. Je suis resté très rêveur devant certaines pratiques nord-américaines qui soignent l'Internet addiction disorder via des thérapies online. De l'homéopathie made in USA, en quelque sorte. Pour les rares plus jeunes déjà accro, des attitudes énergiques couplées à une amélioration de l'ambiance familiale et à une psychothérapie d'un type adapté à la personnalité du jeune peuvent donner de bons résultats. Mais ici aussi, tôt ou tard, la collaboration du jeune, "de l'intérieur", sera nécessaire. Le plus jeune cyberdépendant que j'aie connu avait 12 ans et demi, et une mise en internat scolaire bien attractif, couplé au reste, s'avéra salutaire. Remarques bibliographiques On peut se référer aux articles et ouvrages écrits sur ces thèmes par J. C. Matysiak, S. Missonnier, M. Valleur et D. Véléa. Citons notamment Matysiak, 2002 ; Matysiak et Valleur, 2002 ; Matysiak et Valleur, 2003. J'ai rédigé un article de synthèse sur les jeunes et Internet : Hayez, 2005. On peut également consulter les travaux en anglais de J. Suler (1996-2007). Et puis, une lecture de fond interpellante sur les vrais enjeux d'Internet : Blampain et Palut, 2003. Enfin il est recommandé de dénicher un de ces sites d'ado dont ils raffolent, avec juste assez de modération de ce qui serait franchement antisocial, pas contrôlé par de bons pédagogues, psychologues, sexologues et autres agents d'État, et prendre connaissance de ce qu'ils se racontent entre eux : c'est amusant. et rassurant pour l'avenir de l'espèce humaine. Inutile de me demander l'adresse d'un tel site : Google et votre créativité naturelle devraient suffire.