La Revue

Des souris, des écrans et des hommes (1). Une relation d'objet virtuelle ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°120 - Page 43-47 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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1. Le virtuel, le réel et la réalité virtuelle L'immersion croissante de l'homme du troisième millénaire dans des environnements interactifs de simulation s'accompagne d'un discours officiel asséné par les médias cherchant à nous convaincre d'une contre-vérité : il existe une opposition radicale entre le virtuel et le réel. Mais pourquoi donc l'idéologie contemporaine postmoderne tient-elle tant à ce clivage ? Ethymologiquement, virtuel est issu de virtualis, "qui est en puissance", lui-même dérivé de virtus, "vertu", caractéristique distinctive". Le virtuel, c'est la potentialisation du "en puissance" auquel ne s'oppose nullement le réel mais bien la mise en acte, l'actualisation. En effet, en toute rigueur philosophique, le virtuel ne s'oppose surtout pas au réel mais bien à l'actuel. La graine qui contient virtuellement l'arbre est tout aussi "réelle" que ses éventuels avatars successifs ultérieurs. Plus encore, le bloc de marbre dans lequel le sculpteur anticipe sa création recèle virtuellement le buste qu'il projette. Ce dernier exemple est emblématique car il met en scène le désir de création et son guide, la représentation(-but) (Freud, 1900) qui substitue la présence hallucinatoire de la réalité psychique à l'absence actuelle. On y voit bien comment la technique donne la main et l'outil à la désirance dans une simultanéité 1 et une réciprocité à l'opposé d'un autre prétendu clivage, psyché/technique, si souvent source de méprises. On y perçoit aussi avec clarté combien la mise en oeuvre de l'acte est le fruit d'une "anticipation créatrice" (Missonnier, 2001 ; Cupa, Deschamps-Riazuelo, Michel, 2001) dont la nature et le contenu sont le reflet authentique de la mémoire cognitive, affective, fantasmatique d'un individu indissociable de sa filiation et de son affiliation culturelle. Cette anticipation d'un prototype imaginaire s'enracine dans le substrat mnésique virtuel (Bergson, 1896). C'est une véritable simulation psychomotrice qui jette un pont entre les possibles du virtuel matriciel et les singularités de l'actualisation agissante. Dans ce contexte sémantique strict de la réalité psychique, les sophismes pour souligner la soi-disant paradoxalité de l'intitulé récent de "réalité virtuelle" se font plus rares. Je la définis comme une construction mentale de l'observateur immergé physiquement dans des simulations sensorielles interactives (des artefacts technologiques) qui leurrent sa perception. La réalité virtuelle est donc un bon vieux simulacre, non pas de la réalité mais de la perception du corps mobilisé certes avec ses cinq sens (l'odorat résiste encore un peu.) mais aussi et surtout ses "représentations d'actions" (Freud, 1900). Depuis les grottes de Lascaux, l'histoire de l'humanité s'écrit à partir du fil rouge de ces stratégies de simulation langagière et iconique pour combler l'absence et arrêter Chronos en affinant de plus en plus les leurres perceptifs. La réalité virtuelle d'aujourd'hui n'est que le visage actuel de cette longue histoire où l'ont précédée le dessin, la peinture, la photographie, le cinéma muet puis sonorisé, la simulation numérique. La réalité virtuelle n'est donc pas une conquête récente mais elle a, grâce aux fantastiques progrès de ces deux derniers siècles, amplifié singulièrement son pouvoir d'influence et de conviction. Le psychanalyste aura beau jeu de déceler dans cette surenchère de la réalité virtuelle une analogie avec la liberté spatiale et logique du rêve et "la primauté de l'hallucinatoire sur le perceptif" (Faure-Pragier, 2003). De fait, les "mondes virtuels" offrent les mille et un masques de la revanche du désir "au-delà du principe de réalité" visant à retrouver une jouissance première de la sexualité infantile dont la trace est inconsciemment fixée. Or, l'originalité de la réalité virtuelle, c'est, justement, de proposer pour atteindre cet objectif un frayage ne se contentant pas d'une reprise psychique artificiellement isolée mais qui réédite trivialement la perception interactive des actions psychomotrices d'un "moi-corps" (Freud, 1923) jouissivement restauré. "L'objet est investi avant d'être perçu", écrivait S. Lebovici (1960) pour défendre l'idée que c'est l'affect du bébé dans sa forme originaire (l'éprouvé primaire déclenché par le besoin du corps propre) qui est dynamique dans la relation. C'est précisément cet investissement archaïque qui est commémoré avec l'investissement de la réalité virtuelle. Ici, la variable individuelle et collective, c'est l'amplitude de la croyance en la réalité de ce simulacre hallucinatoire 2. En d'autres termes, la discrimination entre monde interne et monde externe. Jusqu'alors la freudienne "épreuve de réalité" au service du Moi faisait jurisprudence chez les psychanalystes. M. Leclaire et D. Scarfone (2000) rafraîchissent l'écran ! Point capital, ils montrent comment la réalité virtuelle induit spécifiquement des expériences "d'hallucinations motrices" qui se produisent probablement indépendamment d'elle. À la notion d' "épreuve de réalité", ils préfèrent l'autre notion freudienne d' "épreuve d'actualité" car elle convient mieux selon eux pour évaluer la géométrie très variable du Moi (qui réactualise son ancrage premier perceptif et moteur) et du jugement immergés dans la réalité virtuelle. À mon sens, le degré variable de gouvernance du Moi et du jugement sont de bons candidats pour une réflexion psycho(patho)logique concernant les usagers de la réalité virtuelle. La proposition plus ancienne, mais non moins éclairante, de R. Roussillon (1991) de considérer, après Winnicott, que l'épreuve de réalité s'étaye sur la capacité de l'objet à survivre à la destructivité fantasmatique, mérite particulièrement d'être rappelée pour envisager une clinique de la réalité virtuelle. 2. La relation d'objet virtuelle parents/embryon/foetus J'ai proposé (Missonnier, 2004) ce concept de relation d'objet virtuelle (ROV) pour décrire la constitution du lien biopsychique qui s'établit en prénatal entre les (re)devenants parents et celui que je nomme "l'enfant du dedans" en suivant, justement, le fil rouge conceptuel du virtuel. Épistémologiquement, l'intitulé de ROV cherche à marier deux riches filières : celle, récente et spécialisée, de la relation d'objet en psychanalyse et celle, philosophique, du virtuel en Occident, qui traverse l'histoire de la culture depuis Aristote. En périnatalité, l'enfant du dedans se situe pour les parents à l'entrecroisement du bébé virtuel prénatal et du bébé actualisé en postnatal. C'est la confrontation dialectique permanente des deux qui constitue la réalité biopsychique de l'anticipation parentale périnatale (Missonnier, 2003, chap. L'avenir présent). L'objet "enfant né humain" y est investi avant d'être perçu comme tel. Cette anticipation ne concerne pas un état psychique statique chez les parents "enceints" mais bien un processus dynamique et adaptatif. Le choix du terme "virtuel" est donc justifié par sa capacité à faire entendre son dynamisme évolutif, la géométrie variable des actualisations successives. La ROV, c'est la constitution du lien réciproque biopsychique qui s'établit en prénatal entre les (re)devenants parents opérant une nidification 3 biopsychique et le foetus qui s'inscrit dans un processus de nidation 4 biopsychique. Comme on parle en psychanalyse d'objet "typique" (Laplanche, Pontalis, 1967) de la relation orale, anale, génitale, caractéristique princeps, la ROV est utérine. Comme le phallus, qui appartient à l'évolution libidinale des deux sexes, le contenant utérin de cette ROV concerne les femmes et les hommes. La ROV est inscrite fantasmatiquement dans le processus de parentalité 5, biologiquement réalisé ou non, chez la femme et chez l'homme. Je la conçois comme la matrice de toute la filière ultérieure qui va de la relation d'objet partiel à la relation d'objet total. Sa fonction première est de contenir cette genèse et d'en rendre possible le dynamisme évolutif à l'oeuvre. On peut, avec profit, considérer que cette ROV correspond à la version prénatale de la "fonction contenante" (Bion, 1962 ; Anzieu, 1993) telle qu'elle a initialement été conçue par la filière psychanalytique anglaise qui se démarque d'une conflictualité freudienne seulement intrapsychique au profit d'une conflictualité simultanément intrapsychique et intersubjective. En se référant au cadre d'une intersubjectivité primaire dont les racines plongent en prénatal (selon les propositions de C. Trevarthen et K.J. Aitken, 2003), on peut décrire la ROV côté embryon/foetus/bébé et côté devenant parent à condition de ne pas oublier qu'il s'agit justement des deux versants simultanés d'un même processus (proto-intrasubjectif et proto-intersubjectif) 6. Au fond, cette ROV est une interface entre le "devenir parent" et le "naître humain" qui précède -et rend possible- celle de la relation parents/bébé. Sa persistance et sa coexistence tout au long de la vie avec d'autres modalités objectales doivent être bien sûr envisagés. 3. Vers une métapsychologie des processus de transitionnalité et de transformation J'aimerai maintenant tenter de donner un espace de validité à la conceptualisation de la ROV qui dépasse celui de la clinique périnatale pour tenter de hisser la psychopathologie du virtuel quotidien au coeur même d'une métapsychologie des processus de transformations spécifiques de l'humain. Pour cheminer en ce sens, je vais témoigner brièvement du travail de quatre psychanalystes -Ch. David, R. Roussillon, M. Milner et Ch. Bollas- dont certains travaux constituent, à mon sens, les meilleures plaidoiries en faveur de la ROV. 3.1 Le virtuel : une clinique de l'affect ? En témoignant des recherches cliniques sur l'impact psychologique de l'image échographique sur le processus de parentalité (Missonnier, 2006), j'ai accordé au processus de "virtualisation" tel que le décrit P. Lévy un rôle central. Or, ma surprise a été grande de découvrir chez un psychanalyste d'une grande profondeur, Ch. David, l'usage de cette notion. Dans un article dédié à la thématique de la perversion affective, David (1999) souligne en général la convergence entre virtualisation et mentalisation, et entre virtualisation et affect. À ce titre, il considère que la virtualisation mérite de prendre place dans la boite à outils conceptuels de la clinique psychanalytique. Dans un travail antérieur (1992), David avait défini la perversion affective comme "une sorte de fétichisme de l'objet interne en rapport avec un insistant surinvestissement du virtuel". En se référant à Lévy, il prolonge en 1999 sa réflexion et décrit la virtualisation du travail de l'affect. Ses propositions cliniques sont dans notre perspective doublement précieuses car David met à l'oeuvre cette conceptualisation du virtuel dans le cadre de la psychopathologie de l'excès de la (virtualisation de la) perversion affective mais aussi dans le cadre de ses variations chez tout un chacun : "nous sommes tous enclins à la perversion affective, à tel ou tel moment de notre existence. Aussi bien ai-je souligné l'universalité de la fonction de virtualisation dans le travail de l'affect qu'on retrouve à l'oeuvre, selon bien sûr des modalités particulières (.)". La perversion affective, c'est la recherche "exquise" de l'affect pour lui même dans un mouvement d'auto-affectation. Cet investissement de l'affect pour lui-même est consubstantiel au processus de psychisation de l'instinct et au mouvement qui substitue au plaisir génital de décharge pulsionnelle le plaisir relevant de la participation affective et fantasmatique. Pour David (1999), "le dispositif onirique et le patrimoine fantasmatique inconscient sont là dès le début de l'existence pour offrir les ressources et les éléments fonctionnels de la virtualisation, non seulement des objets sources de plaisir mais aussi du plaisir même, à travers des procédures d'anticipation, de réviviscence, de détours divers. autrement dit de mise en oeuvre d'une certaine appropriation de l'absence et du manque inhérents à la temporalité vécue comme aux pulsations pulsionnelles". A contrario, quand ce processus rompt ses liens avec la réalisation des buts pulsionnels et correspond à un surinvestissement du virtuel, "on voit le désir amoureux ne plus tant viser à l'accomplissement de l'acte sexuel que la réalisation d'une jouissance purement affective à la recherche d'une sorte d'orgasme psychique. Le versant psychique de la pulsion va se développer de façon dissociée de la satisfaction physiologique et peut, à la limite, s'organiser en vase clos. La satisfaction devient celle que le sujet tire lui-même d'un processus d'auto-affectation de la sensibilité ; marqué par la prédilection pour la satisfaction sans aboutissement génital substituant au plaisir de décharge de nouvelles valeurs. Celles-ci s'expriment par l'intériorisation et le déplacement du but sexuel (érotisation de la parole, de la pensée, du mouvement psychique), l'idéalisation, l'ajournement, la valorisation du manque, permettant de dépasser l'alternative présence-absence, voire l'investissement de l'absence, des processus psychiques et de l'investissement lui-même au détriment de l'échange réel avec l'objet, de la représentation au détriment de la perception" (David, 1992). Ce surinvestissement fétichiste de l'affect trouve son terrain d'observation électif dans le transfert de la cure type, mais comment ne pas entendre simultanément ce passage d'une psychologie de la virtualisation de l'affect à la psychopathologie d'un surinvestissement de l'affect dans le cadre de la (recherche) clinique psychanalytique du virtuel quotidien que j'appelle de mes voeux ? Les usages tempérés et addictifs de la "réalité virtuelle" ne reflètent-ils pas aujourd'hui les oscillations du sujet entre sublimation pulsionnelle et répétition morbide désobjectalisante ? D'ailleurs, David lui-même fait le lien entre espace de la cure type et usage informatique : "on s'aperçoit aujourd'hui que le séjour dans le champ et la dimension du virtuel favorisé par l'informatique peut entraîner une dépressivité chronique si l'individu en vient à désinvestir ses relations effectives. Nous sommes bien placés, dans nos fauteuils, pour savoir comment l'acmé de certaines névroses de transfert, qui va de pair avec la concentration temporaire de l'essentiel des investissements psychiques sur le personnage de l'analyste, s'accompagne d'épisodes anxieux ou dépressifs plus ou moins aigus (.) qui a pour ressort un surinvestissement du lien transférentiel en tant que lien virtuel." Le rapport qu'établit ici David entre investissement de la réalité virtuelle et transfert dans la cure compris comme lien virtuel est essentiel pour jeter les bases d'une psychopathologie psychanalytique du virtuel quotidien et accréditer la conceptualisation de la ROV. 3.2 Psychopathologie du virtuel quotidien : une métapsychologie des processus de transitionnalité et de transformation ? La réflexion engagée autour du travail de virtualisation de la ROV, de l'affect et du transfert aboutit finalement à une mise en relief des processus de transformations psychiques. Transformations des représentations de l'enfant virtuel dans le processus du devenir parent prénatal ; transformations dans le travail de la symbolisation primaire chez le nourrisson dans son rapport à l'objet non humain ; transformations de la relation humaine médiatisée par les (nouvelles) technologies ; transformations via le transfert dans la cure. Dans cette direction originale et encore pionnière en psychanalyse, la "transitionnalité" de Winnicott telle que R. Roussillon (1995) l'a redéfinie dans une perspective résolument métapsychologique et "l'objet transformationnel" de Ch. Bollas (1989) jouent un rôle clef. Ces deux sources théoriques sont adaptées pour décrire la pensée en mouvement, caractéristique majeure de la virtualisation dans la ROV et le travail de l'affect. Plus encore, elles permettent à ces thématiques d'espérer amener leur pierre à l'édifice essentiel d'une métapsychologie des processus. 3.2.1 La transitionnalité revisitée par R. Roussillon Son souci est d'habiliter cette notion clef de Winnicott afin qu'elle permette une évolution heuristique de la métapsychologie tout en s'y inscrivant. Son constat initial est le suivant : la métapsychologie a certes besoin des riches points de vue économique, dynamique et topique mais "elle a aussi besoin de pouvoir rendre compte des processus de mutation et de passage, donc de la suspension momentanée de ses catégories structurales et de ses effets quant à l'appropriation subjective de la réalité psychique. Le processus transitionnel est le processus par lequel chacun des points de vue métapsychologiques rencontre son point ombilical et son point de négativité." Dans cette perspective, Roussillon aborde de nombreuses pistes dont je ne retiendrai qu'une : sa comparaison du travail de symbolisation primaire avec la pâte à modeler qui reprend les attributs du medium malléable de M. Milner (1955). Il existe des objets matériels qui, par la nature même de leurs qualités, réduisent la résistance que la réalité oppose habituellement à l'activité représentative en dehors de la sphère libre du rêve. La pâte à modeler est idéale pour métaphoriser cette représentation en chose de la symbolisation primaire en elle-même. Plusieurs attributs caractérisent la pâte à modeler comme médium malléable. D'abord, elle ne représente rien de particulier en elle-même sinon justement de servir la représentation. Ensuite, elle est consistante, elle n'est pas rien. Elle est aussi malléable, manipulable à merci, sans résistance propre, mais, point capital, elle est indestructible, même et surtout dans une utilisation impitoyable. Enfin, indéfiniment transformable, elle est extrêmement sensible, disponible, réversible, fidèle. Dans cette optique, "la pâte à modeler représente l'altérité en tant qu'elle s'efface et se saisit dans cet effacement, elle ne produit rien d'autre que la forme qu'on lui donne, ne crée que ce que l'on lui prête." Au bout du compte, Roussillon insiste sur le fait que cette utilisation de l'objet malléable est à distinguer nettement de la relation d'objet avec un objet reconnu ou rencontré dans son altérité. C'est dans cet esprit que cette description de l'objet médium malléable correspond point par point à un environnement infantile "normalement dévoué" qui rend possible la symbolisation et, grâce à l'effacement de l'altérité de l'objet, permet justement la sauvegarde d'une amorce d'altérité qui anticipe "ce qu'il y a d'irremplaçable dans l'objet". À travers cette correspondance d'une mère normalement malléable avec la pâte à modeler émerge, en filigrane, l'espace intersubjectif psychopathologique du trop malléable et du pas assez. La ROV se réfère précisément à cette interface où l'effacement de l'altérité de l'objet rend possible une amorce d'altérité objectale. Le "suffisamment malléable" correspond aux variations de la variable effacement/affirmation de l'objet suffisemment bien dosées et rythmées pour contenir cette émergence. 3.2.2 L'objet transformationnel de Ch. Bollas Cet auteur décrit, dans un article magistral (Bollas, 1989), une "phase transformationnelle" comme précédant la phase transitionnelle de Winnicott. Avec cette dernière, s'opère un déplacement de l'environnement maternel original aux multiples objets subjectifs. Bollas situe chronologiquement l'objet transformationnel dans les tout premiers échanges mère-bébé. Dans sa vision, la mère est celle qui transforme continuellement l'environnement intérieur et extérieur du nourrisson. L'originalité de Bollas est d'affirmer que "la mère est moins importante et moins identifiable en tant qu'objet que comme processus identifié à l'accumulation des transformations d'origine interne et externe". La mère, avant d'être objet, est ainsi avant tout processus de transformation du self dont le rythme oscille entre intégration et inintégration. Ce premier objet transformationnel primitif qui émerge de la relation symbiotique n'est pas lié, selon cet auteur, à une représentation d'objet mais à une expérience vécue récurrente et anticipée d'ordre existentiel. Il ne s'agit pas là du registre objectal du désir mais bien "d'une identification proto-perceptuelle de l'objet avec sa fonction active -à savoir l'objet en tant qu'agent de transformation environnemental et corporel du sujet". Tout l'intérêt clinique de cette proposition de Ch. Bollas en regard de notre proposition de ROV tient à la qualité de ses arguments en faveur de la persistance insistante des traces de cet objet transformationnel toute la vie durant. Tout ce qui est "présage de transformation" du self mérite selon lui d'être interprété comme une réviviscence de cette trace initiale. La liste dressée par Ch. Bollas est longue : expressions du sacré (croyances religieuses et idéologiques), nouvelles relations, nouvel emploi, changement géographique, vacances, voitures, maisons. mais l'art s'impose à ses yeux comme la confrontation privilégiée "pour revivre de manière ponctuelle l'intensité de l'expérience du processus de transformation du self". On notera combien cette énumération réunit éléments humain et non humain. On envisagera aisément la diversité des mille et une mises en scène tempérées et pathologiques de cette nostalgie dont l'auteur nous dit que la ligne de démarcation s'enracine souvent dans l'issue du processus d'illusion/désillusionnement maternel décrit par Winnicott. 4. Pour conclure À l'avenir, la psychopathologie psychanalytique du virtuel quotidien devra bien sûr se pencher sur les visages techniques de la virtualisation galopante de notre société (l'usage des technologies de l'information et de la communication au coeur du quotidien). Mais, au delà de la vitrine explicite de cette réédition actuelle d'une constante virtualisation technique, la psychopathologie du virtuel sera psychanalytique si, et seulement si, elle vise un objectif métapsychologique plus ambitieux où, je l'espère, le concept de ROV aidera à accueillir l'empreinte de l'édition originale : l'épigenèse périnatale de la relation parents/embryon-foetus-bébé et les traces psychiques inconscientes, toute la vie durant, de cette symbolisation primaire dans les processus de transitionnalité et de transformations. C'est dans la clinique des processus de crises mutatives et des situations extrêmes qu'elle trouvera probablement son meilleur usage : quand l'appartenance au genre humain est inquiétée lors d'une métamorphose, c'est-à-dire ni acquise ni manquante actuellement, mais, seulement, virtuellement présente.