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Les chaînes d'Eros
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°26 - Page 10-11 Auteur(s) : Thierry Bokanowski
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Livre concerné
Les chaînes d'Eros
Actualité du sexuel

Le quatorzième livre d'André Green, Les chaînes d'Eros, est un livre important qui permet à son auteur de réactualiser, à la faveur d'une évaluation critique concernant certains points de vue théoriques contemporains, la place du sexuel dans la psychanalyse d'aujourd'hui.

Si l'on devait tenter de résumer l'intention d'André Green, on pourrait s'appuyer sur cette simple phrase: "Cet ouvrage est né de la nécessité de jeter un peu de lumière sur le sexuel, la place de celui-ci faisant problème dans la psychanalyse post-freudienne". Soulignant le fait que la sexualité semble aujourd'hui privée de cette aura qui donnait aux premiers psychanalystes le "sentiment d'être des aventuriers de l'esprit, découvreurs d'un continent nouveau", l'auteur constate une récession du sexuel (une "désexualisation de la théorie et de la pratique") dans la psychanalyse, du fait qu'il lui apparaît que sa place y est beaucoup plus réduite, aujourd'hui, qu'il a un demi siècle tant dans la littérature psychanalytique que dans la clinique et la théorie psychanalytique elle-même.

A partir de ce constat, André Green prend en compte, évalue et met en perspective les principales raisons de cette situation. Elles lui apparaissent être les conséquences:

- d'une part, de l'intérêt suscité, ces dernières décennies, par la clinique des états non névrotiques (les "cas limites"), intérêt qui a entraîné

- sous l'influence du mouvement anglo-saxon (M.Klein et ses épigones) - un changement de paradigme sur le plan théorique en privilégiant une référence à la théorie de la relation d'objet;

- d'autre part, des choix théoriques (des "stratégies théoriques") opérés au sein même du mouvement psychanalytique français, ce qui conduit l'auteur à examiner, analyser et discuter certaines propositions liées, entre autres, à l'héritage de J.Lacan, notamment la théorie ("néo-lacanienne") de la "séduction généralisée" de J.Laplanche, qui viendrait récuser la conception du sexuel comme partie intégrante d'un Ça branché sur le soma. Pour l'auteur, ces positions théoriques systématisées, et radicales, risquent dès lors:

-de faire revenir le sexuel à une fonction spécialisée, subordonnée à d'autres critères et incluse dans le cadre de la relation d'objet;

- de faire disparaître le concept freudien de libido - qui est le seul à pouvoir rendre compte des différentes variations, transformations, extensions, recouvrements, fixations, régressions, décalages, intrications et désintrications du psychisme ainsi que de supprimer la référence au principe de plaisir-déplaisir, qui serait dès lors déchu de son statut de référent ordonnateur ;

- d'abraser le concept freudien princeps de pulsion tout en évacuant l'idée de son ancrage dans le corporel, c'est à dire supprimer sa dimension "psycho-sexuelle" : la pulsion comme lien électif entre le corporel et le psychique, comme agent "impulsant" le développement et comme agent qui a un pouvoir de transformation psychique.

Ceci conduit André Green à développer et à analyser, sur plusieurs chapitres, la place fondamentale que tient, dans l'oeuvre freudienne, d'une part, la pulsion et, d'autre part, l'Eros au regard du développement psychique de la fonction sexuelle.

Après avoir rappelé la nécessité de Freud à introduire l'Eros comme une entité théorique qui englobe toutes les pulsions qui n'appartiennent pas aux pulsions de destruction (deuxième théorie des pulsions), ainsi que de procéder à la distinction entre l'Eros (les pulsions de vie et d'amour), la sexualité (qui n'est plus qu'une fonction) et la libido (exposant de l'Eros), André Green établit l'idée d'une chaîne qui lie le concept d'Éros (pulsion de vie et d'amour), son exposant (la libido) et sa fonction (la sexualité) : "Avec l'Éros, Freud postule un enchaînement théorique en cherchant un mode d'expression appropriée pour réunir les divers registres d'une vie érotique élargie à une dimension à laquelle personne ne l'avait étendue avant Freud. Dans son esprit, il s'agit de rechercher une fonction capable à la fois de fonder le rassemblement de ces formes apparemment séparées et de se poser comme principe général de réunification", Pour l'auteur, Eros "s'inscrit dans le topos entre sexualité, amour et lien - devenant entité et principe, agent et effet, cause et conséquence".

Si, comme nous le savons, la destructivité intrapsychique est suffisamment puissante pour détruire les manifestations d'Eros - destructivité liée à la fonction désobjectalisante, décrite par André Green -, néanmoins, l'analyse des "états limites" nous apprend que celle-ci n'est pas toujours immuable : "Ce que l'analyse montrera, chez les cas limites les plus analysables (...) c'est que la vie érotique fantasmatique, la plus secrète, gît au fond de la psyché comme un trésor enfoui, jalousement gardé. Les turbulences prégénitales ont recouvert sa silencieuse existence". Dans ces cas, le patient ressent que s'i1 donnait toute leur importance à la sexualité et à la génitalité, il s'exposerait à un grand danger: celui" d'avoir à admettre que l'objet diffère de l'image qu'il a projeté sur lui, et, de ce fait, d'avoir à accepter les frustrations, les tourments de la déception, les tortures de la jalousie, etc., qu'il risque de vivre à son contact. La signification profonde de ces comportements ou fantasmes régressifs n'ont pour autre but que de protéger le sujet d'avoir à accepter l'altérité de l'Autre: ils servent de couverture à l'inaccessibilité de ce noyau qui touche à la relation à l'Autre.

Ainsi, pour l'auteur, la clinique des "états limites" fait comprendre qu'il est temps de ne plus opposer la théorie des pulsions à celle de la relation d'objet et oblige à envisager que la solution passe par la théorisation du couple pulsion-objet: "Pas de sexualité sans objet, mais pas d'objet qui ne soit investi par les pulsions et qui ne réponde à cet investissement en y introduisant l'effet de ses propres pulsions". Pour l'auteur, c'est le plus souvent par "l'intermédiaire d'un des maillons de la chaîne érotique que se manifestent les rapports pulsion-objet. La fécondité de la théorie contemporaine vient de ce qu'elle appelle à l'articulation des points de vue intrapsychique et intersubjectif".

Dès lors, André Green propose de concevoir la sexualité, telle que la psychanalyse la fait apparaître et l'interpréter, comme constituant une chaîne érotique. Cette chaîne doit être conçue comme le déploiement d'une série de maillons (de formations) qui comprennent: la pulsion et ses motions pulsionnelles, où dominent la dynamique et la décharge dans l'acte; l'état de plaisir et son corrélat, le déplaisir; le désir qui s'exprime sous la forme d'un état d'attente et de quête alimentée par des représentations inconscientes et conscientes ; les fantasmes (inconscients ou conscients) qui organisent des scénarios de réalisation de désir; le langage érotique et amoureux; les sublimations dont on connaît la richesse infinie au regard de la vie érotique. Aux deux bouts de la chaîne érotique se trouvent, à une extrémité, la pulsion, qui joue le rôle de matrice subjective, aiguillon de la quête de la satisfaction et promesse de bien être, et qui élit l'objet comme moyen d'obtenir l'état recherché; à l'autre extrémité, la sublimation qui met aux prises les pulsions avec la culture: "On peut ainsi concevoir, une chaîne érotique qui part de la pulsion pour s'épanouir jusque dans les arborescences luxuriantes du fantasme et de la sublimation, en passant par le désir et le souvenir. Si on relie le vaste champ des représentations inconscientes (et conscientes) aux représentants psychiques de la pulsion, on peut alors établir un vaste réseau de phénomènes psychiques qui peut se parcourir en tous sens". Ainsi, parler des chaînes d'Eros se justifie, du fait des multiples possibilités d'enchaînements qui résultent de cette arborescence et qui ouvrent aux infinies possibilités d'entrecroisements: ils forment un ensemble de maillons qui, liés entre eux, enchaînent celui autour duquel ils s'enroulent et l'assujettissent à son érotisme.

En maintenant un dialogue soutenu, dans de nombreux chapitres, avec les biologistes, les anthropologues et ceux qui animent le champ culturel, André Green nous rappelle, tout au long de son livre avec la rigueur et le talent qu'on lui sait-, que la théorie freudienne, au coeur de laquelle se trouve le sexuel, est loin d'être un corpus clos, ou dépassé, et qu'elle contient suffisamment de vitalité et de ressources inexploitées pour continuer à stimuler la curiosité de tous, y compris... des psychanalystes eux-mêmes.