La Revue

Le sein remodelé
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°26 - Page 17-22 Auteur(s) : Gérard Le Gouès
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La chirurgie plastique d'aujourd'hui offre à ses patients trois types d'interventions: deux classiques plus une nouvelle Les classiques sont l'amputation et la réparation; elles s'inscrivent dans une filiation chirurgicale établie de longue date. La nouvelle correspond à la construction de formes, la promotion de courbes, visant à l'embellissement du corps, une novation qui signe l'originalité d'un art clinique dont la capacité récente à apporter un mieux-être s'ajoute, désormais, à celle, traditionnelle de réduire une souffrance.

Tant qu'il s'agit de réparer les dégâts provoqués par un trauma ou par l'éxérèse d'une tumeur, d'atténuer les disgrâces de grossesses délabrantes ou d'effacer certains outrages du temps, c'est-à-dire de se poser en réparatrice, la chirurgie plastique reste une discipline thérapeutique. Même si la souffrance qu'elle combat est d'abord psychologique, elle reste thérapeutique par son projet quitte à réviser ce projet le jour où elle découvre que la plainte formulée à propos du corps peut aussi véhiculer une attente psychique. Cette attente psychique, contenue dans la première, gagne alors à être abordée dans sa spécificité.

Mais dès qu'elle modifie une forme native, sans autre raison que celle d'un confort, voire d'une mode, d'un voeu plastic peu commenté, on peut se demander comment la chirurgie plastique se donne des critères pour intervenir au delà de son rôle thérapeutique habituel ? Difficulté de taille pour les chirurgiens comme pour les patients car personne avant eux ne s'était vraiment trouvé dans cette situation. Aussi découvrent-ils, ensemble, la nécessité de faire preuve d'ouverture.

Face à cette nouvelle situation, le chirurgien peut répondre de différentes manières.

Soit il considère que toutes les demandes de patients sont légitimes; il se borne à évaluer la faisabilité des interventions en fonctions de critères techniques. Soit il estime qu'il n'a pas à répondre à une demande "hors normes", ce qui veut dire, en finale, situées en dehors de ses normes à lui car les normes professionnelles n'existent pas, faute d'être vraiment définissables.A tort ou à raison, il écarte donc ces demandes "hors normes" à ses yeux. C'est une reprise, à minima, d'une position d'autorité puisqu'il se reconnaît le droit d'interdire ou d'autoriser. Or, cette position d'autorité peut être revêtue d'une valeur sexuelle par une patiente en quête d'expression virile, voire de mère toute puissante.

Soit il est sensible à la qualité de la demande qui lui est adressée; il note que celle-ci peut-être compliquée, obscure, répétitive, hésitante etc...bref qu'il s'y mêle autre chose qu'une simple attente anatomique. Maurice Mimoun appelle ce phénomène un "corps-écran" ; quand il l'observe, il décide d'en appeler à l'avis d'un analyste dans l'espoir que celui-ci pourra clarifier la situation. Cette façon de procéder suppose une réelle relation de confiance entre les protagonistes puisque tout est fondé sur ce que le chirurgien a préssenti. En effet, ce n'est pas parce que le geste chirurgical a gagné sa pleine légitimité, parce qu'une femme a le droit de recourir aux bienfaits d'une technique pour accéder à un mieux-être qu'il est interdît de regarder de quoi son attente est faite ne serait-ce que pour l'aider à éviter une erreur d'aiguillage ou, au besoin, à franchir un cap.

Aujourd'hui les patients sont invités à la création d'une nouvelle façon de vivre leur corps, leur âge, ainsi que les étapes de l'existence actuelle. Parmi eux, certains mal assurés sur ce terrain nouveau se tournent, intuitivement, vers une morale ancienne; ceux qui convoquent cette morale ne sont pas nécessairement les patients eux-mêmes. Par exemple, une patiente souligne le fait que pour réduire une éventration, son mari est d'accord, pour réparer un ventre distendu par une grossesse, il ne l'est plus. A fortiori, les seins. La référence à la morale courante peut à tous moments être renforcée par une argumentation religieuse; pour un mari pasteur, par exemple, si la maladie appartient à la médecine, le corps n'appartient qu'à Dieu, notamment le corps qui transmet la vie ou procure du plaisir. Nous voici au coeur du problème: les difficultés éthiques commencent dès que la chirurgie plastique se propose de favoriser l'épanouissement de soi ou le retour d'un plaisir. L'arrivée du plaisir sur la scène clinique excite la théorie, bouscule la morale.

Ce plaisir trouble l'organisation précédente fondé sur la mise à l'écart d'Eros. Or, en matière de jouissance, inutile d'espérer régler le problème en chassant Eros par la porte: il reviendra par la fenêtre. De sorte que nous devons trouver le moyen de lui accorder droit de cité. Comment le pourrions-nous? Habituellement, lorsqu'en analyse nous sommes confrontés à une difficulté nous avons tendance à prendre appui sur la clinique, à rechercher d'abord des éléments de réponse dans le discours du patient. Ce discours du patient permet d'accéder à une certaine compréhension de l'attente en jeu, de juger alors, à partir du degré de compréhension obtenu si l'attente est de nature à être comblée ou, au contraire, à rester insatisfaite.

La progression clinique se fait ici par trois niveaux successifs :

- l'intuition du chirurgien, alimentée par son aptitude à s'identifier aux patients au cours d'une consultation;

- L'investigation en face à face du psychanalyste, pour repérer les fantasmes inconscients qui se profilent derrière le discours manifeste;

- La psychothérapie analytique, et parfois la cure type en tant que moyen majeur d'exploration de l'appareil psychique, dom la connaissance permet de donner du sens au matériel recueilli.

Pour l'analyste, c'est la connaissance de l'organisation mentale du patient, du fantasme présent dans cette organisation qui permet de progresser. Puisque l'organisation mentale et le désir sont faiblement corrélés par l'anatomie, par exemple la courbe d'un sein ne le renseigne pas sur la façon dont une femme voit ce sein, sur les désirs qui animent cette observation, sur les jugements qu'elle porte à sa forme, l'analyste préfère écouter les idées mobilisées par l'image du sein dans le psychisme. Ces idées sont messagères du fantasme inconscient.

Rapidement, ces idées lui montrent que le sein psychique est multiple. Au point que dans la psyché le sein apparaît comme:

- organe porteur de vie -la mamelle, le sein nourricier- mais aussi porteur de mort- la glande cancéreuse, où s'origine la vie peut aussi s'origine la mort;

- rondeur de genre sexuel - la poitrine source de fierté sexuelle, de séduction et de jouissance;

- forme convoitée -le sein imaginaire celui qu'on n'a jamais eu, celui qu'on n'aura pas mais qu'on voudrait tant avoir. C'est le sein des rêves et des fantasmes. Des trois, le sein imaginaire est évidemment le plus convoité. C'est aussi celui qui est à l'origine du plus grand nombre de problèmes.

Ensuite ces idées, leur enchaînement associatif révèlent que des thèmes se répètent, que ces thèmes redondants entretiennent un certain rapport avec des époques de la vie. Par exemple, au chapitre des mammoplasties, quatre articulations significatives sont aisément repérables, celles qui correspondent à l'adolescence, au post-partum, aux crises affectives dans le couple et enfin, au vieillissement.

Au sortir de l'adolescence, les jeunes filles se plaignent d'avoir trop ou pas assez de poitrine.

Le trop est source d'inconfort réel, de gêne à se mouvoir, à faire du sport, à se promener sur une plage en maillot de bain. Ce trop contrarie la vie relationnelle avec les filles du même âge parce qu'il est la cause de comparaisons désavantageuses; il est l'objet de risées de la part des garçons. Psychologiquement ce trop est décrit sans inhibition. Il est présenté comme une anomalie pour laquelle la jeune femme demande une correction. Si le fonctionnement mental de la patiente est de bon aloi, sans autre souffrance que celle qui est en relation directe avec l'hypertrophie mammaire, l'évaluateur a l'impression d'une bonne indication opératoire. Il lui est alors possible de donner un avis favorable. Mais lorsque la souffrance déborde l'inconfort anatomique, qu'elle implique, par exemple, la relation mère-fille au point de mettre la mère en position d'accusée, l'évaluateur se montre plus réservé puisque l'anomalie anatomique est, dans ce cas, utilisée pour vectoriser un conflit. Comme la patiente aura besoin d'une aide appropriée pour surmonter ce conflit, il n'est pas inutile qu'un psychanalyste le dise, à l'occasion de l'évaluation, ne serait-ce que pour faciliter une démarche ultérieure parce que les deux plans auront été mieux distingués à cette occasion.

Autre forme de débordement corporel et psychique: l'obésité généralisée. Dans ce cas l'hypertrophie mammaire ne peut plus être valablement séparée du tableau dans lequel elle s'inscrit; ce tableau demande à être étudié dans son ensemble. Selon notre expérience, l'obésité se complique souvent de tendance dépressive (60% des cas). Celle-ci a été à l'origine de plusieurs décompensations préoccupantes, allant de la dépression confirmée à la tentative de suicide suivie parfois d'hospitalisation en milieu spécialisé. La difficulté de ces obèses jeunes à supporter une frustration, à affronter les inévitables contrariétés de l'existence sans se jeter aussitôt sur des friandises, leur tendance à développer des phobies multiples, à entretenir des espoirs de réussite très au-dessus de leurs capacités réelles, incitent à la prudence. Avant de donner un accord, il est sage d'évaluer jusqu'où elles peuvent relancer leur capacité à se priver, à faire un effort sur elles-même, à mettre en ordre des conduites alimentaires qui remontent, la plupart du temps, à l'enfance, à accepter une déception pour le cas où le résultat opératoire ne serait pas à la hauteur de leurs espérances, mais aussi et surtout à ne pas ruiner les efforts (lui ont été consentis pour elles car, à a première contrariété, elles céderont aux caprices d'un appétit dévastateur. On ne devrait pas opérer ces obèses fragiles avant de les aider psychologiquement. L'intervention serait alors le fruit d'une évolution, un geste couronnant le succès gagné sur elles-même. L'occasion et le temps, aussi, de mettre en place une prise en charge bifocale destinée à aider la patiente à s'éloigner d'une attente du "tout, tout de suite". Cet ensemble de précautions semble d'autant plus nécessaire que le risque suicidaire n'est jamais définitivement écarté. Autre variante chez les adolescentes, celles qui se plaignent de "ne pas en avoir assez" .

Elles ont en commun un discours qui fait état d'une attente déçue. Cette attente est ancienne. Lorsqu'une patiente reconnaît avoir été triste à l'adolescence "parce que sa poitrine ne poussait pas autant qu'elle l'espérait", que depuis longtemps elle "a toujours voulu en avoir plus", ce "plus" ardemment désiré mérite une attention particulière car il est souvent la traduction d'une carence, le reflet d'une mère insatisfaite, elle-même restée dans l'attente d'un accomplissement. Cette mère déçue semble avoir toujours été en quête d'un épanouissement à chaque rendez-vous de la vie. Parfois, elle avait même conçu, en son temps, le projet d'embellir sa poitrine sans vraiment se décider à lui donner suite. Des prothèses en silicones ne peuvent pas combler ces adolescentes en quête d'une mère sexuellement heureuse. Ces jeunes filles auraient plus de chances d'aboutir en s'identifiant à une femme accomplie, mais çà elles ne le savent pas encore. L'observateur qui sent la composante dépressive à l'oeuvre chez la mère, une tristesse larvée circulant entre mère et fille qui étend sa grisaille sur leur identification réciproque, repère les efforts multipliés par la fille pour échapper aux risques de répétition que celle-ci sent confusément s'accumuler sur elle. Il note que ce manque de poitrine recouvre un autre manque plus fondamental, difficile à aborder au cours d'un seul entretien parce que trop loin de la conscience.

Enfin, au chapitre des demandes de développement mammaire, citons le cas des jeunes femmes accompagnées. La plupart du temps, elles le sont par une mère. Si cette dernière insiste beaucoup, serait-ce pour mettre sa demande à la place de celle de sa fille? Qu'une mère soutienne la démarche hésitante de sa fille, rien de plus normal, mais qu'elle en vienne à parler à la place de sa fille peut correspondre au désir de réaliser un rêve ancien par l'intermédiaire d'une enfant trop assujettie? Si ce mouvement existe, mieux vaut l'identifier ne serait-ce que pour s'accorder la liberté d'en parler seul avec la fille, pour s'assurer que celle-ci n'est pas d'abord en service commandé. Dans le doute, mieux vaut s'abstenir, tant qu'on ne sait pas qui demande quoi.

La patiente peut aussi être accompagnée par un conjoint. La plupart du temps celui-ci a besoin de s'informer. Mais parfois on assiste à un autre scénario qui incite à la prudence, en particulier lorsque l'homme réclame pour sa femme des gros seins d'actrice ou de top-modèle. C'est qu'au delà d'une formulation sincère, cet homme souffre pour des raisons que la chirurgie a peu de chances de réduire durablement, même en confectionnant avec talent les gros seins tant désirés. La situation est d'autant plus préoccupante que faire opérer une jeune femme en bonne santé, l'exposer à la disgrâce de cicatrices, voire aux complications des prothèses à problème dans le seul espoir de faire plaisir à l'ami d'aujourd'hui constitue un problème de taille... Qu'adviendra-t-il de cette femme si son ami la quitte après l'avoir faite opérer ?

Confrontés à ces risques, nous ne pouvons pas accepter d'être les exécutants d'une prescription faite par les patients, et encore moins par leurs proches. Nous préférons montrer aux demandeurs dans quelle position ils se mettent. Egalement, dès qu'une demande est formulée de manière trop culturelle, comme un simple effet de mode, comme une évidente imitation il est urgent d'attendre, d'inviter la patiente à réfléchir, à revenir en parler, à travailler la façon dont l'idée de ce projet lui est venue plutôt qu'à se laisser enfermer dans un système binaire dont les réponses par oui ou par non ne font qu'escamoter le vrai moteur d'une telle démarche. S'il est toujours heureux de prendre le temps de la réflexion, la fréquence des mouvements d'imitation manifeste, surtout chez une jeune femme, transforme cette précaution en obligation.

Un climat de conflit affectif représente la deuxième raison qui pousse une femme à demander une modification anatomique.

Qu'il s'agisse d'une infidélité du conjoint, d'un refroidissement prolongé de l'activité sexuelle du couple, de l'entrée d'une fille dans la vie sexuelle adulte, la femme qui se sent moins désirée redoute, bientôt, d'être moins désirable. lnéluctablement, elle entre dans un processus de dévalorisation douloureux dom elle a de la peine à se dégager. Dans cet état, le recours à la chirurgie plastique peut lui apparaître comme une solution heureuse, un moyen de plus pour reconquérir un mari sensible à d'autres séductions. Devant ce désarroi, certains cliniciens croient bon de déclarer que s'ils peuvent rendre une poitrine, ils ne rendront pas un mari. Remarque qui pour être juste, n'est pas très bienveillante puisque l'éloignement du mari n'est pas obligatoirement imputable à l'épouse. Il s'en faut souvent de beaucoup, comme en témoigne les efforts de l'épouse qui pour embellir une apparence, vise surtout à offrir un geste d'amour à son infidèle. Et ce n'est pas parce qu'une femme souffre, en raison d'une limite à vivre, qu'il faut la priver de ce qui l'aide à avancer, qu'il faut repousser l'échec qu'elle incarnerait à nos yeux comme si, en cas de crise, il ne nous arrivait jamais, à nous les hommes, de nous servir d'illusions... Les illusions, surtout si el1es sont fécondes, méritent le respect.

La clinique des crises conjugales nous enseignent aussi qu'une dysharmonie sexuelle vient rarement de nulle part. Celle-ci a pu s'installer à bas bruit, en forme de compromis par incapacité à supporter longtemps le plaisir d'être ensemble; en sorte qu'un nouvel amour ensoleillé, hors mariage, peut constituer pour celui ou celle que la vie conjugale oblige à vivre au dessous de ses moyens une estimable réaction de santé... Cette réaction peut éclater aussi sans signe prémonitoire, au décours d'une expérience vitale qui déstabilise. Voici pourquoi une évaluation ouverte consiste à offrir à une patiente, en recherche de solution, l'occasion de parler d'autre chose que de son anatomie, serait-ce, par exemple, des raisons pour lesquelles elle estime aujourd'hui que sa poitrine a besoin d'être revue et corrigée. Dès que la patiente accepte l'offre d'aller un peu plus loin, nous découvrons souvent l'existence d'un manque à vivre sans que l'intéressée puisse toujours en déterminer, seule, l'origine. L'existence de ce manque à vivre peut justifier, à lui seul, la poursuite du travail psychologique.

Au cours d'une investigation, il arrive également qu'en confirmant un choix chirurgical la patiente admette que celui-ci, pour être salutaire, ne sera probablement pas suffisant. Sans l'association d'une démarche psychologique, elle découvre qu'elle se priverait d'une occasion de comprendre ce qui lui arrive. Conjuguer les deux démarches, chirurgicale et psychologique, lui apparaît alors comme ce qu'elle peut faire de mieux. Parfois, la patiente qui se prend au jeu de la découverte psychique en vient à oublier son projet chirurgical... Faut-il le regretter ?

Une troisième inflexion notoire peut être référée au post-partum.

On peut psychologiquement intégrer au post-partum tous les états qui succèdent à un accouchement du moment que l'exparturiante les rattache à sa grossesse, à l'allaitement, en un mot à une suite logique qui a du sens pour elle. C'est même pour çà qu'elle vient nous en parler, parce qu'elle y voit les raisons d'un changement notoire de son aspect physique et mental, qu'elle décrit une situation en cascades. En fait, derrière tous ces arguments, fort estimables, que la patiente expose volontiers en détails, il y a souvent autre chose qu'une pose mammaire d'ancienne parturiante. Par exemple, l'existence, là aussi, une dysharmonie érotique dans le couple. Besoin de restaurer une image de soi, de la rendre plus jeune, plus aimable; mais aussi projet de reconquête comme nous venons de le voir ?... Le plus remarquable est la rapidité avec laquelle une femme s'interroge sur son identité dès qu'elle cesse d'être aimée.

Le fait qu'une patiente ressente le besoin de présenter son mal-être actuel comme la séquelle de grossesses ou d'accouchements peut-être étayé, naturellement, par l'existence de déformations contemporaines de ces états. Toutefois, il arrive que l'accent porté sur eux corresponde, en fait, au sentiment douloureux d'être meurtrie par l'exercice de sa maternité actuelle, par exemple parce qu'un enfant difficile la fait souffrir. Dans chacun de ces cas, le projet pour être judicieux, témoigne surtout d'une recherche de solution. Il peut recouvrir une tristesse enfouie comme celle de n'avoir pas trouvé dans la maternité ce que femme, elle en attendait. Le moment serait-il venu de chercher pourquoi ?

La référence au vieillissement, dernière citée, vient moins ici clore une liste, que pointer un autre moment remarquable sur une trajectoire de vie.

Avant toute chose, il importe de noter que l'âge affectif est médiocrement corrélé par l'âge civil. L'avancée en âge, vue du dedans, selon l'opinion du sujet vieillissant se définit moins par rapport à un âge chiffré que par le sentiment d'être entré dans l'irréversible. On vieillit mentalement à partir du moment où on est obligé d'admettre que ce qui a eu lieu ne se reproduira jamais plus, dès qu'on assiste à la disparition d'une possibilité qui avait toujours fait partie de soi jusque-là. Dans cette mesure, chaque vieillissement est individuel, et chacun vous proposera des dates repères qui ont d'abord du sens pour lui. Toutefois, à cette réalité mentale il faut en ajouter une autre : la cruelle découverte du jour où on cesse de s'adresser à vous comme à un adulte en pleine possession de ses moyens. Le vieillissement est aussi ce que l'entourage vous renvoit, parfois sans ménagement.

Récemment, dans le but de pousser plus loin notre compréhension de l'expérience vieillissante, nous nous sommes demandés entre psychanalystes si le processus donateur, qui nous permettait de lutter contre les inéluctables transformations de la vie, n'était pas notre capacité à forger des représentations nouvelles. Ces nouvelles représentations seraient le meilleur garant de notre permanence psychique, un moyen pour l'identité psychique d'atténuer les altérations de l'identité corporelle. Il nous a semblé, en effet, que l'être humain ne se défendait pas trop mal contre la difficulté de vieillir tant qu'il restait capable de reconstruire mentalement une assez bonne image de soi. A l'inverse, le vieillissement déficitaire commencerait au moment où l'intéressé perd la capacité de reconstruire cette bonne image. D'où la question de savoir si les patientes de chirurgie plastique ne vieilliraient pas plus tôt que les autres faute de pouvoir renouveller assez bien leurs images mentales. Par exemple, si elles viennent demander au chirurgien de reconstruire une poitrine à la place d'une image mentale, et parfois jusqu'à épuisement de leur épiderme, ne serait-ce pas pour tenter de sauver, assez maladroitement et à quel prix, une identité mentale déjà menacée? La question mérite d'être posée chaque fois que l'image du corps est investie ,comme le dernier rempart avant l'implosion.

La chirurgie plastique est donc située au delà de la médecine traditionnelle. Parce "que notre formation et notre pratique nous induisent à trop voir les interventions sous le seul angle de la réparation, nous ne prenons pas facilement en compte les interventions de promotion. Or, il est bien question de promotion désormais puisqu'il s'agit de produire des modifications du corps jamais connues jusque là. Cette promotion corporelle se développe: la chirurgie plastique sollicitée par les demandeurs de mieux-être, fait partie de nos références aujourd'hui; demain elle s'inscrira dans un horizon culturel banal, un constat qui incite à souligner quelques points.

Sous des aspects banalisés la demande de chirurgie plastique reste composite. Comme cette demande ressemble plus à un amalgame qu'à une question claire, un certain savoir-faire est nécessaire pour le débrouiller. Par exemple le sein imaginaire, objet psychique hautement investi, n'est évidemment pas réparable par la chirurgie. Comme ce sein imaginaire l'emporte largement sur toutes les autres formes de seins, on peut craindre d'amères déceptions dès que la demande n'est plus réalisable, mais le chirurgien le sait-il? Est-il bien placé pour le savoir ?

Par exemple, derrière une apparence désinvolte, il peut exister une grande culpabilité (en raison de conflits inconscients) que la patiente pourra mobiliser contre le chirurgien après l'intervention. Egalement, si une femme est hésitante avant de s'engager, le chirurgien ne sait pas forcément pourquoi elle est hésitante. La honte et la gêne brouillent la nature de la demande. Comment pourrait-il le découvrir quand la question est formulée par une personnalité narcissique, rebelle par définition à l'investigation psychologique? Les meilleurs cliniciens peuvent passer à côté. Les analystes aussi, au demeurant, car ces patientes les mettent aussi dans l'embarras. Pour ces personnalités difficiles, il n'existe pas de solution satisfaisante. Notons toutefois que ces personnalités narcissiques majoritaires il y a dix ans dans notre population, cèdent peu à peu la place à d'autres structures. Des femmes aux meilleures défenses, plus cultivées, engagées dans la vie familiale et professionnelle, demandent aujourd'hui les améliorations qu'elles n'auraient peut être pas osé demander plus tôt. Est-ce l'évolution d'un état d'esprit, l'heureux effet d'un bon travail d'information capable de réduire les obstacles culturels s'opposant au mieux vivre avec son corps ? Au fil des années les demandes sont moins impulsives, mieux mûries, plus nuancées. Tout se passe comme si les frivoles et les mondaines cédaient peu à peu la place à des actives engagées dans la vie, plus aptes à construire un projet, comme à y renoncer en cas d'erreur d'appréciation.

La prééminence que les psychanalystes accordent à la psyché sur le corps, les incite souvent à imaginer qu'un bon travail mental vaudra toujours mieux qu'une bonne intervention chirurgicale. A ceci près qu'un excès de confiance accordé au travail psychique peut quelquefois retarder la prise en considération de ses limites. La psychanalyse, non plus, ne peut pas tout faire par exemple, elle peut difficilement prétendre contribuer à développer des corps harmonieux. Les psychanalystes qui cultivent le plaisir à penser n'attachent pas tellement d'importance à leur apparence corporelle. Mais ce n'est pas non plus réduire les mérites de l'analyse que de chercher à mieux vivre avec son corps, en particulier en tirant parti des ressources de la médecine actuelle. Améliorer la gestion du capital corporel est un projet qui peut très bien aller de pair avec les meil1eurs exercices mentaux. Le corps-plaisir est un compagnon de qualité que nous avons aussi le droit de traiter avec considération jusqu'au soir de la vie.

Au début de ce travail, à l'hôpital Rothschild il y a plus de douze ans, la chirurgie ne semblait pas avoir grand chose à dire à la psychanalyse et réciproquement. Puis, les chirurgiens, qui dépistaient les patientes payant une intervention pour que le travail se fasse à leur place, identifièrent la pensée magique ou la paresse d'esprit qui organisent cette position-là. Aussi les mirent-ils en en garde. Du coup, on se plait à rêver au jour où un chirurgien alerterait ces patientes en déclarant. "Je peux, en effet, vous redonner une poitrine, ce qui n'est pas si mal. Mais si à votre tour vous preniez soin de vous mal non plus, ne croyez vous pas ? ."

Après tout, ce n'est pas parce qu'on a envie d'être belle qu'il est interdit d'être intelligente.

Les analystes en reconnaissant qu'ils n'aient pas le monopole du mieux-être, et de l'accès au plaisir, contribueraient aussi à lever quelques hypothèques en ne s'opposant plus aux interventions réellement libératrices. Par exemple, l'économie psychique et érotique d'une adolescente est singulièrement améliorée dès que celle-ci peut s'habiller dans les rayons de son âge, cesser de mettre des coeurs-croisés de mémé, se promener en maillot sur une plage et cesser de fuir les garçons pour échapper à leurs railleries. Qui oserait soutenir que dans ce cas l'économie libidinale de l'adolescente n'en n'aurait pas bénéficié? Après tout, élaborer une castration ne signifie pas qu'il faille investir le stoïcisme aveugle comme un sommet de l'hominisation. En corollaire de la proposition précédente, ajoutons que ce n'est pas parce qu'on a renoncé à la toute puissance qu'il est interdit d'être belle.