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La psychopathologie des addictions
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°29 - Page 10-11 Auteur(s) : Richard Uhl
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La psychopathologie des addictions

L'intérêt croissant pour les troubles du comportement associant dépendance et passages à l'acte a conduit à regrouper certains d'entre eux, pourtant très différents, sous le terme d' addictions". Il s'agit de la répétition compulsive d'actes pouvant provoquer du plaisir associés à un vécu de déréalisation, marqués par une dépendance avide à un objet extérieur ou à une situation, perturbant l'équilibre psychologique ou social du sujet. Depuis le CIM 10, elle est centrée autour de la notion de "craving"(besoin irrépressible). Mais cette entité cherche encore sa place. S'agit-il d'une notion psychopathologique spécifique avec une "organisation" addictive" bousculant les typologies classiques de névrose, psychose, perversion, états limites? S'agit-il plutôt d'un regroupement syndromique? Ce sont les questions que cet ouvrage cherche à élucider.

Deux approches coexistent: celle qui cherche à restituer la spécificité de chaque addiction, et celle qui veut en définir un modèle général. Le cadre habituellement reconnu (toxicomanie, alcoolisme, boulimie, jeu pathologique) tend actuellement à s'étendre de façon plus ou moins métaphorique, et parfois discutable, à d'autres conduites (tentatives de suicide répétées, achats compulsifs, addictions sexuelles, excès de travail ou de dépense physique).

Pour les auteurs, toute la question est de savoir si l'utilisation de ce concept peut ouvrir sur une réflexion psychopathologique, d'autant que les conduites décrites peuvent aussi renvoyer à un dysfonctionnement dans la sphère sociale plutôt qu'à une pathologie liée à la contrainte interne, et la dépendance. Il n'y a pas de modèle général cognitivo-comportemental de l'addiction, mais plutôt des théories particulières pour chacune d'entre elles. Il existe une relation étroite entre certaines addictions et la recherche de sensations. La boulimie correspondrait au contraire à une extinction de sensations insupportables, à une recherche de sédation. J. Mc Dougall a tenté, la première, de théoriser les addictions, comportements caractérisés pour elle par l'agir et la dépendance, et référés à la notion d'esclavage". Elle met l'accent sur les fonctions défensives de ces conduites. Les addictions seraient une tentative de protection contre une douleur psychique particulière par son intensité, douleur « au-delà de l'angoisse de castration », menaçant les assises narcissiques du sujet. Elles sont aussi tentatives de restitution d'un espace transitionnel défaillant. Ces "actes-"symptômes" impliqueraient un échec de l'introjection. Il ne s'agit pas de symptômes au sens psychanalytique, puisque l'activité psychique est court circuitée, mais de manoeuvres d'évacuation d'affects intolérables. On retrouve là, pour elle, une parenté avec la psychosomatique. L'importance économique de la décharge est aussi une particularité de ces sujets dans le maintien de leur homéostasie psychique. Un objet extérieur "transitoire" (il doit être continuellement remplacé) serait le tenant-lieu d'un objet transitionnel, d'un objet en voie d'introjection. Le modèle psychanalytique des pathologies narcissiques et de la perversion est présent derrière cette construction théorique.

P. Gutton préfère, quant à lui, parler de "pratiques de l'incorporation" pour qualifier ces comportements marqués par l'avidité. L'incorporation viserait à nier la perte d'objet. L'introjection, au contraire, qui suppose la séparation avec l'objet externe, chercherait à l'élaborer. L'objet externe consommé serait un inducteur fantasmatique, permettant à ces sujets de sortir d'un état de vacuité représentative. Ces pratiques surviendraient chez des sujets dépendants des objets externes, et constitueraient une solution comportementale à la défaillance de ces objets.

Philippe Jeammet propose une théorie développementale des addictions. Il met l'accent sur l'articulation conflictuelle entre narcissisme et relations d'objet, et établit une relation entre les troubles de la séparation (concernant donc les relations à l'objet libidinal) et la recherche paradoxale d'une dépendance à un élément externe. Le danger provenant de la dépendance à l'objet libidinal, les addictions seraient un moyen de le maîtriser en substituant aux émotions menaçantes des sensations apportées par un substitut objectal externe sous emprise, toujours disponible, qui assure la sauvegarde de l'identité, et évite le processus d'intériorisation trop dangereux. Aux défaillances des assises narcissiques et des auto-érotismes, qui dépendent des premiers investissements maternels, répondrait un surinvestissement de l'appareil perceptivo-moteur, élément déterminant dans la mise en place des addictions ultérieures.

A.Charles Nicolas prend appui sur le modèle de l'ordalie, pour certaines conduites addictives concernant la confrontation au risque (comme le jeu, les tentatives de suicide répétées), dont l'issue victorieuse correspond à un acte d'auto-engendrement. La suite de l'ouvrage propose une synthèse des éléments cliniques et psychopathologiques en jeu pour chaque type d'addiction.

Au total se pose la question des limites de l'usage de ce concept qui cherche à regrouper les "troubles du contrôle des impulsions" associés à une dépendance psychologique. En fait, il existe beaucoup de différences entre les différentes catégories retenues. Une tentative de regroupement autours des modèles psychopathologiques fait également apparaître des éléments divergents, et en fait l'addiction revêt un sens différent pour chaque organisation psychopathologique. On ne peut donc définir un concept d'addiction transnosographique. Certes elle apparaît, au départ, comme une tentative de solution d'un problème, mais elle a ensuite des conséquences incontrôlables sans rapport avec les désirs inconscients du sujet.